Le film « Lawrence d’Arabie » revient en salle dans toute sa splendeur

Restaurée, la grande fresque saharienne de David Lean sortie en 1962, centrée autour de l’insaisissable officier britannique, mérite d’être revue sur grand écran.

Août 1, 2026 - 09:53
Le film « Lawrence d’Arabie » revient en salle dans toute sa splendeur
Peter O’Toole (T. E. Lawrence) et Omar Sharif (chérif Ali) dans « Lawrence d’Arabie » (1962), de David Lean.

Alors que L’Odyssée, le péplum de Christopher Nolan, fait main basse sur le box-office français, nous revient au rayon ressorties Lawrence d’Arabie (1962), la célèbre fresque saharienne du Britannique David Lean, dans une restauration 4K à tomber de son fauteuil. Le rapprochement n’a rien d’anodin. Appartenant tous deux à l’école de l’épopée et du gigantisme, ils incarnent chacun une période de riposte du cinéma face à la concurrence des écrans domestiques : dans les années 1960, où il s’agissait de se démarquer de la télévision, aujourd’hui des plateformes de streaming. Et ce avec des moyens similaires : élargissement du cadre, grands espaces, parades militaires, noces du mythe et de l’histoire.

Parangon du cinéma à grand spectacle, Lawrence d’Arabie adoptait déjà la forme d’une odyssée pour décrire la première grande fissure de l’épopée coloniale. Par ailleurs, le véritable T. E. Lawrence, fantasque officier britannique ayant inspiré le personnage joué par Peter O’Toole, est aussi le traducteur anglais de l’Odyssée, qu’il publia en 1932, plusieurs années après ses péripéties en terres arabes.

A contrario de la déconstruction nolanienne, qui rejoue le mythe dans le désordre, Lawrence d’Arabie subjugue toujours par sa majestueuse linéarité. De ce jeune lieutenant de l’armée britannique posté au Caire durant la première guerre mondiale, l’on suit dans un même élan sa traversée du désert, sa mission d’agent de liaison auprès des tribus nomades, son adoption de l’habit bédouin, ses marches héroïques sur Aqaba (Jordanie) et Damas, enfin son ambition démesurée de réveiller un sentiment national arabe. Et puis, en cours de route, la fêlure qui se déclare, l’hybris guerrière du pillard faisant sauter les trains pour son bon plaisir, l’identification impossible aux Arabes, les rêves qui se brisent sur le mur des réalités politiques (le partage des terres et la constitution du Proche-Orient entre les forces de la Triple Entente).

Enigme intime

Tout le film consiste ainsi en une exploration par l’espace de la personnalité complexe et insaisissable de Lawrence. Dès l’ouverture, lors de ses obsèques, ceux qui l’ont connu donnent de lui des définitions contradictoires : un « poète », un « guerrier », un « exhibitionniste », un « grand homme » ou un simple « subalterne ». Parmi toutes ces facettes, des plus aux moins glorieuses, Lean repère surtout en Lawrence l’enfant qui refuse de grandir, plonge en terres arabes comme au pays des merveilles, se travestit pour mieux fuir son être occidental – la société de castes britannique, son racisme et son impérialisme. L’étendue traversée renvoie donc à l’énigme intime, l’infiniment grand à l’infiniment secret, à un déni si radical qu’il prend les dimensions du monde lui-même.

La beauté du film est inséparable de ses pesanteurs épiques. Lawrence d’Arabie n’échappe pas à une certaine pompe, un goût du tableau historique qui, tout impressionnant soit-il, confine parfois à l’étalage de figurants, de chevaux, de puissance figurative. Du reste, le film n’est pas exempt d’une conception romantique de l’héroïsme, qui satellise considérablement les personnages arabes – les principaux étant joués par des Occidentaux grimés (Alec Guinness en prince Fayçal ou Anthony Quinn en chef Howeitat). Lean ne se départ jamais complètement du regard colonial qu’il entreprend pourtant de mettre en crise.

Lawrence d’Arabie n’en regorge pas moins de grandes idées de mise en scène. A commencer par un raccord resté célèbre où une allumette craquée renvoie soudain à un crépuscule embrasé envahissant toute la largeur du cadre. Ou encore la prise spectaculaire d’Aqaba, décrite par un seul et long travelling filé. David Lean conjugue un classicisme d’une remarquable lisibilité à des pointes d’abstraction plastique. Les personnages sont souvent des silhouettes écrasées par le paysage, absorbées dans la couleur ou les éléments – on pense à cette apparition inoubliable d’Omar Sharif en chérif Ali, qui surgit comme un mirage de la ligne d’horizon. C’est ce grand livre d’images qu’il faut redécouvrir dans les habits neufs d’une restauration fourmillant de détails. Sur le plus grand écran possible : que l’œil se perde enfin dans le moindre grain de sable.

[Source : Le Monde]