Les victimes d’un prêtre prédateur qui a sévi pendant cinq décennies sortent de leur amnésie traumatique : « Dès que j’ai vu sa photo, je me suis effondrée en larmes »

Une série d’articles dans le quotidien « La Voix du Nord » a permis à une vingtaine de nouvelles victimes de porter plainte contre Jacques Delfosse, un ancien prêtre de la métropole lilloise, déjà condamné en 2007 pour viols sur mineurs.

Juil 23, 2026 - 11:51
Les victimes d’un prêtre prédateur qui a sévi pendant cinq décennies sortent de leur amnésie traumatique : « Dès que j’ai vu sa photo, je me suis effondrée en larmes »
SÉVERIN MILLET - Le Monde.

« J’avais des flashs, des images me revenaient. Ça a duré au moins quinze jours. J’ai cru devenir folle. » C’était en novembre 2025. Julie (son prénom a été modifié) venait d’apprendre, au détour d’une conversation entre amis, qu’un ancien prêtre de la métropole lilloise était mis en cause dans une enquête de La Voix du Nord pour des viols et des agressions sexuelles sur mineurs. Un parcours de prédateur hors du commun, étalé sur cinq décennies, qui a fait, en tout, 62 victimes déclarées entre 1966 à 2002, dont vingt-trois se sont signalées après la parution de cette série d’articles.

Julie fait partie de ces victimes dont le passé a ressurgi à la lecture de cette enquête journalistique. « Sur le coup, j’ai tiqué et j’ai voulu lire les articles. Dès que j’ai vu sa photo, je me suis effondrée en larmes. » L’homme qu’elle a reconnu s’appelle Jacques Delfosse. Il a officié dans plusieurs paroisses et aumôneries de la métropole lilloise, puis dans les évêchés de Creil (Oise) et d’Evry (Essonne). Julie, une infirmière puéricultrice d’une quarantaine d’années, n’en est alors qu’au tout début de la levée de son amnésie traumatique.

Pendant plusieurs jours, les détails du viol dont elle a été victime en 1993, à l’âge de 11 ans, lors d’une confession à la Croix-Blanche, un établissement scolaire privé de Bondues (Nord), près de Lille, lui reviennent, par bribes. Les souvenirs qui remontent sont tellement traumatisants qu’elle finit par appeler le SAMU. « On m’a dit : “Mais c’était il y a plus de trente ans !” ». Pour Julie, « c’était comme si ça venait d’arriver ».

L’infirmière se souvient de Jacques Delfosse comme d’un abbé « charismatique et manipulateur ». Elle se souvient aussi que, pendant cette confession, le prêtre lui avait fait boire un verre d’eau. Que contenait-il ? Sans doute des hypnotiques, pense-t-elle, un mode opératoire de soumission chimique qui semble revenir dans le parcours criminel de l’abbé, à en croire les témoignages de plusieurs de ses victimes ayant porté plainte.

« Flashs d’agressions »

Si l’abbé Delfosse a pu sévir impunément pendant plus de quarante ans, c’est d’abord en raison de l’apathie de sa hiérarchie. Dès 1988, plusieurs parents avaient, en effet, prévenu l’évêché de Lille. Jacques Delfosse organisait alors des colonies de vacances et des camps scouts dans sa résidence de Gourgouras, en Ardèche, où l’on se baignait, parfois nu, suivant les recommandations de l’abbé, qui jouait également les infirmiers. Le prêtre avait simplement été muté à l’aumônerie universitaire.

C’est au cours d’une de ces colonies paroissiales, à l’été 1966, que Damien Maes a subi des agressions sexuelles, avant d’être violé quelques semaines plus tard. Il avait 7 ans. Lui aussi a connu une amnésie traumatique, qui s’est fissurée en 2011. « J’avais tout oublié. Et puis, j’ai commencé à avoir des flashs d’agressions. Sur le coup, j’ai pensé que j’avais l’esprit tordu. J’ai été obligé d’aller voir un psy. »

En 2015, Damien Maes, aujourd’hui âgé de 67 ans, se lance sur les traces de son violeur. « Il fallait que je valide ma mémoire. » Il retourne sur les lieux de la colonie d’été, entre dans un bâtiment désaffecté, là où se trouvaient les douches dans lesquelles Jacques Delfosse l’a agressé : « C’était, point par point, ce que j’avais décrit quand la mémoire m’est revenue… » Sachant les faits prescrits, il n’avait pas porté plainte. Ce n’est qu’après la parution des articles de La Voix du Nord qu’il se décidera à pousser la porte d’une gendarmerie.

