Au Kenya, le gouvernement veut réconcilier sa jeunesse avec l’agriculture
Le secteur, qui représente 22,5 % du produit intérieur brut kényan, est délaissé par les jeunes : l’âge moyen des exploitants est de 64 ans. Alors que la sécurité alimentaire du pays est en jeu, Nairobi promeut les métiers de la filière agricole.
Dans un coin de l’école de Kiboro, à Eastleigh, un coin a été aménagé pour accueillir un lopin de terre. La surface est modeste, à peine 5 mètres carrés, mais, dans ce quartier densément peuplé de Nairobi, la place est chère. « Il y a des feuilles de citrouille, du chou frisé, et des haricots », énumère Habiba, 17 ans, en touchant la terre pour en vérifier l’humidité. Habiba est « capitaine » du « 4K club » de l’établissement, un programme gouvernemental créé en 1962 et relancé par le gouvernement en 2025, qui dispense une formation pratique et moderne sur l’agriculture aux jeunes Kényans.
Le pays compte 2 700 clubs du même nom, et leur nombre augmente rapidement, porté par la volonté du gouvernement d’attirer les jeunes vers un secteur dont ils se détournent de plus en plus, mais qui représentait encore, en 2024, 22,5 % du produit intérieur brut, d’après l’agence nationale de statistiques du Kenya. L’âge moyen des agriculteurs kényans s’élève à 64 ans. Les jeunes, eux, ne représentaient plus que 28,5 % de la main-d’œuvre du secteur en 2020, contre 46,5 % au début des années 2000. Dans un pays où plus des trois quarts de la production agricole reposent sur de petits exploitants, cette tendance menace la sécurité alimentaire et l’avenir économique du pays.
« Notre population croît plus rapidement que notre production. Nous devons attirer nos jeunes vers l’agriculture, sinon nous dépendrons de plus en plus des importations pour nous nourrir », s’inquiète Timothy Njagi, économiste au sein du Réseau africain des instituts de recherche sur les politiques agricoles, qui coordonne 16 centres de recherche dans 15 pays du continent. Le chômage des jeunes (15 à 34 ans), qui s’élève à 67 %, ajoute à ces inquiétudes. « Les secteurs de l’industrie et des services ne peuvent pas absorber toute notre jeunesse », poursuit l’économiste.
Jacinta Mwanzia, 31 ans, vient d’une famille d’agriculteurs de Mtito Andei, une zone semi-aride du sud-est du pays. Elle a décidé de ne pas suivre la voie de ses parents, découragée par la faiblesse des revenus et leur caractère fortement variable : « Durant mon enfance, mes parents travaillaient tous les jours d’arrache-pied et ils pouvaient à peine payer nos frais de scolarité, raconte-t-elle. Même quand la récolte est bonne, les revenus sont trop faibles pour survivre. »
La Kényane y voit aussi l’effet du changement climatique : « Mes parents cultivaient des légumes. Mais depuis quinze ans, les rivières ont séché. Ils se sont tournés vers des cultures qui ont moins besoin d’eau, mais qui rapportent moins, comme le maïs ou les haricots. Une sécheresse peut détruire la récolte de toute une saison », constate-t-elle. Dans sa région, très peu de jeunes s’engagent dans l’agriculture. Jacinta Mwanzia travaille aujourd’hui comme assistante administrative en ligne. « Je voulais un métier plus stable et qui me rapporte de l’argent quotidiennement », explique-t-elle.
Programme d’échange
« Le problème, c’est que l’agriculture a mauvaise réputation », souligne Violette Auma, professeure au « 4K club » de l’école de Kiboro. « Les jeunes la voient encore comme un métier sale et associent souvent l’agriculture aux personnes peu instruites », ajoute-t-elle. Selon Timothy Njagi, il existe un décalage entre les compétences et les aspirations des jeunes Kényans, en moyenne plus éduqués que leurs voisins de la région, et les réalités du métier agricole. « Les méthodes de culture sont encore traditionnelles et pénibles physiquement. Il faut promouvoir des méthodes et des chaînes de valeur plus modernes », défend-il.
Pour lui, élargir l’éventail des métiers liés à l’agriculture est une des solutions pour attirer les jeunes dans le secteur : « Quand on parle d’agriculture, on parle toujours des métiers peu qualifiés associés à la production, alors qu’il existe toute une gamme de services agricoles, comme le conseil, la logistique ou l’agrégation [le regroupement des collectes de plusieurs agriculteurs pour les faire accéder au marché], qui sont davantage adaptés aux jeunes générations. »
Outre les « 4K clubs », le gouvernement kényan multiplie les initiatives pour réconcilier les jeunes avec l’agriculture. Parmi elles figure notamment une formation au « modèle agripreneurial », lancée en février par le projet national de développement des chaînes de valeur agricoles et dispensée par de jeunes diplômés du secteur agricole. Ces derniers réalisent du conseil numérique pour les agriculteurs et les aident à accéder aux intrants. Le gouvernement a également annoncé un programme d’échange permettant à de jeunes Kényans de se former pendant six mois dans des pays européens aux méthodes agricoles modernes, comme l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark ou le Royaume-Uni.
Conscience écologique
Cependant, même chez les jeunes motivés, des obstacles plus structurels demeurent. « Moins de 20 % des terres sont arables au Kenya, et ce chiffre diminue avec le changement climatique », explique Timothy Njagi. Il souligne aussi que la fragmentation des terres liée aux successions réduit progressivement la taille des exploitations, les rendant peu rentables, tandis que l’urbanisation exerce une pression croissante sur les terres disponibles et pousse certains jeunes à vendre leur lopin.
La Tanzanie et l’Ouganda, d’où le Kenya importe une grande partie de ses produits agricoles, disposent de davantage de terres arables, à un meilleur prix – et pourtant, les deux pays voient également la participation de leur jeunesse dans l’agriculture décliner. Le foncier ne serait donc pas l’unique variable en jeu. Et même quand les jeunes ont accès à la terre, le financement, lui, reste très difficile à obtenir. « L’accès au crédit est essentiel pour que les jeunes puissent se lancer dans l’agribusiness », dit l’économiste.
Si beaucoup de jeunes quittent le secteur, ceux qui y restent semblent avoir un esprit d’innovation et une conscience écologique plus marqués. « Les jeunes qui s’engagent dans le secteur se tournent davantage vers des filières à forte valeur ajoutée, comme l’aloe vera, l’héliciculture ou l’apiculture », observe Violette Auma.
Habiba ne se voit pas agricultrice, mais rêve d’être environnementaliste : « Je veux apprendre aux agriculteurs à mieux respecter le sol et à utiliser moins de pesticides », dit-elle. Jacinta Mwanzia, elle, a initié ses parents à des méthodes d’agriculture régénérative pour les aider à gérer la sécheresse : « Ma mère creuse maintenant de petits trous dans son champ. Lorsqu’il pleut, ils retiennent l’eau et permettent au sol de rester humide plus longtemps », décrit-elle. Son intérêt pour le métier n’a pas diminué : « Si les agriculteurs reçoivent davantage de soutien et que la production devient plus rentable, alors je reviendrai. »
[Source : Le Monde]