En Ethiopie, le démantèlement d’un réseau de passeurs vers l’Arabie saoudite révèle l’importance de cette route migratoire

Depuis fin juillet, 17 membres d’un réseau de passeurs sont poursuivis par la justice éthiopienne après avoir fait passer plus de 40 000 personnes en Arabie saoudite, via le Yémen.

Juil 30, 2026 - 10:09
En Ethiopie, le démantèlement d’un réseau de passeurs vers l’Arabie saoudite révèle l’importance de cette route migratoire
A Khor Angar (Djibouti), le 12 avril 2026, un garde-côte surveille des bateaux saisis à des passeurs, utilisés pour emmener des exilés, principalement éthiopiens, vers le Yémen. LUIS TATO/AFP

Après des mois d’enquête, la police éthiopienne a renvoyé 17 personnes devant la justice, le 21 juillet. Elles sont accusées d’être membres d’un important réseau de passeurs qui a permis à plus de 40 000 personnes, en majorité des Ethiopiens, de franchir le détroit de Bab Al-Mandab, du continent africain vers le Yémen.

Dirigé par Mohamed Tahir Aden dit « Wardi », dont la nationalité n’a pas été communiquée, le réseau entrait en contact avec les candidats à l’exil par des intermédiaires opérant dans plusieurs régions du pays, avec à la clé la promesse d’un emploi et d’une vie meilleure en Arabie saoudite.

Accusé de trafic d’êtres humains, de transactions illégales de type hawala – un système informel de transfert d’argent basé sur un réseau d’intermédiaires de confiance qui permet de déplacer des fonds à travers les frontières – et de blanchiment d’argent, le groupe a extorqué plus de 1 milliard de birrs (quelque 5,5 millions d’euros) à ses victimes. Il est aussi soupçonné d’être lié à la mort, sur le chemin de l’exil, de 60 personnes.

Ce coup de filet, le quatrième cette année en Ethiopie pour les mêmes motifs, met en lumière la route migratoire de l’Est qui relie la Corne de l’Afrique aux pays du Golfe. En 2025, les passages y ont explosé : 506 000 mouvements ont été détectés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), soit 18 % de plus que l’année précédente.

2025, année meurtrière

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), de 200 à 300 personnes en provenance d’Ethiopie arrivent chaque jour à Obock, sur les côtes djiboutiennes, pour tenter de traverser la mer Rouge et rejoindre le Yémen via le détroit de Bab Al-Mandab, à 30 kilomètres de distance. Un autre itinéraire de cette route, plus long et moins emprunté, part des environs de la ville de Bosaso, au Somaliland. Les exilés rejoignent là aussi les côtes yéménites, à 300 kilomètres.

D’après l’étude « Migration circulaire entre l’Ethiopie et le Golfe », publiée en mars 2025, chaque passager débourse entre 7 000 et 22 000 birrs pour une place dans un bateau surchargé.

Les décès comptabilisés sur cette route ont, eux aussi, atteint un niveau record. En 2025, 922 personnes sont mortes ou ont disparu en mer Rouge, contre 558 en 2024. Des chiffres qui font de 2025 l’année la plus meurtrière jamais enregistrée depuis 2014.

Plusieurs facteurs expliquent l’augmentation des passages sur cette voie. D’abord, les passeurs se sont adaptés à l’intensification de la répression opérée par les autorités djiboutiennes, éthiopiennes et somaliennes sur les points de transit « traditionnels ». D’après l’OIM, « de nouvelles tactiques de contrebande », notamment « le recours croissant à des itinéraires plus isolés à travers Djibouti », ont permis aux trafiquants « de contourner les points de contrôle et donc d’accélérer les flux migratoires ».

Crainte du retour de la guerre

Mais, surtout, « les passages augmentent, à mesure que se détériorent les conditions de vie en Ethiopie », pays d’origine de 97 % des migrants qui empruntent cette route, explique Marina de Regt, anthropologue à l’Université libre d’Amsterdam et spécialiste des migrations entre la Corne de l’Afrique et le Yémen.

D’après le HCR, les motivations économiques demeurent la principale cause de départ. Car, si la croissance éthiopienne, à 9,8 % en 2025 d’après la Banque mondiale, est l’une des plus élevées du continent africain, elle est loin d’être inclusive : l’inflation, à plus de 13 %, reste forte, et le taux de pauvreté, lui, a grimpé à 43 % en 2025, après des années de progrès dans la réduction de la pauvreté.

L’insécurité dans plusieurs régions du pays pousse également de nombreux Ethiopiens sur les routes. Au Tigré, les tensions persistantes entre la région et le gouvernement fédéral « ont fait perdre espoir à la majorité de la jeunesse tigréenne », déplore Hayesh Subagdis, ancien dirigeant du Bureau des affaires de la jeunesse pour la région. « Avant la guerre [déclenchée le 3 novembre 2020], cela arrivait que des jeunes partent, pour gagner plus d’argent en Arabie saoudite. Mais, depuis 2023, ils fuient avant tout par peur d’un nouveau conflit », souligne-t-il.

D’après les estimations de son ancienne institution, près de 100 000 Tigréens ont quitté la région entre janvier 2023 et mars 2026. Des chiffres qui sont « certainement en deçà de la réalité », le Bureau n’ayant pas de données relatives à l’ouest du Tigré, administré depuis la guerre par la région Amhara.

Multitude de violences au Yémen

Dans cette zone aussi, la situation sécuritaire est très dégradée. Le conflit, qui oppose depuis avril 2023 les Fano, une milice nationaliste amhara, à l’armée fédérale, incite nombre de ses habitants à fuir : d’après l’OIM, l’Amhara est la première région d’origine des migrants de la route de l’Est.

A leur arrivée au Yémen pourtant, les exilés sont confrontés à une multitude de violences. Kidnappings contre rançons, vidéos de torture envoyées à la famille, viols : « Le système mis en place par les trafiquants dans le pays est comparable à celui appliqué en Libye », affirme Ayla Bonfiglio, chercheuse spécialiste de la route de l’Est pour le Migration Mixed Centre, basé à Genève.

L’enquête de la police éthiopienne sur le réseau démantelé ce mois-ci a ainsi révélé l’existence d’entrepôts au Yémen, spécialement aménagés pour la détention de migrants. Des prisons informelles, où les migrants ont subi « de graves sévices et des traitements inhumains », y compris, pour les femmes détenues, des violences sexuelles.

« Tout ça, bien sûr, les jeunes le savent. Devant les églises, toutes les semaines, on peut voir des parents réclamant de l’argent aux fidèles, photo de leur enfant à la main pour payer les rançons, explique Hayesh Subagdis. Mais cela ne les empêche pas de partir. Beaucoup me disent : “Je sais que je peux mourir en chemin mais, au moins, j’aurai tenté ma chance”. »

[Source : Le Monde]