Clubs de lecture, « reading parties », colos pour bouquiner... Lire est-il le nouveau chic ?
Alors que le temps consacré à la lecture recule chaque année, phagocyté par les écrans, s’afficher un livre à la main n’a jamais été aussi tendance, y compris pour la génération Z.
Cinq jeunes en bas d’une tour, dans une cité HLM d’Avignon, discutent des mérites comparés de Madame de Sévigné et de George Sand. Geronimo, 26 ans, est devenu une star des réseaux sociaux avec son « club de lecture au quartier » : plus de 450 000 abonnés suivent son compte Instagram « Geronymonstre », parmi lesquels le journaliste Augustin Trapenard ou encore la Bibliothèque nationale de France. Un succès qui confirme que discuter de livres n’a jamais été aussi tendance.
Le courant est parti des Etats-Unis, où les book clubs (« clubs de lecture ») ont été popularisés par des personnalités comme la journaliste Oprah Winfrey, l’actrice Reese Witherspoon ou la chanteuse Dua Lipa, qui ont chacune lancé le leur. En France, s’il n’existe pas de statistiques officielles, les clubs de lecture font l’objet d’un réel engouement, au point de représenter un levier marketing pour les maisons d’édition.
Et la tendance se prolonge aussi dans la rue : dans la capitale essaiment des reading parties, sorte de sit-in littéraires où chacun vient avec son livre. En septembre 2025, l’Opéra Bastille organisait ainsi sa première soirée de lecture, en invitant les participants à lire au cœur du foyer pendant deux heures.
« Ouvrir mon horizon »
S’agirait-il des premiers signes d’un retour de la lecture ? Pour le Centre national du livre (CNL), qui a publié, le 8 avril 2025, son baromètre bisannuel sur les Français et la lecture, le constat est sans appel : les Français lisent de moins en moins. En comparaison avec l’édition précédente, le décrochage est flagrant, le temps de lecture quotidien passant de quarante et une à trente et une minutes, phagocyté par les écrans. Dans le même temps, les lecteurs délaissent le papier pour se tourner vers des formats numériques.
Et la relève ? Selon une étude du CNL parue le 14 avril sur les jeunes et la lecture, les 7-19 ans passent en moyenne dix-huit minutes par jour à lire, contre plus de trois heures à regarder les écrans. Cette fragilisation est encore plus nette pour la dernière tranche d’âge, les 16-19 ans, qui seraient un sur trois à ne pas lire du tout.
Cette situation explique peut-être la recrudescence d’actes militants pour faire vivre la lecture, une sorte de bibliorésistance. Ainsi, l’application Marcel, créée par Natalie Sauer et James Chung, dont la préversion est sortie en avril 2025, permet de rencontrer d’autres lecteurs et de les retrouver lors d’événements proposés par la plateforme.
Nous nous rendons, un jour de semaine à 12 h 30, à l’Hôtel French Theory, situé dans le 5e arrondissement de Paris, où se réunissent quatre membres de Marcel qui se sont inscrits à « L’heure verte », soit une heure de lecture collective en silence. Deux animatrices sont présentes. Le petit groupe s’installe dans le café de l’hôtel, avant que chacun ne se plonge dans le livre qu’il a apporté.
« Je lisais déjà un peu avant, mais depuis que je participe à des lectures collectives, je lis beaucoup plus, témoigne Enzo Lévêque, 24 ans, employé dans le secteur agroalimentaire. Je n’ai pas forcément des amis qui lisent, et discuter avec d’autres lecteurs me permet d’ouvrir mon horizon. L’an dernier, j’ai découvert grâce aux autres L’Assemblée des femmes [IVe siècle avant notre ère], d’Aristophane, et Charlotte [Gallimard, 2014], de David Foenkinos, deux livres que je n’aurais pas forcément eu l’idée de lire sinon », raconte-t-il.
Envie de déconnexion
Tobie Bonpain, 33 ans, chef de projet à l’Institut Choiseul, dit venir aux rendez-vous Marcel car il y est plus concentré : « Au début, ça me faisait bizarre de lire à côté de gens que je ne connaissais pas, je trouvais qu’il y avait quelque chose d’un peu warholien. Je ne pouvais pas m’empêcher de regarder les autres en train de lire ! Mais maintenant, j’arrive beaucoup mieux à lire ici que chez moi, sûrement parce qu’on nous demande de ranger le portable. »
De fait, faire plusieurs choses à la fois semble bien être la cause principale de la fragmentation du temps de lecture : selon l’étude du CNL, 67 % des 16-19 ans lisent tout en échangeant des messages sur leur smartphone, par exemple.
