La revanche des échecs : « Se mettre à réfléchir pendant quarante minutes devant un échiquier, à ne penser rien qu’à ça, ça fait du bien »
Le jeu millénaire, longtemps associé aux personnes solitaires et aux clubs austères, connaît depuis 2020 un engouement mondial. En France, plus de 2 millions de joueurs s’affrontent chaque mois sur les applications, dans les bars, en plein air et, de plus en plus, en clubs.
En ce dimanche d’avril, La Montgolfière accueille un drôle de tournoi. Dans cette salle de sport branchée du 10e arrondissement de Paris, où l’on vient d’ordinaire transpirer pour 195 euros par mois, des échiquiers ont été mis en place. Pas de classement en jeu, pas de licence requise, et l’entrée est libre. Le Paris Gambit a investi les lieux pour la journée, avec du rap américain en fond sonore, et des dizaines de joueurs de tous niveaux ont répondu présent.
Erwan (les personnes citées par un prénom ont requis l’anonymat), 27 ans, fondateur de ce club d’échecs, circule entre les tables. C’est lui qui a organisé l’événement, comme il le fait depuis deux ans dans des cafés, des galeries d’art, des centres culturels… partout, sauf dans une salle de club d’échecs traditionnelle. « Il n’y a pas un événement que j’ai fait où il n’y a pas de musique à fond, dit-il. C’est une “vibe”. Les gens viennent pour jouer aux échecs, mais ils viennent aussi pour se retrouver. Les échecs sont un prétexte, en fait. »
Avant d’en arriver là, avant les bars à échecs et les tournois dans les salles de sport, il y a eu Chess.com et un téléphone dans la poche. C’est par là que tout a commencé pour la grande majorité des nouveaux joueurs, sans club ni échiquier hérité d’un parent, mais grâce à une application téléchargée un soir de confinement, après avoir regardé une série ou parce qu’un ami en parlait sans cesse.
Pierre Fonteny, 30 ans, à la tête d’une agence de communication spécialisée dans les réseaux sociaux, s’y est mis il y a huit mois, après avoir enchaîné sur Netflix un documentaire sur la guerre froide et une série consacrée aux échecs. « Au début, j’affrontais plutôt des bots [intelligence artificielle]. J’étais extrêmement nul », admet-il. Aujourd’hui, il joue avec deux amis dans un appartement, chronomètre sur la table, suit des streams sur YouTube pour progresser et s’est acheté un échiquier. Il s’autorise une partie par jour sur Chess.com, application phare qui revendique plus de 150 millions de membres dans le monde et 2 millions de joueurs actifs mensuels en France. Lichess, son homologue français, mais gratuit et open source, permet de jouer sans créer de compte.
Ce que les joueurs cherchent dans les échecs, Bernardo Toro y a longuement réfléchi. Editeur d’origine chilienne installé à Paris, il a 60 ans et joue au jardin du Luxembourg depuis des décennies. Professionnel dans sa jeunesse, il a fait match nul, en 1980, au championnat du monde junior, contre Garry Kasparov, qui deviendra grand maître international l’année suivante. Bernardo Toro observe la forte popularité des échecs avec un mélange de satisfaction et de perplexité. « C’est un jeu fait pour être joué en ligne, qui se marie très bien avec nos vies numériques », estime-t-il. Mais il y a autre chose : « Face à un monde convulsionné, où l’on a l’impression qu’il y a de moins en moins de lois, les échecs sont rassurants. Parce que c’est un jeu où le conflit doit obéir à des règles strictes. Il y a cette idée qu’on peut battre n’importe qui. »
Les échecs seraient donc comme la vie, mais sans injustice. Pierre Fonteny le formule à sa façon : « Dans un moment où tout va assez vite et où on est ultra-stimulé, se mettre à réfléchir pendant quarante minutes devant un échiquier, à ne penser rien qu’à ça, ça fait du bien. » Bernardo Toro ajoute : « Quand des joueurs d’échecs arrivent dans une ville qu’ils ne connaissent pas, ils demandent où se trouve le club. Vous ne parlez pas la langue d’un pays, vous entrez, vous jouez. C’est comme pour les musiciens, on n’a pas besoin d’une langue commune pour se comprendre. »
Un intérêt relancé par une série
En octobre 2020, juste avant l’annonce du deuxième confinement lié à la pandémie de Covid-19, Netflix diffuse Le Jeu de la dame, une série créée par Scott Frank et Allan Scott adaptée du roman éponyme de Walter Tevis paru en 1983 (Gallmeister, 2021). On y découvre Beth Harmon, une jeune orpheline prodige qui se fraye un chemin dans le monde très masculin des échecs dans les années 1960. Le programme est regardé des dizaines de millions de fois en quelques semaines. Chess.com enregistre alors un afflux sans précédent, et la Fédération française des échecs parle d’un choc de croissance.
