Comment l’Amérique latine est devenue une terre d’élection pour l’extrême droite

Du Honduras au Chili, une dizaine de pays ont placé à leur tête des dirigeants liés à la droite radicale. Ils s’inspirent notamment du président salvadorien, Nayib Bukele, qui a éradiqué les gangs au prix de graves atteintes à l’Etat de droit.

Mai 3, 2026 - 09:57
Comment l’Amérique latine est devenue une terre d’élection pour l’extrême droite
EZEQUIEL BECERRA/AFP

En pleine campagne électorale, le 14 janvier, le président du Costa Rica, Rodrigo Chaves, et son homologue salvadorien, Nayib Bukele, posaient la première pierre d’une mégaprison pour 5 000 détenus à Alajuela, à 30 kilomètres au nord-ouest de San José. Le futur Centre de haute sécurité pour le crime organisé a été conçu, au Costa Rica, sur le modèle du Centre de confinement du terrorisme (Cecot), établissement construit en un temps record au Salvador, en 2022, pour y enfermer jusqu’à 40 000 membres de gangs. « La seule façon d’éradiquer la criminalité, c’est la force », a déclaré Nayib Bukele lors de la cérémonie.

Moins de trois semaines plus tard, le 1er février, la candidate du parti de Rodrigo Chaves, Laura Fernandez, qui avait promis d’agir d’une main de fer contre la criminalité, remportait l’élection présidentielle dès le premier tour au Costa Rica, confirmant la dérive vers la droite de ce pays autrefois considéré comme la « Suisse de l’Amérique centrale ».

Avec sa guerre victorieuse contre les gangs qui ont ensanglanté le Salvador – là où les partis traditionnels, au pouvoir les uns après les autres, avaient échoué trente années durant –, Nayib Bukele s’est imposé comme une référence dans la région. Qu’importe s’il a fait fi de la séparation des pouvoirs, des droits humains et de l’Etat de droit pour parvenir à ses fins : le « régime d’exception » imposé en 2022 et toujours en vigueur, qui lui a permis de suspendre une série de libertés individuelles et de se doter d’un arsenal répressif, a pacifié les rues. La popularité du président salvadorien atteint encore 94 %, selon un sondage CID Gallup réalisé entre le 15 et le 21 mars. De quoi éveiller l’intérêt des dirigeants de la région. Aujourd’hui, une dizaine de pays latino-américains ont à leur tête des figures de droite radicale qui, toutes, disent s’inspirer de Nayib Bukele, de ses méthodes et de son Cecot.

Des hommes accusés d’appartenir au gang MS-13 assistent à une audience de leur procès par visioconférence, au Centre de confinement du terrorisme de Tecoluca, au Salvador, le 23 avril 2026.

L’extrême droite n’a pourtant pas attendu ce dernier pour s’imposer en Amérique latine. Dans la période récente, le premier à ouvrir le bal a été Jair Bolsonaro au Brésil, en 2018, deux ans après la première élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis. Rien ne laissait présager alors un tel déferlement, d’autant plus qu’une « nouvelle gauche » – après la « vague rose » du début des années 2000 et le retour d’une droite conservatrice au milieu des années 2010 – a également fait son entrée, avec l’arrivée au pouvoir, en 2022, de Gabriel Boric, au Chili, et de Gustavo Petro, en Colombie.

En 2023, l’Argentine a élu l’ultralibéral Javier Milei. En 2025, le Chili a placé au pouvoir José Antonio Kast, pinochétiste revendiqué. Au Pérou, la candidate de la droite radicale Keiko Fujimori, fille de l’autocrate Alberto Fujimori (1990-2000), est arrivée en tête du premier tour de la présidentielle, le 12 avril.

Crise économique

Ariel Goldstein, chercheur du Conseil national de recherche scientifique et technique argentin et professeur de politique latino-américaine à l’université de Buenos Aires, identifie cette vague brune comme la quatrième depuis le début du XXe siècle dans la région, après celle du fascisme des années 1930, celle de la guerre froide post-révolution cubaine et des dictatures anticommunistes des années 1970, et une troisième au début des années 1990, caractérisée par le « populisme néolibéral » des présidents Alberto Fujimori au Pérou, Carlos Menem (1989-1999) en Argentine, et Fernando Collor de Mello (1990-1992) au Brésil.

