Au centre d’arts et du patrimoine de Roueïre, dans l’Hérault, Jeanne Susplugas ausculte notre cerveau avec un humour noir et cruel

Exposés dans les chais d’un ancien domaine viticole, les sculptures, installations, vidéos et dessins de la plasticienne donnent forme à ce que nous nous évertuons à dissimuler : nos obsessions et nos fragilités les plus intimes.

Août 12, 2026 - 13:20
Au centre d’arts et du patrimoine de Roueïre, dans l’Hérault, Jeanne Susplugas ausculte notre cerveau avec un humour noir et cruel
« I Will Sleep When I’m Dead », de Jeanne Susplugas, au centre d’arts et du patrimoine de Roueïre, à Quarante (Hérault), le 13 juillet 2026. MELKAN BASSIL/CC. SUD-HÉRAULT

Jeanne Susplugas se donne les sujets les plus difficiles : le fonctionnement de l’esprit humain, les altérations qu’il subit, les obsessions qui le possèdent, les addictions qui le tiennent captif. Ces sujets sont du ressort des neurosciences, de la psychiatrie, des études du comportement et de la sociologie. Il en est ainsi depuis ses premiers travaux, il y a plus de vingt ans, Jeanne Susplugas étant née à Montpellier en 1974.

Or, elle ne travaille pas dans un laboratoire, mais dans un atelier, où elle pratique dessin, installation, sculpture et vidéo. Ces modes de création semblent a priori peu faits pour de tels questionnements abstraits. Or, non seulement ils opèrent, mais ils attirent du côté de l’inquiétude et du malaise. Il n’y a en effet aucun doute sur ce point : il faut peu de temps pour que les travaux de Susplugas produisent de tels effets.

Son exposition, plus vaste et complète que celle qu’elle a faite en 2023 au Centre Pompidou-Metz, réunit des œuvres plus anciennes à de très récentes, se tient dans un lieu ouvert en 2025, le domaine de Roueïre, centre d’arts et du patrimoine, dans l’Hérault, qui occupe les chais d’un ancien domaine viticole.

Dimensions monumentales

Dès l’entrée, le regard se heurte à de grandes sculptures blanches et lisses qui donnent le ton. La plupart sont des agrandissements d’objets jusqu’à des dimensions monumentales : un couteau de cuisine, la lame enfoncée dans un socle ; un flacon de médicaments reconnaissable à son bouchon ; une pièce de jeu d’échecs tombée sur deux livres et qui, dans sa chute, a perdu la couronne qui la désignait comme le roi. Au centre, toujours de la même blancheur et de mêmes dimensions, un cerveau est posé au sol. Un cactus y a pris racine et un flamant rose le parcourt à la recherche de nourriture. Comme le couteau se dresse juste derrière, il est clair que si un rêve est à l’origine de l’œuvre, il était mauvais : bad trip à coup sûr.

« Blue shoes », de Jeanne Susplugas, au centre d’arts et du patrimoine de Roueïre, à Quarante (Hérault), le 13 juillet 2026.

De ce préambule à la dernière installation, au sous-sol du bâtiment, la tension ne diminue pas. Dans la cave, sous une rangée de tonneaux colossaux, sont disposées des paires de chaussures enveloppées de protections de plastique bleu, comme on en utilise dans les hôpitaux. Le moins que l’on puisse dire est que leur présence détonne.

Avant d’en arriver là, le parcours place en vis-à-vis deux genres d’explorations, les unes plus collectives, les autres plus intimes. Les premières symbolisent les addictions, souvent de façon très inattendue. Une sculpture de pierre claire est allongée au sol, grappe d’hémisphères attachés les uns aux autres. De loin, on croirait à une statuette féminine préhistorique agrandie, comme Bertrand Lavier l’a fait de la Vénus de Renancourt. Mais le titre est C2H6O, formule chimique de l’éthanol, l’alcool autrement dit. Ces rondeurs sont celles de sa molécule représentée selon les codes de la chimie. Sous la séduction, l’ironie.

