Les archives d’Albert Camus, avec ses manuscrits, ses faux papiers et ses lettres, rejoignent la BNF

Ce fonds, jusqu’alors resté dans la famille de l’écrivain, a été acquis pour 9 millions d’euros avec l’aide de la maison Hermès et du CIC.

Juil 6, 2026 - 14:32
Les archives d’Albert Camus, avec ses manuscrits, ses faux papiers et ses lettres, rejoignent la BNF
Le manuscrit original de « L’Etranger », d’Albert Camus, à Paris, mardi 18 juin 2024. TRISTAN REYNAUD/SIPA/ÉDITIONS GALLIMARD

« Ce que je veux dire : qu’on peut avoir – sans romantisme – la nostalgie d’une pauvreté perdue. Une certaine somme d’années vécues misérablement suffisent à construire une sensibilité. » Mai 1935, Albert Camus a 22 ans. Il écrit ces lignes, les premières que l’on ait gardées de sa main, dans un cahier de marque Jupiter à la couverture beige patinée par le temps, dont on ose à peine feuilleter les pages. Un trésor qui, en compagnie de nombreux autres, entre dans les collections publiques de la Bibliothèque nationale de France (BnF) à Paris : manuscrits de romans ou de pièces de théâtre, cahiers de notes ou de mises en scène, correspondances, agendas…

« Cette acquisition constitue la plus importante jamais réalisée par l’Etat en matière de patrimoine littéraire », a annoncé la ministre de la culture, Catherine Pégard, lors de la présentation de ce fonds exceptionnel, jeudi 2 juillet, sur le site Richelieu de la BnF. Jusqu’à présent, l’établissement public ne disposait que du manuscrit de La Peste, offert par la famille d’Albert Camus en 1983, et de la correspondance avec le poète René Char (1907-1988), cédée par ce dernier à la fin de sa vie.

Le fonds, qui représente cinquante mètres linéaires et 260 cartons ou boîtes, « nous arrive grâce à une acquisition proposée par la famille d’Albert Camus », explique Guillaume Fau, directeur du département des manuscrits à la BnF. L’ensemble des manuscrits et des documents étaient jusqu’à présent restés en la possession de la veuve et des enfants de l’écrivain.

Trouver des mécènes

« Il est d’un intérêt considérable pour la bibliothèque d’acquérir un tel ensemble en provenance directe de l’auteur, qui avait constitué lui-même ses archives, très ordonnées et classées, précise Guillaume Fau. Puis sa veuve, Francine Camus, a réalisé après sa mort un travail d’identification, de datation, de précision de données. Et la famille a d’ailleurs toujours mis ces documents à la disposition des chercheurs. »

Manuscrits originaux d’Albert Camus, à Paris, le 18 juin 2024.

La recherche sur Albert Camus s’étant largement intensifiée et internationalisée ces dernières années, les descendants de l’écrivain ont préféré confier cet ensemble à une institution à même de le conserver et de le mettre en valeur, et ont proposé une acquisition pour 9 millions d’euros. « Quand l’Etat français est en présence d’une demande de cette importance d’un point de vue historique, littéraire et patrimonial, il a la possibilité d’effectuer un classement pour “Œuvre d’intérêt patrimonial majeur” (OIPM), ajoute Guillaume Fau. Ce classement, une fois obtenu, offre une période de latence de plusieurs mois, qui nous a permis de trouver des mécènes pour nous aider à réaliser cette acquisition, que l’on ne pouvait pas supporter sur nos seuls budgets ».

La maison Hermès et la banque CIC sont donc venues en renfort, permettant également à ce fonds de devenir inaliénable, une fois entré dans les collections. Parmi ces multiples trésors, la pièce maîtresse est sans doute le manuscrit de L’Etranger, ouvert devant nous par Guillaume Fau. Surprise ! Il s’agit dans ses dix premières pages d’un tapuscrit : la phrase inaugurale, célèbre, du roman – « Aujourd’hui, maman est morte. » – s’inscrivant, sur le papier jauni, à l’encre bleu turquoise, et en typographie Courier, couramment utilisée sur les machines à écrire de l’époque. Sur la dernière page, on peut lire le paraphe, « AC », et la date : mai 1940.

Fausse carte d’identité

Autre document exceptionnel, relatif au théâtre, activité aussi importante pour Camus que le roman ou la philosophie : le cahier de mise en scène de Requiem pour une nonne, qu’il adapte de William Faulkner (1897-1962) et monte lui-même en 1956. Derrière la couverture en carton rose saumon, sur laquelle Camus a écrit le titre de la pièce à l’encre rouge, on peut lire la liste des décors demandés par l’auteur, et, notées à la main à l’encre rouge entre les lignes noires dactylographiées du texte, ses indications pour les acteurs, précises, à l’image de celle-ci : « descend et prend sur la table un verre encore plein. »

Parmi les documents les plus émouvants récupérés par la BnF, on compte aussi la fausse carte d’identité utilisée par Albert Camus pour son activité dans la Résistance : à droite d’une photo qui est bien la sienne, elle stipule qu’il se nomme Albert Mathé, né le 7 mai 1911 à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), et non à Alger, et qu’il exerce la profession de « rédacteur ». La bibliothèque hérite également d’un important volume de correspondance (42 boîtes sur 260), échangée, outre avec son ami René Char et la comédienne Maria Casarès (1922-1996) lors de leurs années d’amour fou – lettres déjà publiées –, avec Roger Martin du Gard aussi bien qu’avec l’ancien président de la République Vincent Auriol (1884-1966), qui le félicite pour son prix Nobel, en 1957.

Guillaume Fau ouvre un dernier carton. Celui-ci comprend les agendas utilisés par Camus tout au long des années 1950. Les petits cahiers sont estampillés Hermès, et destinés chaque année à être glissés dans un étui en cuir fauve fourni par la même maison. Dans ceux-ci, parmi les rendez-vous chez Gallimard ou au théâtre, aucune mention des rencontres avec Maria Casarès ou Catherine Sellers (1926-2014). Les moments volés avec les comédiennes aimées échappaient à l’agenda officiel.

L’ensemble constitue donc une mine d’or pour les chercheurs. « C’est important aussi parce que Camus comble une lacune qui était la nôtre, dans les collections concernant l’existentialisme de l’après-guerre, explique Guillaume Fau. Avec les fonds Beauvoir, Sartre, Merleau-Ponty dont nous disposons déjà, ce paysage pourra être intégralement représenté. Mais on va aussi présenter ce fonds Camus au grand public, avec une exposition prévue en mars 2027, pour le 70e anniversaire de son prix Nobel. »

La dernière feuille du dernier agenda, celui de 1959, un dessin d’arbres au crayon, laisse un sentiment étrange. Quelques jours après que quelqu’un (peut-être l’un de ses enfants ?) a griffonné ce croquis un peu maladroit, le 4 janvier 1960, la voiture dans laquelle se trouvait Camus s’écrase contre un platane. Il meurt sur le coup, avec dans sa sacoche le manuscrit inachevé du Premier homme.

Le manuscrit original du « Premier homme », d’Albert Camus, à Paris, mardi 18 juin 2024.