« Je vous conseille de quitter les lieux assez vite, je veux dire : tout de suite » : à Lanton, au bord du bassin d’Arcachon, le pire a été évité face à la progression fulgurante des flammes

En quelques heures, mercredi 29 juillet, les pompiers et bénévoles, soutenus par les largages de Canadair et d’un Dash, ont pu stopper les « sauts » de l’incendie qui menaçaient des habitations.

Juil 30, 2026 - 10:06
« Je vous conseille de quitter les lieux assez vite, je veux dire : tout de suite » : à Lanton, au bord du bassin d’Arcachon, le pire a été évité face à la progression fulgurante des flammes
HERVÉ LEQUEUX POUR « LE MONDE »

C’était un jour à apprendre la modestie, la peur et la force d’un feu. Il est 14 h 30, mercredi 29 juillet, jour déclaré critique pour la reprise des feux de Gironde, qui ont ravagé 42 000 hectares depuis le 22 juillet. Tout va encore raisonnablement bien à Lanton, au bord du bassin d’Arcachon, sur le front sud de l’incendie. Il y a eu, certes, des nuages de fumée plus nombreux que les jours précédents en plusieurs points de la région. Signe que quelque chose couve.

Des camions de sapeurs-pompiers sont alignés sur la petite route de Blagon, qui serpente à travers la forêt, à la sortie de la commune. Derrière un rideau d’arbres, un feu est en train de se faire « traiter » méthodiquement à la lance à incendie. En cette journée où se combinent vents puissants et chaleur torride, on redoute que les départs ne se multiplient avec plus d’intensité que les jours précédents.

Sur la route de campagne, la situation semble contenue, mais, en un instant, tout change. « Monsieur, je vous conseille de quitter les lieux assez vite, je veux dire : tout de suite », dit un pompier en manœuvrant son camion pour faire demi-tour, comme les autres véhicules. Un de ses collègues en reste bouche bée : « On avançait le travail, on ne voyait plus les flammes depuis la route, et puis ça a sauté. » « Ça » désigne l’incendie sous sa forme la plus traîtresse : une escarbille qui vole dans l’air surchauffé ou une pomme de pin qui explose sous l’effet de la chaleur et se retrouve projetée comme une grenade incendiaire. Le « ça » a sauté de l’autre côté de la route et, en une seconde, le feu prend de l’autre côté du bitume.

Il faut moins d’une minute pour voir le résultat : les deux fronts vont se refermer comme un piège, avec la route au milieu. Manœuvre, crissements, cahots… Toute la cohorte des camions se replie un peu plus loin à l’arrière et entre dans un élevage de beagles : deux bâtiments, des chenils soignés, des véhicules de toutes sortes et un point de forage d’où est pompée toute l’eau qui a servi à éteindre les feux, tous les jours, depuis plus d’une semaine, à Lanton, et a donc déjà sauvé la ville.

Des sapeurs-pompiers de Maine-et-Loire sur la reprise de feu, à Lanton (Gironde), le 29 juillet 2026.
Lors d’une reprise de feu, aux abords de Lanton (Gironde), le 29 juillet 2026.

Le feu est aux trousses de la colonne en retraite. Il devient clair que la grande tenaille des flammes va être puissante. On tâche d’évacuer les chiens qui jappent et hurlent à la mort. On voit la fumée se densifier derrière le rideau d’arbres. L’incendie arrive à grands pas. Il y a des volontaires, tous des gars du coin, des policiers, des agriculteurs avec des citernes à lisier géantes qui peuvent pomper 20 000 litres d’eau en quelques minutes, des mécaniciens qui montent des groupes électrogènes. Un bulldozer tente de foncer à travers broussailles et arbustes pour dégager la maison. Son moteur prend feu. Il fait 39 °C, la poussière et la fumée s’épaississent, les machines commencent à griller.

Chaos

Les nuages de fumée deviennent noirs. Les flammes jaillissent, incontrôlables. L’un des fils de la propriétaire tente d’arroser les murs de l’élevage de chiens avec une tonne d’eau et un tuyau, tout en rassurant sa mère avec des mots écrasés par le vacarme – « On a encore une maison, maman, ne t’inquiète pas, j’arrose, j’arrose » –, tandis que la lance lui échappe des mains. Tony Billard, adjoint à la sécurité à la mairie, monopolise tout ce qu’il a : un téléphone, une connaissance de la situation et une grande ténacité. Pour l’instant, rien n’y fait, ses appels au secours ne sont pas entendus.