Un second élan arrive en 2023, porté par des moments viraux. Des accusations de triche, impliquant notamment un sextoy anal connecté, éclatent entre le champion du monde norvégien Magnus Carlsen et l’Américain Hans Niemann – accusations démenties par ce dernier, qui s’était même dit prêt à « jouer nu » pour prouver sa bonne foi. Les productions culturelles suivent : la série Rematch (2024), créée par Yan England et diffusée sur Arte, revient sur l’affrontement entre Garry Kasparov et Deep Blue, le supercalculateur d’IBM. En 2026, ce sont deux films documentaires qui sortent sur Netflix : La Reine des échecs, de Rory Kennedy, qui retrace le parcours de Judit Polgar, la seule femme à avoir durablement dominé le top 10 mondial, et L’Envers du sport : échec et clash, de Thomas Tancred, qui dissèque l’affaire Carlsen-Niemann.
Ce tournant doit aussi beaucoup à de nouveaux visages qui ont rendu le jeu plus désirable. En France, trois noms cristallisent cet élan : Victor Wembanyama, basketteur français évoluant en NBA, qui affiche sa passion pour les échecs sur les réseaux sociaux ; Inoxtag, dont le tournoi entre créateurs de contenus a rassemblé plus de 1 million de spectateurs au printemps 2025 ; et le maître international Julien Song, dont la chaîne YouTube compte plus de 900 000 abonnés.
Kévin Bordi, alias « Blitzstream », avait ouvert la brèche dès 2013, calquant les codes de l’e-sport sur le jeu d’échecs. En troquant le silence studieux des clubs pour la cacophonie des lives, cette nouvelle génération de joueurs a rendu la réflexion contagieuse, attirant un public rajeuni qui vibre devant des parties sans même avoir besoin de savoir jouer. Pour Julien Song, ce basculement a une saveur particulière : « Quand j’étais jeune et que je jouais aux échecs, tout le monde s’en foutait. Tout le monde trouvait que c’était nul. Voir les échecs devenir populaires, c’est une énorme revanche. »
« Voir les pièces en vrai »
Début avril, à Gonfreville-l’Orcher (Seine-Maritime), dans la banlieue du Havre, se tient la 55e édition d’un tournoi d’échecs local. C’est ici que siège le plus grand club de Normandie, et ce jour-là, le dojo du complexe multisport qui accueille la compétition fait office de salle de jeu. Des dizaines de tables sont alignées, et dans les gradins, les parents attendent en silence.
C’est un autre monde qu’à La Montgolfière. Et pourtant, quelque chose a changé ici aussi : Julien Song est assis à l’une des tables, il a installé quatre smartphones qui filmeront chaque partie pour ses abonnés. Avant même que la première ronde commence, les enfants forment un attroupement autour de lui. Hicham, 28 ans, a fait, lui, le déplacement de Rouen pour le tournoi. Il fait partie des tout premiers membres inscrits du club en ligne de Julien Song. « La moitié de mes amis, je les ai rencontrés grâce au club, explique-t-il. C’est extraordinaire. »
Louis Boulet et Baptiste Labaune, cousins et cofondateurs du club La Tour des Lilas, en Seine-Saint-Denis, observent ce même mouvement chaque semaine. La fréquentation de leur club a explosé depuis son ouverture – une centaine d’inscrits, des nouvelles demandes qui arrivent sans arrêt. Ce qu’ils remarquent surtout, c’est le profil des nouveaux arrivants adultes. « Ils jouent tout le temps sur Internet et n’ont jamais joué en vrai, constate Louis Boulet. Quand ils se retrouvent devant un échiquier, ils ne voient pas les pièces pareil. » Baptiste Labaune ajoute : « Ce qu’on entend le plus, c’est que ça fait trop bizarre de voir les pièces en vrai. » Ces adultes viennent chercher quelque chose que l’application ne peut pas leur donner : un adversaire en chair et en os et une ambiance conviviale.
