Dans « Le Gâteau du président », le cinéaste Hasan Hadi raconte la vie sous Saddam Hussein, à hauteur d’enfant
Le film, Prix du public à la Quinzaine des cinéastes à Cannes en 2025, est une longue odyssée qui nous immerge au cœur de la société irakienne des années 1990.
Depuis plusieurs mois, l’Irak multiplie les initiatives visant à développer son industrie cinématographique. L’Iraqi Film Fund, un fonds soutenu par le bureau du premier ministre, a été lancé pour soutenir la production locale. Des professionnels doivent aussi être formés sur place au diagnostic, à l’inventaire, à la restauration et à la numérisation des archives de films. Et un accord a été passé à l’automne avec le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) français pour accompagner la mise en place de son équivalent irakien.
Autant d’actions qui devraient renforcer un écosystème en plein développement, dont Le Gâteau du président est devenu l’un des principaux étendards sur la scène internationale. Sélectionné en mai 2025 au Festival de Cannes − un honneur inédit pour une œuvre irakienne −, le long-métrage signé Hasan Hadi est reparti avec le Prix du public à la Quinzaine des cinéastes, mais aussi avec la Caméra d’or, récompensant le meilleur premier film toutes sections confondues.
Pour nourrir ce récit, le réalisateur, qui a travaillé par le passé dans le journalisme, s’est replongé dans ses souvenirs d’enfance. Le film se situe fin avril, dans les années 1990, peu avant l’anniversaire de Saddam Hussein, alors président de la République depuis 1979. L’invasion du Koweït a fait basculer l’Irak dans la première guerre du Golfe. Les bombardements américains frappent le pays et l’embargo international sur toutes les importations et exportations provoque une profonde crise alimentaire et sanitaire.
Une longue odyssée
Dans ce contexte politique difficile, la propagande de Saddam Hussein et son culte de la personnalité jouent à plein. Sa présence hante le film du début à la fin par le biais de portraits, fresques, chants en son honneur qui accompagnent les Irakiens au quotidien. Il sert, enfin, de moteur au film à travers ce drôle de rituel qui accompagnait son anniversaire : dans les écoles de tout le pays, plusieurs élèves par classe étaient chaque année tirés au sort, certains pour apporter des fruits, et d’autres pour confectionner un gâteau à leur professeur.
Cette année-là, dans le sud du pays, au cœur des marais de la Mésopotamie, c’est à Saeed (Sajad Mohamad Qasem) et à Lamia (Baneen Ahmad Nayyef), 9 ans, que reviennent notamment ces tâches. Sauf qu’aucune de leur famille n’a les moyens d’y pourvoir. Ne voulant pas courir le risque d’être dénoncés aux autorités et battus, Lamia et sa grand-mère, Bibi (Waheed Thabet Khreibat), décident de se rendre le lendemain en ville pendant que Saeed va à une foire avec son père.
Commence alors pour nos personnages une longue odyssée qui nous immerge au cœur de la société irakienne des années 1990. Hasan Hadi cherche moins à délivrer un message qu’à offrir le tableau complexe d’une époque révolue divisée entre l’adoration de la population pour son leader − « par notre sang, notre âme, nous nous sacrifions pour toi, Saddam », déclament chaque jour les écoliers ; des manifestations en son honneur sont organisées dans la rue − et la violence subie qui découlait de ses politiques, depuis les nombreuses privations jusqu’aux blessures des victimes de bombardements. Le tout raconté à hauteur d’enfants.
Ambiguïté morale
C’est par les yeux de Lamia, essentiellement, et de Saeed que l’on découvre ce monde dont ils ne maîtrisent pas bien les codes. Avec une forme d’innocence déjà abîmée par la dureté de la vie. Orpheline, Lamia fuit ainsi Bibi quand celle-ci cherche à la confier à une nouvelle famille, ne se sentant plus à la hauteur, et retrouve Saeed. Le film, à la narration elle-même coupée en deux, suit alors en parallèle les enfants sans le sou mais débrouillards en quête des ingrédients dont ils ont besoin, et Bibi, qui, de commissariats en hôpitaux, paniquée d’avoir perdu sa petite-fille, est soutenue par un facteur qui lui vient en aide pour tenter de retrouver celle-ci.
La caméra de Hasan Hadi accompagne les personnages dans leurs mouvements. Elle est à la fois attentive à leurs gestes et à leurs émotions, cadrant les visages, les regards, et à leur environnement. Le cinéaste semble accorder une grande importance aux décors, depuis ces étonnants paysages des marais, qui ouvrent et ferment le film où Lamia et Saaed évoluent en bateau, jusqu’à cette ville aux airs tentaculaires, explorée dans son horizontalité aussi bien que dans sa verticalité, et dans laquelle tous semblent un peu perdus. Elle apparaît comme une suite d’épreuves autant que de dédales grouillant de monde et de dangers. Si le son, très fouillé, participe à cet effet d’immersion, le travail sur la lumière surtout, dans les scènes d’intérieur comme de nuit, apporte, lui, une grande beauté et une certaine sophistication à l’image.
Pour Lamia et Saeed, cette journée loin de chez eux a valeur d’initiation à la profonde ambivalence du monde. Si quelques adultes se montrent généreux avec eux, d’autres n’hésitent pas à tenter de profiter de la situation pour en tirer un bénéfice ou un ascendant sur eux. De manière plus intéressante encore, acculés, les voilà confrontés à leur propre ambiguïté morale. Sans argent, faut-il avoir recours à des manœuvres illégales pour parvenir à ses fins ?
Comme si l’extrême privation à laquelle étaient réduits les Irakiens s’était révélée propice à la propagation du mal. Dans cette réalité explosive comme un champ de mine, il s’agit dès lors de ne pas fermer les yeux sur la tragédie en cours ni sur la vie qui continue malgré tout, et que Hasan Hadi tente de saisir avec cet élan de vitalité douloureux. Au risque de sentir couler au bout du chemin quelques larmes.
[Source: Le Monde]