Après ces agressions, Damien Maes avait été « envoyé, sans doute par [sa] famille, pendant quelques mois dans un centre accueillant des enfants malades ou avec des problèmes de comportement ». « On me dira ensuite que c’est parce que je faisais de l’asthme », se souvient-il. Damien Maes n’a jamais fait d’asthme. Il a été « éloigné », pense-t-il. Aujourd’hui retraité, il raconte avoir « eu des périodes très dures », qu’il impute aux violences sexuelles subies. Il a eu la chance d’avoir, à ses côtés, sa femme et ses trois filles qui ont traversé, avec lui, sa levée d’amnésie et son cortège de souffrances.

Après le dépôt des premières plaintes, en 1998, et huit années d’instruction, l’abbé Delfosse a finalement été jugé pour viols et agressions sexuelles sur mineurs en 2007 par la cour d’assises du Val-de-Marne. L’enquête avait alors identifié 37 victimes, dont seulement deux pour des faits non prescrits. L’une d’elles avait 11 ans à l’époque. La cour d’assises a reconnu que Jacques Delfosse l’avait violée trois fois entre 1982 et 1986. L’expertise psychiatrique avait conclu que le prêtre n’était pas « un pédophile », évoquant « une déviance liée à la frustration ». Il a été condamné en septembre 2007 à six mois de prison ferme, assortis de cinq ans avec sursis.

« Aucune culpabilité »

A sa sortie de prison, le prêtre avait déménagé dans l’Essonne. Interdit de tout ministère par l’Eglise, il avait pourtant réussi à se faire confier des responsabilités par le curé de sa nouvelle paroisse de résidence. C’est là que Bruno Renoul, journaliste à La Voix du Nord, a frappé à sa porte, en septembre 2025, après huit mois d’enquête, pour écrire la série d’articles qui ont permis à Julie de sortir de son amnésie traumatique.

« Il a accepté de me parler, à contrecœur », se souvient le journaliste. Du bout des lèvres, Jacques Delfosse reconnaît quelques faits, ceux pour lesquels il a été jugé. « Il m’a assuré qu’il ne ressentait aucune culpabilité, puisqu’il avait demandé pardon et que le pardon efface l’acte commis. » Un arrangement commode avec les règles de la confession, bien plus restrictives. Et quand le journaliste a évoqué l’existence de deux nouvelles plaintes depuis son procès, Jacques Delfosse s’est refermé : « Des menteurs ! Je n’ai aucun souvenir d’eux. »

La publication de son enquête, en novembre 2025, a contraint l’Eglise à sortir de son silence et a permis à d’autres victimes de se signaler. Dès la parution du premier volet de cette série de huit articles, Laurent Le Boulc’h, archevêque de Lille, avait exprimé, le 26 novembre, « sa compassion à l’égard des victimes (…) qui portent le poids de cette souffrance au quotidien » et les avait invitées à contacter la cellule d’écoute mise en place par l’évêché, ainsi qu’à porter plainte. Une quinzaine de nouvelles victimes s’étaient manifestées.

Cette enquête a également fait réagir la justice. Peu après les premières parutions, le procureur de Lille, Samuel Finielz, a ainsi invité les autres victimes potentielles de l’abbé Delfosse à porter plainte. C’est ce qu’a fait Julie, qui dénonce un viol non prescrit. Elle a dû s’y reprendre à trois fois avant d’être auditionnée, la brigade des mineurs lilloise étant débordée « par les viols du jour ». « Il faudra encore beaucoup d’évolutions pour que le parcours des victimes soit plus serein », constate-t-elle, regrettant aussi un manque de formation et de moyens dans la prise en charge thérapeutique du stress post-traumatique et de la levée d’amnésie traumatique.

Au début de juillet, le procureur de Lille a reçu plusieurs victimes, parmi lesquelles Damien Maes, pour faire un point sur les suites données aux nouvelles plaintes. Le magistrat en a recensé une en 2023, une en 2025, cinq en décembre 2025, onze en janvier 2026… pour un total de vingt-cinq nouvelles plaintes – dont vingt-trois postérieures à la parution des articles – et s’était dit convaincu qu’il restait des victimes silencieuses. Le procureur avait également informé les plaignants que Jacques Delfosse avait récemment été auditionné par la gendarmerie et que son domicile avait été perquisitionné.

Jacques Delfosse a aujourd’hui 88 ans, et Julie sait bien que les chances qu’un nouveau procès puisse se tenir s’amenuisent de mois en mois. « Je veux qu’il soit jugé, insiste-t-elle. Je veux une confrontation. » Damien Maes, lui, n’y croit plus. « C’est fini, lâche-t-il. Le temps qu’un juge d’instruction soit nommé et fasse le travail d’enquête… » Il réserve désormais sa colère à l’institution religieuse, qui a protégé l’abbé en ne le dénonçant pas à la justice quand elle a été alertée.

[Source : Le Monde]