Comment caractériser cette extrême droite – ou plutôt ces extrêmes droites latino-américaines –, et à quoi attribuer leur apparition ? Ces mouvements sont montés de nouveau en puissance, à partir de 2015, avec la fin du boom des matières premières, grâce auxquelles les dirigeants de gauche avaient financé leurs politiques sociales. Une crise économique majeure s’en est suivie, aggravée par la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, qui a particulièrement affecté le sous-continent. L’augmentation de l’insécurité et l’érosion de la confiance envers les institutions et les partis traditionnels, de gauche comme de droite, ont poussé les électorats vers des candidats antisystème ou vus comme tels.

Keiko Fujimori, la candidate de la droite radicale au Pérou, arrivée en tête du premier tour de l’élection présidentielle, à Lima, le 12 avril 2026.
L’ancien président brésilien Jair Bolsonaro quitte l’hôpital DF Star après avoir subi une série d’examens médicaux, alors qu’il est toujours assigné à résidence, à Brasilia, le 14 septembre 2025.

« Certaines causes pèsent plus dans certains pays que dans d’autres, précise Cristobal Rovira Kaltwasser, politiste à l’Université catholique pontificale de Santiago et chercheur associé au Laboratoire pour l’étude de l’ultradroite (Ultra-Lab). Ainsi, en Argentine, le vote sanction a été essentiel, alors que l’inflation atteignait 200 % » et que la population rendait responsables de la crise tant les différents gouvernements péronistes (centre gauche), au pouvoir entre 2003 et 2015 puis entre 2019 et 2023, que la droite traditionnelle de Mauricio Macri, président de 2015 à 2019.

Au Chili, l’immigration, principalement de Vénézuéliens fuyant le régime de Nicolas Maduro à partir de 2015, a été un thème central de la campagne présidentielle en 2025. Le candidat d’extrême droite, élu le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, l’a corrélée à la hausse de la criminalité constatée ces dernières années – alors qu’aucune donnée objective n’a prouvé le lien entre les deux. Cinq jours après sa prise de fonctions, le 16 mars, il s’est rendu à Arica, à 2 000 kilomètres au nord de Santiago, à la frontière avec le Pérou, pour superviser le début des travaux d’un fossé de 3 mètres de profondeur et 500 kilomètres de long, destiné à empêcher le passage des migrants. « Aujourd’hui, nous commençons à mettre un frein à l’immigration irrégulière », a clamé, sous un soleil de plomb, le chef d’Etat ultraconservateur, qui s’est directement inspiré du mur érigé par le premier ministre hongrois, Viktor Orban, à la frontière avec la Serbie.

« La vague réactionnaire dans le monde est due en partie au fait que les systèmes démocratiques ont intégré des groupes qui avaient été historiquement marginalisés dans le passé, pointe Cristobal Rovira Kaltwasser. En Europe, ce sont les migrants. » En Amérique latine, à l’exception du Chili, ce ne sont pas les étrangers qui sont visés par l’extrême droite, mais les femmes, les populations indigènes et les minorités sexuelles. A mesure que les sociétés devenaient plus libérales, avec de plus en plus de personnes favorables au mariage entre partenaires de même sexe ou à l’avortement légal, et que ces groupes obtenaient davantage de droits, « certains secteurs socio-économiques y ont vu des concessions faites à des minorités privilégiées alors qu’eux-mêmes perdaient du pouvoir d’achat », explique Lisa Zanotti, de l’université chilienne Diego-Portales et elle aussi chercheuse associée à l’Ultra-Lab. « Pour autant, ajoute-t-elle, le ressentiment est plus culturel qu’économique : ceux qui se sentent lésés ressentent surtout que leur identité est remise en question. Et cela concerne en premier lieu les jeunes hommes blancs, qui sont ceux qui votent le plus à l’extrême droite. »

A Chacalluta (Chili), le fossé creusé pour empêcher le passage des migrants, à la frontière entre le Chili et le Pérou, le 16 mars 2026.

