« Je trouvais que c’était sale, voire vulgaire, d’aller négocier comme un marchand de tapis » : dans les entreprises, les jeunes tentent de faire imploser le « tabou » des salaires
A l’heure où la directive européenne sur la transparence salariale, qui doit être transposée en droit français, remet le sujet sur la table, certains tentent de le désacraliser au sein de leur entreprise. Avec plus ou moins de succès.
Chaque année, Jérémie (le prénom a été changé, comme pour l’ensemble des personnes témoignant sans leur patronyme), 26 ans, ingénieur d’études chez EDF, s’adonne à des paris avec ses collègues : lequel d’entre eux va recevoir une augmentation ? A qui va-t-elle échapper ? Pour ne pas pronostiquer à l’aveuglette, ils ont consigné dans un tableur le niveau de rémunération de chacun permettant de se situer sur la grille de l’entreprise, la date de la dernière augmentation, son montant, etc.
« On a décidé de partager ces infos parce que ça permet d’éviter de cacher les disparités quand certains collègues sont récompensés et d’autres pas, explique le Lyonnais. Quelques-uns ont refusé de se prêter au jeu, voire trouvaient ça puéril – en général, c’étaient les plus âgés, autour de la cinquantaine. Parmi ceux de moins de 35 ans, on n’a essuyé aucun refus pour l’instant. » Son manageur direct, « plutôt jeune et cool », n’a pas bronché. « Mais, au niveau supérieur, notre initiative n’est pas très bien vue. Et certains N + 1 de moins de 35 ans refusent de participer au jeu », nuance Jérémie, constatant qu’au sein de son unité, qui compte un millier de personnes, l’effort de transparence n’a pas essaimé.
La directive européenne sur la transparence salariale, dont la transposition en droit français, d’abord prévue pour juin 2026, est finalement reportée à l’automne pour une entrée en vigueur supposée début 2027, fera-t-elle imploser le – vieux – tabou des salaires ? Adoptée en mai 2023, elle prévoit notamment l’indication de la rémunération dans les offres d’emploi, la communication des écarts de revenus entre les hommes et les femmes dans les grandes entreprises ou encore la possibilité de demander à connaître la moyenne des salaires de collègues occupant un poste équivalent – les données individuelles resteront, elles, confidentielles.
« Il existe des exceptions, mais, en règle générale, la jeune génération est beaucoup plus encline à poser des questions sur les rémunérations, à la fois lors du recrutement et pour les augmentations », observe Laurence Breton-Kueny, vice-présidente déléguée de l’Association nationale des DRH (ANDRH).
« Frustration commune »
La fracture générationnelle, Liam, 27 ans, acheteur informatique, la ressent dans son entreprise du CAC 40 du secteur de la finance. « Avec les quelques collègues qui ont la quarantaine, on n’effleure pas le sujet. C’est encore vu comme déplacé, on sait qu’il y a un décalage entre eux et nous », relate le Parisien dont la majorité des voisins de bureau ont, comme lui, la trentaine. Leurs discussions sur le salaire ne surgissent jamais dans l’open space, mais « uniquement en contexte d’afterwork ». « Et encore, précise Liam, les gens ne donnent pas forcément le montant exact, il y a une sorte de pudeur… »
Tout le contraire de sa précédente boîte, dans l’industrie, où « ça n’était pas du tout secret, on en parlait ouvertement », se souvient-il. L’explication ? « On était moins bien payés, on aspirait tous à gagner plus, donc il y avait une frustration commune », avance le jeune actif, dont le salaire brut annuel fixe vient de passer de 51 000 euros à 53 000 euros brut (hors primes et intéressement), un an et demi après son embauche. Liam a sollicité une augmentation sans attendre trois ans, comme la DRH le lui avait conseillé, tout en s’étonnant que certaines de ses collègues, elles, aient « respecté » ce cycle de trois ans avant de voir leur salaire revalorisé. Est-ce parce qu’elles n’ont pas osé demander une augmentation plus tôt ? Liam l’ignore.
« Les femmes, parce qu’elles sont moins socialisées à des comportements un peu “agressifs” de négociation, parlent moins souvent de salaires et, si elles le font, ont moins de possibilités d’échanger avec des gens qui vont bien les éclairer », relève Elise Penalva-Icher, professeure en sociologie à l’université Paris Dauphine-PSL, autrice de La Frustration salariale (Sorbonne Université Presses, 2024). D’après l’association 2082, créée en 2023 pour mieux former les femmes à la négociation salariale, 70 % des travailleuses n’ont jamais demandé d’augmentation de toute leur carrière.