Stratégie de détournement

L’humour de Jeanne Susplugas est noir et cruel. Quand elle peint une frise de bouteilles et de flacons pharmaceutiques, aux couleurs douces et attirantes, la lecture de leurs étiquettes donne la phrase : « Malgré les somnifères et les calmants et le whisky, elle se réveille en sursaut au bout de quelques secondes, en sueur, les cheveux dressés sur le crâne. » Ce pourrait être une citation tirée d’un roman de James Ellroy ; et la légende d’un autoportrait photographique de l’artiste où elle se montre en internée échevelée.

Quand elle aligne des blocs de calcaire, on pourrait y voir une sorte de land art dans le style de Richard Long car, sur chaque pierre, un mot est gravé : « héliophobe », « diapnophobe », « calcéophobe » et d’autres peurs encore, très réelles. Cette stratégie de détournement est l’une des préférées de l’artiste. Elle s’empare d’un genre, d’une forme ou d’une technique et y introduit discrètement des perturbations qui renvoient à la maladie ou à la démence. Ainsi de la nature morte : sur une table sont rangées des coupes et des assiettes pleines de fruits qui évoquent Cézanne (1839-1906). Mais elles sont aussi pleines de plaquettes de comprimés et de tubes pour pommade.

« Chemin initiatique », de Jeanne Susplugas, au centre d’arts et du patrimoine de Roueïre, à Quarante (Hérault), le 13 juillet 2026.

Sur une autre étagère, une longue rangée de bouteilles entre blanc et gris fait penser à Morandi (1890-1964), si ce n’est qu’elles contiennent de quoi s’étourdir et oublier, comme l’annoncent les mots incisés dans la matière. Les pots de pharmacie en céramique bleue et blanche luisante qu’elle fait exécuter à Faenza (Italie) ressemblent à ceux qui y étaient produits à la Renaissance, mais ils sont décorés de dessins de plantes toxiques ou hallucinogènes, dont la mandragore, de mauvaise réputation. Ses ready-mades à base de mâchoires de plâtre peint et de fragments anatomiques polychromes pour étudiants en médecine sont aussi drôles et cruels.

Perte des repères spatiaux

L’autre registre est celui de l’étude du fonctionnement du cerveau. Jeanne Susplugas veut montrer comment se succèdent les associations d’images, de mots et de notions dans le cerveau. Les dendrites des neurones se développent en trames sinueuses, et des figures surgissent, soit par dessin, soit par collage : toutes sortes d’êtres, d’organes, de symboles ou de mots, « distorsion » par exemple. Les unes s’étalent comme des cartographies ou des coupes anatomiques. Elles pourraient envahir le mur entier.

Pour obtenir cet effet d’absorption et de perte des repères spatiaux, Jeanne Susplugas se sert de casques VR. Ils donnent l’illusion de flotter parmi des signes sans épaisseur aux déplacements aléatoires. C’est sa manière de donner à voir ce qu’André Breton (1896-1966) appelait le « fonctionnement réel de la pensée », ce qui a été le projet intellectuel fondamental du surréalisme.

D’autres gouaches, plus petites, sont des sortes de cadavres exquis, dont l’artiste veut perdre le contrôle. Afin de ne pas savoir où elle va, elle plie donc de longues bandes de papier et travaille à l’aveugle, pli après pli, ne connaissant le résultat complet que quand elle déploie le papier. On peut rester longtemps à les considérer en s’interrogeant sur les raisons de ces enchaînements de figures qu’elle est parvenue à fixer, instantanés de la vie invisible d’un cerveau humain.

« Life is a Dance ! Jeanne Susplugas ». Roueïre, centre d’arts et du patrimoine, à Quarante (Hérault). Jusqu’au 15 mai 2027, mercredi et samedi de 10 heures à 18 heures, les autres jours sur rendez-vous. Entrée : de 3,50 € à 5 €.

[Source : Le Monde]