Le vote d’adhésion, c’est-à-dire celui des personnes totalement alignées sur les idées des dirigeants d’extrême droite, ne représente néanmoins pas plus de 30 % des électeurs. En Argentine, Javier Milei n’a pas tant été élu sur ses idées conservatrices que sur sa promesse d’en finir avec l’inflation et avec la « caste politique ». Au Chili, José Antonio Kast est d’abord attendu sur la réduction de l’insécurité et l’amélioration de la situation économique.

L’influence de Donald Trump

« Il y a toujours eu des votants avec des positions très extrêmes, sur l’immigration en Europe ou sur les sujets liés au genre en Amérique latine, rappelle M. Rovira Kaltwasser. La nouveauté, c’est qu’aujourd’hui certains dirigeants politiques mettent en avant certaines idées, qui sont d’ailleurs en vogue à l’échelle mondiale, et parviennent à mobiliser certaines franges de la population qui, auparavant, ne votaient pas ou votaient pour les acteurs de la droite traditionnelle. »

Le contexte international a contribué à la montée en puissance de ces courants extrémistes. En Amérique latine, cette poussée a été favorisée par trois phénomènes : d’abord, la première élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis, en 2016, qui a donné une légitimité à des personnalités aussi histrioniques que Jair Bolsonaro ou Javier Milei. « Trump a ouvert le champ des possibles, estime Ariel Goldstein. Il a permis à Bolsonaro de se dire : je peux être le Trump brésilien. »

Ces derniers mois, l’influence du président américain, jusque-là symbolique, a été beaucoup plus concrète en Argentine et au Honduras : en octobre 2025 puis en janvier, Donald Trump a conditionné l’aide économique américaine à la victoire de l’extrême droite dans les scrutins respectifs de ces deux pays – les législatives argentines, avec le parti de Javier Milei, La Libertad Avanza (La Liberté avance), et la présidentielle hondurienne, avec le candidat conservateur Nasry Asfura. Tous deux l’ont emporté.

Deuxième source d’inspiration : Nayib Bukele. Avec l’efficacité de sa politique sécuritaire et ses taux de popularité saisissants malgré ses dérives illibérales, le président salvadorien a convaincu que les populations sont prêtes à troquer l’Etat de droit contre la promesse d’une tranquillité retrouvée et a montré qu’il n’y a pas de risque majeur à se montrer de plus en plus autoritaire et radical. Ainsi, le président équatorien, Daniel Noboa (élu en 2023 après une crise politique puis réélu en 2025), au départ centriste, a peu à peu pris un virage autoritaire face à l’explosion de la criminalité : militarisation des forces de sécurité et imposition d’états d’urgence, affrontement avec la Cour constitutionnelle, qu’il a traitée d’« ennemie du peuple » pour ne pas avoir validé certaines de ses réformes, licenciements massifs de fonctionnaires, loi pour contrôler le financement des ONG sous prétexte de lutter contre le blanchiment, lancement de projets extractivistes dans des zones protégées… Et lui aussi a inauguré, en novembre 2025, une prison de haute sécurité inspirée de celle de Nayib Bukele au Salvador.

Enfin, des réseaux d’appui transnationaux permettent l’échange d’idées et de savoir-faire sur des stratégies électorales, des pratiques de marketing ou d’utilisation des réseaux sociaux : depuis 2020, le parti espagnol Vox a créé le Forum de Madrid puis d’autres rendez-vous lors desquels se retrouvent les extrêmes droites européennes et américaines – y compris des membres du Parti républicain étatsunien. Aux Etats-Unis, les conférences d’action politique conservatrice (CPAC), organisées chaque année depuis 1974, sont aussi l’occasion d’échanges.

« Dieu, patrie et famille »

« L’identité de cette extrême droite latino-américaine, explique Ariel Goldstein, s’est largement forgée dans ces forums, autour de l’idée de “Dieu, patrie et famille”, slogan utilisé par Bolsonaro pour sa campagne, et repris par Milei » ou encore par le président bolivien, Rodrigo Paz, au moment de sa prestation de serment, le 8 novembre 2025.

Pour autant, les dirigeants d’extrême droite latino-américains n’ont ni les mêmes styles ni les mêmes origines. Difficile de mettre sur le même plan un Javier Milei, proférant à longueur de temps insultes, grossièretés et attaques personnelles, vêtu d’un blouson de cuir et la chevelure ébouriffée, et un José Antonio Kast, poli, cravaté, soigneusement peigné et ne haussant jamais le ton.