« Marcel est né d’une volonté de lutter contre la tyrannie du numérique et le pourrissement cérébral [“brain rot”, en anglais], explique Natalie Sauer. L’enjeu est de créer un rituel pour s’obliger à déconnecter. L’application permet aux membres de bloquer un créneau dans leur agenda pour lire, comme s’ils allaient au sport. » C’est cette même envie de déconnexion qui pousse certains à franchir un pas supplémentaire. La Suissesse Mathilde Schaller a fondé, en juillet 2023, The Bookmates, une société qui propose des séjours pour adultes axés autour de la lecture. « J’avais participé à des camps de surf et à des retraites de yoga. Et comme une autre de mes passions était la lecture, je me suis dit que ça pourrait être intéressant de faire un camp de vacances pour ceux qui aiment lire ! »

Dès le lancement, le succès est immédiat : « J’avais déjà une communauté de followers car j’étais créatrice de contenus littéraires sur les réseaux. Quand j’ai ouvert les inscriptions pour le premier camp de lecture, au bout de quelques minutes, il y avait déjà vingt-quatre personnes intéressées, et j’ai dû en refuser trente ! » La durée des séjours varie entre trois et sept jours. « Nous proposons deux formats différents. La retraite de lecture est vraiment axée sur la déconnexion. Il y a très peu d’activités, il s’agit de prendre pour soi le temps qu’on ne trouve pas au quotidien. Le camp de lecture fonctionne plus comme une colo : il y a des livres offerts autour desquels on organise des ateliers, des temps de lecture en groupe… »
Une majorité de femmes
L’écrasante majorité des participants sont des femmes, âgées de 20 à 30 ans. « Sur environ 400 personnes, il a dû y avoir trois hommes ! », détaille, amusée, Mathilde Schaller. Les livres offerts sont essentiellement des livres de romance, ce qui correspond au public cible de The Bookmates. « Les éditeurs de romance sont très en demande de ce type de visibilité. Je ne pense pas que des maisons de littérature “classique” seraient intéressées par ce genre de partenariat », estime Mathilde Schaller.
Lire chez soi, à l’abri des regards sur son canapé, serait-il en voie de disparition ? Pas tout à fait, mais presque, selon Claude Poissenot, auteur de Sociologie de la lecture (Armand Colin, 2019) : « La lecture, dans sa définition classique, c’est-à-dire seul chez soi, connaît une érosion. Face à cela, la lecture en public est une réaction des “croyants” du livre, bien décidés à défendre cette pratique menacée. » Et, selon lui, pour motiver les autres, rien n’est plus efficace que de montrer l’exemple : « Lire en groupe à l’extérieur est une manière d’occuper l’espace public en affichant une intimité choisie, de qualité, à l’inverse de l’intimité subie, par exemple celle qu’on vit dans le métro », analyse-t-il.

Précisément, le 5 avril, une reading party a été organisée dans le métro par l’antenne parisienne de l’association The Offline Club. Au départ, l’organisme proposait des soirées « déconnectées » dans plusieurs villes du monde, où les participants devaient simplement passer du temps sans leur smartphone. Aujourd’hui, un événement sur deux de l’Offline Club est une reading party. « La dimension physique est essentielle dans ce genre de rassemblements, commente Claude Poissenot. Il s’agit d’être ensemble par le corps, de se retrouver dans une énergie commune, un peu comme dans un stade de foot ! » La lecture devient ainsi une manière de recréer une atmosphère qui se veut positive et motivante.
« Lire permet de se différencier »
Les marques n’ont pas tardé à capter le phénomène, des plus populaires aux plus chics. Ainsi le Billy Book Club d’Ikea, nommé ainsi d’après la célèbre étagère du fabricant de meubles suédois, propose désormais des rencontres avec des écrivains dans son magasin parisien d’Italie 2. A l’autre bout du spectre, Chanel fait figure de pionnier avec ses « Rendez-vous littéraires rue Cambon », qui existent depuis 2021 et mettent en avant la place des femmes dans la littérature. Depuis, le monde du luxe ne jure que par les livres : Miu Miu a créé son propre club littéraire en 2024, et le nouveau directeur artistique de la maison Dior, Jonathan Anderson, a révélé en début d’année une collection de sacs avec des imprimés reprenant des titres de classiques célèbres. Le livre serait-il en train de devenir le nouveau luxe ?
« Absolument, nous confirme Vincent Grégoire, directeur de la prospective du bureau de tendances NellyRodi. Le luxe, c’est désormais d’avoir des livres chez soi, et non des sacs à main. » Et la génération Z est la première à s’enflammer pour l’objet : sur TikTok, le mot-dièse #bookshelfwealth (« la richesse d’une bibliothèque ») a dépassé le million de vues. « Dans une société de plus en plus incertaine, la génération Z s’accroche à ce qu’elle perçoit comme un vestige de l’ancien temps : le livre, poursuit-il. Il offre un côté rassurant, qui lui rappelle l’univers de ses grands-parents, comme les flans ou les cardigans. »
Poster des photos de sa bibliothèque est ainsi devenu une manière de se démarquer au sein d’une génération qu’on a souvent dépeinte comme matérialiste et biberonnée au numérique : « Lire permet de montrer qu’on appartient à une mini-communauté de sachants, et de se différencier de la masse qui achète des vêtements à Shein et scrolle des comptes de créateurs de contenus à Dubaï », analyse Vincent Grégoire.
Pour autant, derrière ces rayonnages de livres qui cartonnent sur les réseaux, y a-t-il de véritables lecteurs ? « On ne va pas se mentir, ça reste quand même très décoratif, tranche-t-il. Ils sont plus attirés par l’objet et ce qu’il symbolise que par la lecture. Le livre représente le savoir, l’autorité, et donc c’est une manière de s’affirmer par rapport aux générations précédentes. Avoir des livres dans sa déco, c’est s’emparer des codes de ces dernières pour entrer en résonance avec elles, un peu comme avoir chez soi des cassettes audio ou des vinyles. » Quitte à les ouvrir de temps en temps pour enlever la poussière.
[Source : Le Monde]