Léon XIV s’affirme face à Donald Trump et lors de sa visite en Afrique

Très discret depuis son élection il y a un an, le chef de l’Eglise catholique s’est montré incisif après les déclarations belliqueuses du président américain et direct envers les dirigeants africains sur la corruption, la démocratie et l’exploitation des ressources.

Avr 20, 2026 - 13:20
Léon XIV s’affirme face à Donald Trump et lors de sa visite en Afrique
Le pape Léon XIV, le jour de la prière du Rosaire, au sanctuaire marial de Muxima (Angola), le 19 avril 2026. GUGLIELMO MANGIAPANE/REUTERS

Il n’est pas d’usage lors d’un voyage papal que le souverain pontife vienne parler aux journalistes entre deux étapes, réservant habituellement sa prise de parole au vol retour. Mais Léon XIV en a décidé autrement. Voilà plusieurs fois que l’Américain, élu en mai 2025, vient s’exprimer devant la presse, dans l’avion, entre deux pays.

Samedi 18 avril, entre le Cameroun et l’Angola, deuxième et troisième étapes de sa longue tournée africaine qui doit durer dix jours à travers quatre pays, la silhouette bien droite, aux gestes maîtrisés, de Robert Prevost apparaît dans la cabine.

Le chef de l’Eglise catholique dit quelques mots sur sa visite au Cameroun, puis il évoque la couverture médiatique de son voyage. Le récit fait de sa visite, explique-t-il, n’est « pas tout à fait exact » et relève plutôt d’une « succession de commentaires sur des commentaires ». « Cela tient à la situation politique qui s’est créée lorsque, le premier jour du voyage, le président des Etats-Unis a fait certaines remarques à mon sujet », précise le pape avant d’ajouter qu’il ne souhaite plus argumenter avec son compatriote de la Maison Blanche. « Débattre de nouveau » avec Donald Trump n’est pas « dans [s]on intérêt », a expliqué Léon XIV.

Un ton calme mais ferme

Léon, qui s’était plutôt distingué jusqu’à présent par sa réserve, a surpris par la fermeté du ton adopté depuis le début de sa tournée en Afrique. Ces phrases prononcées dans l’avion font écho à d’autres paroles exprimées au début du voyage, lundi 13 avril, lorsqu’il se rendait en Algérie, première étape de son déplacement. Alors qu’on lui demandait ce qu’il avait pensé des attaques proférées par Donald Trump contre lui sur les réseaux sociaux quelques heures auparavant, le pape avait répondu qu’il n’avait « pas peur de l’administration américaine » et « pas l’intention d’entrer en débat »avec le 47e président des Etats-Unis.

Entre Léon XIV et Donald Trump, les tensions se sont accrues, lorsque le premier avait jugé, mardi 7 avril, « inacceptables » les menaces du second d’anéantir « une civilisation entière », visant implicitement l’Iran. Léon XIV avait même appelé ses concitoyens à « chercher des moyens de communiquer – peut-être avec les parlementaires, avec les autorités – pour dire que nous ne voulons pas la guerre, nous voulons la paix ! ». L’avant-veille de son départ en Afrique, il avait présidé, à la basilique Saint-Pierre, une prière en faveur de la paix ; il avait critiqué les justifications religieuses de la guerre lancée contre l’Iran le 28 février par les Etats-Unis et Israël, régulièrement brandies notamment par Pete Hegseth, secrétaire américain à la défense. En retour, Donald Trump et son vice-président, le catholique J. D. Vance, s’en étaient vertement pris au pape. Depuis, chaque phrase du souverain pontife, notamment dans ses discours en Afrique, est interprétée comme une réponse ou une critique des actions de la présidence américaine.