Au moment où Noémie, 28 ans, a signé son premier CDI dans l’édition à Paris, au sein d’une multinationale, ni ses collègues ni ses anciens enseignants d’école de commerce, amis ou membres de sa famille « n’ont accepté de répondre à [ses] questions sur le sujet, ça restait très flou », relate-t-elle. Quand elle a communiqué son salaire d’embauche à ses camarades de promo et à ses collègues, résolue à ne pas perpétuer cette culture du secret, les réactions étaient « souvent gênées, y compris parmi ceux de [s]a génération, choqués à l’idée d’énoncer des prétentions salariales en entretien ».Noémie est désormais chargée de projet dans une petite entreprise travaillant dans l’écologie où, là encore, « le tabou est absolument hallucinant ».
Signe de cupidité
Pour la sociologue Janine Mossuz-Lavau, « même s’il est moins fort chez les jeunes, le tabou subsiste car dire “je gagne tant” vous situe soit au-dessus d’autrui, soit en dessous, or le jeune qui gagne moins n’a pas envie qu’on le plaigne ». On hésite aussi à ébruiter son salaire « pour ne pas éveiller l’envie, la jalousie », poursuit l’autrice de L’Argent et nous (La Martinière, 2007). Parler librement de ses émoluments est même parfois perçu comme un signe de cupidité. « J’ai appris qu’un de mes collègues, quinquagénaire, racontait dans mon dos que je ne pense qu’à l’argent, que ça tourne à l’obsession et qu’il n’y a que ça qui me motive, au lieu d’y voir une volonté de transparence… », témoigne Jérémie, l’ingénieur chez EDF.
Un rapport décomplexé à l’argent n’est pas le signe d’un désamour pour la valeur travail chez la génération Z. « Au contraire, le travail est tout aussi important », insiste la sociologue Elise Penalva-Icher. Selon elle, le rapport à la transparence est très hétérogène en fonction des situations d’emploi et des professions : « Par exemple, les commerciaux, payés selon des indicateurs de performance, ou les consultants, qui sont très demandés, en parlent beaucoup plus facilement. »
Au sein de sa société de développement informatique spécialisée dans la cybersécurité, Aurélien, 25 ans, connaît tous les salaires de ses collègues, en majorité âgés de moins de 40 ans. « Même le manageur nous en parle », insiste l’ingénieur de Villeneuve-d’Ascq (Nord), rémunéré 39 000 euros brut annuels (variable inclus). Récemment, un ancien stagiaire a signé un CDI dans son entreprise : « Avant qu’il ne passe ses entretiens, on lui a tous donné nos salaires à l’embauche et actuels, afin qu’il se fasse une idée. » Et quand il est approché par des recruteurs, Aurélien aborde assez vite le sujet. « La semaine dernière, l’un d’eux m’a demandé combien je gagnais actuellement, j’ai menti, et combien je voudrais – j’ai dit plus que ce montant surévalué », confesse-t-il, sourire aux lèvres.
Paradoxalement, c’est parfois là où on s’y attendrait le moins que le tabou a la vie dure. « On bosse sur le sujet de l’argent toute la journée, car c’est le cœur de la corruption, et on prône la transparence chez les responsables publics… Pourtant, en interne, il y a toujours eu une sorte de non-dit », déplore Kévin, 31 ans, chargé de plaidoyer dans une ONG anticorruption à Paris, rémunéré 43 000 euros brut annuels.
Lui-même n’avait pas osé évoquer ses prétentions salariales au moment de son recrutement, il y a sept ans : « Je trouvais que c’était sale, voire vulgaire, d’aller négocier comme un marchand de tapis », formule-t-il. Depuis, le combat pour la transparence qu’il essaie de mener « tant bien que mal », y voyant un outil de justice sociale, Kévin en fait avant tout une question de principe. « J’aimerais tendre vers un modèle comme celui de Wikimédia France [une association destinée à promouvoir, entre autres, Wikipédia], qui publie sur Internet les salaires non anonymisés de son équipe. » Mieux encore, il « rêve du modèle norvégien », où le fisc permet de demander combien gagne son voisin. A un détail près : les clics ne sont pas anonymes ; les personnes visées par une recherche en sont informées. La curiosité a un prix.
[Source : Le Monde]