La violence de l’incendie augmente, devient extrême, le feu géant dévore tout en se rapprochant. Il produit à présent une fumée âcre d’un noir de nuit, qui forme comme une éclipse en plein jour, à la seule lueur du brasier. Ce n’est plus avec des lances à incendie qu’il faut s’y prendre. Il s’est écoulé moins d’une heure depuis que « ça » a sauté.

Des bénévoles assistent les pompiers pour le remplissage de leurs camions-citernes, à Lanton (Gironde), le 29 juillet 2026.
Tony Billard (à droite), adjoint à la sécurité de la mairie de Lanton (Gironde), avec des bénévoles venus aider les pompiers, le 29 juillet 2026.

Au téléphone, Tony Billard tente d’obtenir des largages d’eau par des Canadair. Les demandes sont si nombreuses que la sienne peine à remonter « sur le haut de la liste ». Pourtant, la catastrophe n’est pas loin, il y a derrière le chenil un lotissement qui serait avalé par le feu si celui-ci devait franchir l’ultime rideau d’arbres en train de se désagréger.

Face au mur de feu qui gronde, David Target, chef de la police municipale, qui se relaie avec ses quatre collègues non-stop dans la lutte contre l’incendie depuis une semaine, met la main à la pâte pour tenter de mettre de l’ordre dans le chaos. Les camions de pompiers de diverses régions arrivent, repartent. Certains de leurs membres restent sidérés devant la hauteur des flammes qui mangent maintenant les cimes des arbres à quelques dizaines de mètres, au bout du champ. Ils tentent de bloquer un nouveau saut du feu sur l’herbe crissante de sécheresse. Les appels téléphoniques et les cris se multiplient dans un brouhaha général, les ordres des uns et des autres se superposent.

Largages d’eau

Un jeune gars du coin, Benjamin, allume une cigarette et se fait rembarrer par ses copains, bande rigolarde de volontaires en short et chaussures de sécurité qui aident, indispensables, au remplissage des cuves de camions de pompiers. « Mettez-vous derrière la maison, mettez-vous derrière la maison », hurle un officier cramoisi sous son casque argenté. Personne ne l’entend, on écoute le fracas de l’incendie, les hurlements des moteurs, en essayant de ne pas se faire écraser par un camion à grosses roues ou par le tracteur John Deere sur lequel est inscrit « Foutez-nous la paix, laissez-nous bosser », un slogan du syndicat agricole Coordination rurale.

Tony Billard voit la situation échapper à tout contrôle. Il garde une philosophie qui doit dater de ses années de service comme pompier. « Des départs, il y en a partout, puisque nous avons au total 152 kilomètres de lisière de feu, mais, même si nous ne sommes pas les seuls à être en détresse, je serais heureux qu’on s’occupe de notre cas. »

Un hélicoptère de la sécurité civile, Dragon 33, arrive et survole la scène. Des cendres tombent du ciel où il reste quelques oiseaux qui montent comme des flèches dans les courants ascendants. Depuis Dragon 33, un spécialiste observe les caractéristiques du feu, estime le volume de « matériau » sur lequel celui-ci peut compter pour brûler et en déduit le type de largage d’eau nécessaire pour stopper la progression.

Largage d’eau par un Canadair au-dessus de la forêt, à Lanton (Gironde), le 29 juillet 2026.

Et puis, vers 15 h 30, trois Canadair arrivent. Ils larguent leur cargaison d’eau en descendant bien bas, au milieu des miasmes épais de l’incendie. Ils repartent remplir leurs soutes sur le bassin d’Arcachon, tout près, où la navigation a été interdite. Reviennent. Puis reviennent encore. Suivis d’un Dash qui largue du retardant. Tony Billard hoche la tête. Il est 16 h 15, le feu a subi un revers de taille. Il n’y a aucune raison de se réjouir, ni même de se reposer.

David Target soupire. Il pense aux habitants de la commune, qui suivent les nouvelles à distance et ont appris que leurs maisons avaient été sauvées cet après-midi-là à un cheveu près. Il loue, aussi, la décision qui a permis de décider de l’évacuation de la population, dès vendredi 24 juillet. « Au début, beaucoup de gens tiraient la patte, personne ne voulait partir, c’est normal. Et puis tout le monde a compris et tout s’est fait en bon ordre. C’est toujours fascinant de voir que, dès que les gens comprennent, ils font preuve de bon sens. On n’aurait jamais pu combattre le feu au fil des jours comme on le fait avec la population dans les parages. On aurait eu des mouvements de panique, des embouteillages. Il y aurait eu des drames supplémentaires. » Chaque jour, depuis une semaine, le feu repart à Lanton, infatigable. Jeudi matin, la préfecture de Gironde indiquait qu’après une nuit « plutôt calme », « la surface brûlée n’a pas évolué ».

[Source : Le Monde]