Beaucoup ne franchissent pas la porte d’un club. Pierre Fonteny a bien pensé à s’inscrire, mais la perspective des horaires fixes, des tournois officiels avec Elo fédéral (le classement officiel, distinct de celui de Chess.com) ne l’a pas emballé. « Ma consommation en petit groupe me convient bien », confie-t-il. Erwan observe la même réticence : des gens viennent à ses événements, s’intéressent aux échecs, puis essaient un club traditionnel et repartent aussitôt : « Dès que ça fait sérieux, les gens n’osent pas venir. Il y a une barrière très compliquée à dépasser. »
Le Blitz Society, à Paris, ou le Chess’n Bar, à Lille, ont joué le rôle de sas, des espaces entre l’application et le club d’échecs, où l’on peut s’asseoir et jouer sans licence ni pression. Pendant la Fête de la musique de 2025, à Paris, Erwan pose des tables et des échiquiers place de la Bastille, sans prévenir, et attend. Tout est rempli. Plus de 100 personnes jouent en simultané, des passants s’arrêtent et demandent s’ils peuvent s’asseoir : « T’as des grands locksés [avec des dreadlocks] qui jouent contre des jeunes de 12 ans, avec leurs petites lunettes, et tout le monde s’amuse. »
« Une passion dévorante »
Parmi les élèves de La Tour des Lilas, des enfants sont tombés dedans avec une intensité qui surprend leurs parents. Mélina, 13 ans, a commencé parce que sa mère l’avait inscrite, et s’est prise au jeu. « Plus tu deviens fort, plus tu as envie de progresser et de continuer », explique-t-elle. Audrey, maman de Lucien, 9 ans, a remarqué quelque chose d’inattendu : depuis qu’il s’est mis aux échecs, son fils ne lui réclame plus de jeux vidéo : « Le temps d’écran demandé, c’est uniquement pour Lichess. » Laureen, maman d’Alan, 9 ans lui aussi, résume ce que beaucoup de parents observent : « C’est une passion dévorante. Je pensais que ça allait être un truc en plus, et en fait, c’est devenu le truc central. »

Eugénie Vignon, 31 ans, a commencé à jouer sérieusement il y a huit mois, après des années de pratique très occasionnelle héritée de son grand-père. Son objectif est précis : rattraper une amie joueuse qui l’a complètement défaite lors de leur première partie : « C’est là où j’ai compris qu’il y avait plein de choses à apprendre. » Pierre Fonteny ne s’attendait pas à être happé comme ça. « Quand tu mets un petit peu le nez dedans, tu te rends compte de tout ce qu’il faudrait savoir, et c’est absolument impossible. C’est un immense chemin qui s’ouvre à toi et qui est littéralement sans fin. »
Bernardo Toro connaît bien cette mécanique : « Les échecs, c’est vraiment dévorant. Les gens n’avouent pas tout. Certains sont beaucoup plus mordus qu’ils ne l’admettent. » Au jardin du Luxembourg, à la fermeture, les joueurs ne s’arrêtent pas, ils migrent vers des cafés ou des fast-foods alentour et continuent jusqu’à minuit ou 1 heure.
Marin Clément, 30 ans, avait suivi un stage d’échecs étant enfant, pendant les vacances. « Une semaine atroce », se souvient-il, au milieu de ce qu’il voyait comme « des premiers de la classe ». Il a repris il y a deux ans, joué deux heures par jour pendant six mois, regardé des streams, essayé de comprendre les ouvertures. Puis, du jour au lendemain, plus envie. Quand il a réessayé quelques semaines plus tard, son niveau avait baissé : « Je me suis dit : en vrai, qu’est-ce que ça m’apporte ? Et je n’ai plus jamais joué. » Alors, simple effet de mode ou passion durable ?
Une pratique fortement genrée
La réponse, Eloi Relange, président de la Fédération française des échecs, ne l’a pas encore. Il note cependant un signal encourageant : la tranche d’âge 20-35 ans, qui avait pratiquement disparu des clubs il y a dix ans, est de retour : « Avant, on jouait aux échecs étant petit, on passait le bac et on disparaissait. On s’y remettait à 50 ans, mais pas avant. Maintenant, de jeunes adultes arrivent en club, ce qui n’était pas gagné. » Et le grand maître international ajoute, avec une formule qui dit tout sur l’écart entre les 2 millions de joueurs en ligne et les 86 000 licenciés : « Sur écran, c’est un peu comme du pop-corn, on a tout de suite sa partie d’échecs, alors que le club, c’est une démarche. »
Une démarche encore largement genrée. Les chiffres de la Fédération sont clairs : sur la saison 2024-2025, les filles représentent 30 % des licenciés chez les moins de 8 ans, contre 14 % chez les 14-16 ans. Des joueuses et créatrices de contenus comme Maëlyss Lopez ou Sarah El Barbry, alias « SarahChess », contribuent à un début de féminisation depuis les réseaux. « C’est un jeu très masculin dans sa structure symbolique, admet Bernardo Toro. La confrontation [entre les joueurs] peut prendre des formes assez virilistes. Ça pourrait permettre de donner une autre couleur au jeu. »
En 1997, Deep Blue bat Garry Kasparov. C’est la première fois qu’un ordinateur défait un champion du monde en titre dans une discipline où l’intelligence humaine semblait régner sans partage. Garry Kasparov l’avait emporté, un an plus tôt, mais cette revanche marque un tournant : la certitude que l’homme resterait indéfiniment supérieur à la machine s’effondre. Après ça, les duels homme-machine cessent d’eux-mêmes, faute de suspense. Julien Song y pense souvent : « Ce qui nous passionne, ce sont les émotions dans un match entre humains. Ce qu’on aime, c’est l’erreur humaine. Si Magnus Carlsen jouait contre une intelligence artificielle, on sait qu’il perdrait systématiquement. »
Il livre une réflexion plus profonde sur ce que les échecs enseignent : « Les bons joueurs acceptent que le jeu les dépasse. Ils prennent une décision sans avoir tout vu. A trop vouloir chercher la perfection, on finit par ne jamais agir. » Même si l’intelligence artificielle nous dépasse désormais à ce jeu, on continue à y jouer entre humains, qui feront toujours des erreurs. Les clubs affichent complet. Les tables du jardin du Luxembourg ne désemplissent pas, dès les premiers rayons de soleil. Alan, 9 ans, en est reparti un peu déçu : alors qu’on allait lui proposer une partie, sa mère lui a dit qu’il était temps de partir. Ce n’est pas grave, ils y retourneront.
[Source : Le Monde]