L’autrice ghanéenne Nana Darkoa Sekyiamah s’attaque aux clichés sur la sexualité des femmes africaines
Le livre « La Vie sexuelle des femmes africaines » est sorti en français en mars. Figure connue des milieux féministes ghanéens et africains, l’autrice y dépeint l’intimité de 31 femmes du continent et de la diaspora.
L’audace de Nana Darkoa Sekyiamah se lit d’abord dans le titre de son ouvrage : La Vie sexuelle des femmes africaines(Philippe Rey, 320 pages, 20 euros), publié le 12 mars. Un programme aussi présomptueux que réducteur, pourrait-on penser. Un horizon plutôt, comprend-on en plongeant dans l’intimité des 31 femmes qui se sont confiées à l’autrice ghanéenne de 48 ans. Toutes sont issues du continent – de l’Egypte à l’Afrique du Sud – et des diasporas d’Amérique du Nord, du Sud, des Caraïbes et d’Europe. De ces récits écrits à la première personne et sans filtre, on ressort stupéfait, amusé et souvent décontenancé.
« J’étais fatiguée de voir les mêmes clichés sur la vie sexuelle des femmes africaines dans les médias », justifie Nana Darkoa Sekyiamah, rencontrée à la mi-avril dans un café parisien. « Elles sont souvent dépeintes sous le prisme d’une sexualité à problème ou de la santé reproductive. Comme si elles n’étaient qu’un vecteur de maladies. Ou alors, elles sont constamment enceintes et surtout très passives. Oui, l’excision et les violences sont une part de la réalité. Mais nos histoires sont aussi tellement plus amusantes. Je voulais raconter à quel point nos chambres à coucher peuvent être palpitantes », poursuit-elle, dans un grand éclat de rire.
Helen Banda, une Zambienne de 39 ans, revient ainsi sur sa trajectoire de femme et d’épouse hétérosexuelle, mère de trois enfants, qui a découvert la pansexualité et le polyamour dans des soirées BDSM d’une petite ville américaine. En miroir, la Kényane Nura, 42 ans, livre ses joies et ses désillusions naissantes au sein d’un ménage polygame contracté avec Son Excellence au Sénégal. Alexis, 70 ans, Afro-Américaine « hétérosexuelle jusqu’à ses 30 ans », raconte en toute décontraction la place de la « débauche » et de l’érotisme dans le couple qu’elle forme avec sa compagne du même âge.
Des témoignages comme ceux-là, Nana Darkoa Sekyiamah en a recueilli des milliers au cours des dernières années. Figure connue des milieux féministes ghanéens et africains, elle a lancé, en 2009, avec son amie Malaka Grant, le blog Adventures from the Bedrooms of African Women (« aventures dans les chambres des femmes africaines ») pour recueillir les expériences sentimentales et sexuelles de femmes issues d’horizons divers.
Le succès est tel qu’elles en font un podcast en 2021. Le livre qui en est tiré, commencé en 2015, a mis six ans avant d’être édité, d’abord au Royaume-Uni, puis aux Etats-Unis, en Italie et, à présent, en France.
« Je n’avais jamais rien lu de tel », s’enthousiasme l’écrivaine franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse, qui signe la préface du livre traduit en français. En 2022, après avoir assisté à une performance sur scène de Nana Darkoa Sekyiamah à Accra, c’est elle qui glisse l’ouvrage original entre les mains de l’éditeur Philippe Rey. L’autrice du Convoi (Flammarion, 2024) se souvient d’une conversation sur les sexualités « sans aucun tabou ni condamnation » au milieu d’un public féministe queer décolonial.
« Des femmes comme les autres »
Pour Axelle Jah Njiké, podcasteuse et militante féministe franco-camerounaise, « ces témoignages obligent à regarder les femmes noires et africaines d’une manière nouvelle ». Organisatrice du cycle sur la littérature érotique et féministe (OUiiii) à la Maison de la poésie de Paris, elle a invité Nana Darkoa Sekyiamah le 22 avril, lors de son passage en France.
« Placer la sexualité au cœur de l’émancipation, de l’autonomie et de l’affirmation de soi est précieux pour toutes les femmes, pas seulement noires. Ce n’est pas un livre de femmes “woke dégénérées qui font comme les Blanches”, mais sur des femmes comme les autres », ironise-t-elle, en réponse aux critiques émises par des voix antiféministes africaines. Face au désert éditorial francophone sur le sujet, elle espère que le livre ouvrira la voie à d’autres publications, en français cette fois.
« Depuis La Parole aux Négresses [Denoël, 1978], d’Awa Thiam, nous n’avons pas vu de livres consacrés à l’intimité des femmes africaines écrits par des Africaines. Cela fait quarante-huit ans ! On accepte qu’on parle des discriminations, de fétichisation des corps noirs, mais pas de nos intimités. Nos existences sont invisibles, même dans les médias afros », se désole-t-elle.
Bisexuelle assumée, née à Londres d’un père diplomate et d’une mère fonctionnaire, Nana Darkoa Sekyiamah observe avec crainte le durcissement législatif à l’égard des personnes LGBT en Afrique. De l’Ouganda au Burkina Faso en passant par le Sénégal, les minorités sexuelles sont plus que jamais des cibles. Au Ghana, la loi punit jusqu’à trois ans de prison toute personne s’identifiant comme LGBT.
« J’ai le soutien de mes proches et j’ai les privilèges de la classe moyenne. Je peux quitter le pays quand je veux. Ce qui m’inquiète, ce sont les personnes pauvres livrées à la haine », regrette-t-elle. Pour autant, les choses changent. Et Nana Darkoa Sekyiamah croit aux vertus des traditions pour libérer les femmes. Elle en est convaincue : dans les mondes noirs fracturés par « la colonisation, le patriarcat et le racisme », les Africaines peuvent apprendre de leurs aïeules.
Dans son dernier livre publié en mars, Seeking Sexual Freedom : African Rites, Rituals and Sankofa in the Bedroom(« à la recherche de la liberté sexuelle : rites africains, rituels et sankofa dans la chambre à coucher », non traduit, 288 pages), elle redécouvre les rites de passage autour de la sexualité des femmes. « Avant l’hégémonie des religions monothéistes, nous avions des cérémonies autour de la puberté, du mariage, explique-t-elle. Les plus âgées transmettaient leur expérience aux jeunes femmes. Ces espaces de discussion sur la sexualité n’existent presque plus. Retrouvons et expurgeons ces rituels de leur part patriarcale. C’est le chemin vers la liberté. »
[Source : Le Monde]