La guerre au Moyen-Orient fragilise le marché du luxe

En mars, les ventes de LVMH ont plongé de 50 % dans les pays du Golfe, selon les chiffres dévoilés par le numéro un mondial du secteur, lundi.

Avr 14, 2026 - 11:01
La guerre au Moyen-Orient fragilise le marché du luxe
Dans le centre commercial Dubai Mall, à Dubaï (Emirats arabes unis), le 5 mars 2026. GIUSEPPE CACACE/AFP

La guerre en Iran a balayé les espoirs des fabricants de luxe en 2026. Tous comptaient profiter de la croissance des ventes au Proche-Orient et en Asie du Sud-Est, alors que le marché chinois peine toujours à sortir de la crise née en 2024. Mais le conflit déclenché par les Etats-Unis et Israël, le 28 février, a vidé les centres commerciaux des Emirats arabes unis, compromet les ventes de produits en duty-free dans les aéroports, complique les liaisons aériennes vers et depuis l’Asie du Sud-Est et fait gonfler les incertitudes économiques en Europe.

Le 27 janvier, lors de la présentation de ses résultats annuels 2025 marqués par un recul d’activité de 5 %, LVMH rappelait combien « le Moyen-Orient continuait d’afficher une très forte croissance ». Trois mois plus tard, le groupe français, qui réalise 6 % de ses ventes mondiales dans les pays du golfe Arabo-Persique, estime que la guerre en Iran lui a coûté 1 point de croissance au premier trimestre.

Les ventes du numéro un mondial du luxe sont en recul de 6 % en données publiées et en progression de 1 % à taux de change constant, sur les trois premiers mois de l’année 2026, selon la publication de son activité trimestrielle, lundi 13 avril. Le groupe, qui détient Louis Vuitton, Dior et Sephora, a vu ses ventes plonger de 50 % environ au Moyen-Orient au cours du mois de mars. A l’ouverture de la Bourse, mardi, l’action LVMH perdait 1,66 %.

A Dubaï, aux Emirats arabes unis, le commerce est en effet à l’arrêt. En dépit des opérations de communication des dirigeants de l’émirat de Dubaï visant à rassurer, ses deux principaux centres commerciaux, le Dubai Mall et le Mall of Emirates, peinent à attirer les clients locaux ; Dubaï, qui, avec un bond de 5 % en 2025, a attiré près de 20 millions de touristes, ne peut plus compter sur eux pour remplir ses galeries marchandes. Les résidents de Dubaï n’ont pas suivi les conseils du président des Emirats, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, et du prince héritier de Dubaï, cheikh Hamdane Ben Mohammed Al Maktoum, ministre de la défense des Emirats.

Le 2 mars, au lendemain des frappes massives de l’Iran contre la tour de Burj Al Arab, l’aéroport de Dubaï et l’île artificielle de Palm Jumeirah, ceux-ci s’étaient rendus dans le centre commercial de Dubai Mall pour prendre un café et inciter les Dubaïotes à y faire leurs emplettes. Abondamment partagée sur les réseaux sociaux, cette opération de communication était censée rassurer la population alors que les missiles iraniens menacent l’économie de la cité-Etat.

Effet de ciseau

Il n’en a rien été. La fréquentation des centres commerciaux est en chute libre. En 2025, le Dubai Mall avait accueilli plus de 110 millions de visiteurs. Au mois de mars, le centre commercial aux 1 200 boutiques et restaurants en a accueilli 50 % de moins qu’en mars 2025, d’après Reuters. Et les marques de luxe ont vu leurs ventes chuter de 30 % à 50 % dans le Mall of Emirates, compte tenu d’une fréquentation en recul de 15 % en mars, d’après l’agence d’information.

Plusieurs groupes spécialisés dans l’ouverture et la gestion de magasins en franchise sont touchés de plein fouet. Parmi eux, figure Chalhoub Group. A la tête d’environ 1 000 magasins, sous différentes enseignes, dont Jacquemus et Maison Margiela, ce distributeur doit composer « avec une activité en berne et le maintien de ses loyers dans les centres commerciaux », s’alarme un spécialiste du secteur résidant à Dubaï. Dès lors, le Moyen-Orient, qui représente de 5 % à 6 % du marché mondial des articles de luxe, ne devrait pas renouer de sitôt avec les 6 % à 8 % de croissance qu’il a enregistrés en 2025, selon les estimations du cabinet Bernstein. D’après les projections de 2025, la région était en passe de peser autant que le Japon, soit environ 9 % de l’industrie du luxe.

Ce plongeon pourrait dégrader les résultats des groupes du secteur dans une proportion plus forte encore. A Dubaï, par exemple, les fabricants pratiquent des prix plus élevés que dans d’autres pays et bénéficient d’une TVA avantageuse. Résultat : leurs marges y sont bien plus élevées qu’ailleurs. « Le marché du Moyen-Orient est très profitable », a confirmé Cécile Cabanis, directrice financière de LVMH, lors d’une conférence auprès d’analystes financiers, lundi 13 avril. Un effet de ciseau s’annonce. Car, depuis le début du conflit et l’envolée des prix du kérosène, les coûts logistiques d’approvisionnement des boutiques de luxe s’envolent au Moyen-Orient.

Recul en Europe

L’industrie redoute aussi l’effet papillon du conflit iranien sur le tourisme international, moteur des ventes de produits de luxe dans les aéroports, les grands hôtels et les rues de Paris. Pour l’heure, Paris je t’aime, l’office du tourisme de la capitale, estime que l’impact de la guerre en Iran et celui de la crise du trafic aérien qui en découle ont été « limités ». Le taux d’occupation hôtelier est en recul de « 1,7 % au mois de mars 2026 par rapport au mois de mars 2025 ».

Dans la capitale, le nombre de touristes moyen-orientaux qui débarquent pour visiter Paris et dépenser d’importantes sommes dans ses boutiques et ses restaurants est surveillé de près. En 2025, le nombre d’arrivées en provenance des pays du Golfe s’était envolé de 43,5 %. Et leur pouvoir d’achat est fort, rappelle l’Observatoire économique du tourisme parisien, dans une étude parue lundi, chiffrant leurs dépenses à 152 euros par jour et par personne.

Qu’en sera-t-il durant l’été ? LVMH espère un effet de report. C’est-à-dire que les clients du Moyen-Orient achèteraient des sacs à main, des robes et des flacons de parfum en dehors de leur pays de résidence, par exemple en France. Toutefois, la vigueur de l’euro pourrait compliquer cette promesse sur le Vieux Continent. Tout comme celle d’un tourisme américain flamboyant. Déjà, en Europe, les ventes du groupe LVMH ont reculé de 3 % au premier trimestre. Et bien que le groupe présente des signes de relance en Asie (+ 7 %) et aux Etats-Unis (+ 3 %), toute l’industrie du luxe craint ce scénario.

D’après une étude du cabinet de conseil Kearney, dévoilée le 31 mars, le secteur, évalué à 452 milliards d’euros en 2025, connaîtra une croissance modérée en 2026, de l’ordre de « 2 % à 4 % ». Serge Carreira, professeur à Sciences Po, est plus pessimiste encore. Selon ce spécialiste de l’économie du luxe, « les espoirs de rebond du marché et de l’industrie dans son ensemble sont repoussés à la fin de 2026, voire à 2027 ».

[Source: Le Monde]