Ce pape, d’habitude si prudent, au point d’être considéré par la presse italienne comme celui qui ne « fait jamais les gros titres », semble avoir trouvé sa voix. Les discours si convenus de sa visite en Turquie et au Liban, fin novembre, ont laissé la place à des prises de position franches et fortes devant les dirigeants africains. Dans sa façon de répondre à Donald Trump ou de s’adresser aux autorités des pays visités, Léon XIV a trouvé, ces dernières semaines, un ton calme mais ferme, une façon de s’imposer sur la scène internationale. S’il n’a ni armée ni force économique à sa disposition, le pape a une autorité morale qui, au regard de la portée de ses récents discours, semble aujourd’hui s’imposer au-delà des seuls fidèles catholiques.

Quelques heures à peine après avoir atterri en Angola samedi 18 avril, Léon s’est ainsi adressé de façon très directe aux autorités du pays, fustigeant les « morts (…) les catastrophes sociales et environnementales » engendrées par une « logique d’exploitation » qu’il juge excessive. « Nous voyons désormais, partout dans le monde, comment [la logique d’exploitation] alimente un modèle de développement qui discrimine et exclut, mais qui prétend encore s’imposer comme le seul possible. »

« N’ayez pas peur de la dissidence »

Dans une terre endeuillée par une guerre civile qui a duré presque trente ans (1975-2002) et qui a fait près d’un million de morts et quatre fois plus de déplacés, mais où le même parti politique – le Mouvement populaire de libération de l’Angola – règne sans partage depuis l’indépendance en 1975, Léon a enjoint aux autorités de ne plus craindre les opinions divergentes. Il leur a aussi demandé de respecter toutes les catégories de citoyens : « N’ayez pas peur de la dissidence, n’étouffez pas les visions des jeunes et les rêves des anciens, sachez gérer les conflits en les transformant en chemins de renouveau. Faites passer le bien commun avant celui de votre camp, sans jamais confondre votre camp avec le tout. »

Parmi les fidèles venus assister à la messe géante qu’il a célébrée à Kilamba, à l’extérieur de Luanda, ce message n’est pas passé inaperçu. Beaucoup des personnes interrogées espéraient qu’il « touchera[it] au cœur de [leur]s dirigeants ». Un sentiment similaire à celui ressenti, au Cameroun, par ceux qui ont écouté les homélies du pape à Douala ou à Yaoundé : son message sur la nécessité de laisser les jeunes prendre part à la vie économique et politique de la nation a beaucoup marqué.

Au Cameroun où il était du 15 au 18 avril, Léon n’a pas hésité à aborder les sujets les plus délicats devant un président, Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis quarante-quatre ans. Le chef de l’Etat avait accueilli de précédents papes, Benoît XVI en 2009, et Jean-Paul II avant lui, en 1985 et 1995. Face à un dirigeant impassible, le pape américain a exhorté sans détour les autorités à une « conduite de vie intègre » et à « briser les chaînes de la corruption qui défigurent l’autorité en la vidant de sa crédibilité ». Appelant aussi à un « respect des droits de l’homme », il a demandé, dans un pays où des octogénaires et des nonagénaires tiennent le pouvoir et les cordons de la bourse, à ce que les jeunes aident à façonner, « y compris sur le plan politique, un monde plus juste ».

Ces discours ont été prononcés d’une voix ferme, avec l’emphase mais aussi le calme d’un pontife désormais sûr de lui. Ceux qui l’observent à Rome ou ailleurs assurent pourtant que Léon n’a pas changé. Une source romaine explique ainsi que le pape avait seulement besoin d’écouter, de comprendre avant d’exprimer sa vision du monde comme il le fait en petit comité, où il écoute patiemment et longuement ses interlocuteurs. « C’est un canoniste [un juriste spécialiste du droit de l’Eglise], analyse Massimo Faggioli, professeur d’ecclésiologie au Trinity College de Dublin. Il avait besoin d’étudier la situation, de d’abord rassurer la curie, avec laquelle il voulait travailler en harmonie, avant de s’exprimer comme il l’a fait récemment. » « Ce sont surtout les événements qui sont venus à lui et lui ont permis d’exprimer ce qu’il avait en tête », commente pour sa part David Gibson, de Fordham University à New York.

Léon n’a peut-être pas trouvé sa voix tardivement, mais a juste un peu attendu avant de l’exprimer comme il le souhaitait.

[Source: Le Monde]