« En Amérique latine, on perd parfois de vue l’essentiel et on pense qu’être d’extrême droite, c’est se comporter comme Trump ou comme Milei, mais le fait qu’un acteur soit d’extrême droite dépend avant tout des positions idéologiques qu’il défend et de son degré de radicalité, souligne Cristobal Rovira Kaltwasser. José Antonio Kast et Donald Trump, bien qu’ayant des styles très différents, partagent les mêmes idées. »

Le président américain, Donald Trump, accueille son homologue argentin, Javier Milei, à la Maison Blanche, à Washington, le 14 octobre 2025.

De même, les divergences d’ordre économique entre ces différents acteurs ne sauraient occulter l’ancrage indéniable de ces dirigeants à l’extrême droite. Si Donald Trump érige des barrières protectionnistes quand Javier Milei ou José Antonio Kast prônent un libéralisme radical, ces nuances tactiques ne changent rien à la nature profonde de leur projet politique. Et c’est bien difficilement que le président américain va pouvoir convaincre ses alliés dans la région de rompre leurs relations avec la Chine, devenue premier partenaire commercial de nombre d’entre eux – pendant sa campagne en 2023, Javier Milei avait multiplié les invectives contre les « communistes assassins » de Pékin avant de reconnaître qu’il s’agissait d’un « partenaire commercial très intéressant ».

Cette plasticité politique se retrouve dans leurs trajectoires individuelles, souvent présentées comme divergentes, mais qui témoignent en réalité de la capacité d’adaptation de l’extrême droite : Jair Bolsonaro vient du monde militaire, Javier Milei est un économiste, Daniel Noboa est le fils d’une des plus grosses fortunes du pays, José Antonio Kast a effectué une longue carrière de député de la droite traditionnelle, et Nayib Bukele, lui, est issu… d’un parti de gauche anciennement guérillero, le Front Farabundo Marti pour la libération nationale.

Des modérés qui se radicalisent

Le président salvadorien n’a adopté un profil d’extrême droite que par stratégie et opportunisme. Pendant sa première campagne présidentielle, en 2019, il se présentait même comme une figure progressiste, promettant des avancées concernant les droits des femmes ou des homosexuels, avant de les remiser définitivement. Fin 2025, le gouvernement a interdit l’utilisation dans les écoles du langage inclusif et de termes comme « féminisme », « orientation sexuelle » ou « diversité ». Récemment, un groupe de juristes indépendants a publié un rapport estimant que des « crimes contre l’humanité » sont commis au Salvador dans le cadre du « régime d’exception ».

Comme en Europe, de nombreux dirigeants issus d’une droite plus modérée se sont, eux aussi, radicalisés au fil des mois. « Les droites traditionnelles ne savent pas comment se positionner et commettent souvent l’erreur d’essayer d’imiter l’extrême droite, alors que cela ne fait que légitimer cette dernière », rappelle Cristobal Rovira Kaltwasser. Daniel Noboa en Equateur, Rodrigo Chaves au Costa Rica, Santiago Peña au Paraguay, Rodrigo Paz en Bolivie, José Raul Mulino au Panama ou Luis Abinader en République dominicaine n’affichaient, au début de leur mandat, ni le discours ni l’apparence de l’extrême droite. On les a pourtant tous vus le 7 mars, avec MM. Milei, Kast, Bukele, Asfura – ainsi que les dirigeants du Guyana, Irfaan Ali, et de Trinité-et-Tobago, Kamla Persad-Bissessar, tous deux issus du centre gauche –, aux côtés de Donald Trump à Miami (Floride), pour le lancement du « Bouclier des Amériques ». Cette initiative de coopération militaire vise à lutter contre les organisations criminelles – et à contrer l’influence de la Chine sur le continent américain.

Depuis sa réélection en 2025, Mme Persad-Bissessar s’est ralliée à la politique agressive et à la rhétorique belliqueuse des Etats-Unis dans les Caraïbes et a applaudi les frappes extrajudiciaires contre des navires soupçonnés de transporter de la drogue – qui ont fait plus de 170 morts depuis le 2 septembre 2025 –, allant jusqu’à désirer que l’armée américaine « tue violemment » tous les trafiquants.

Au sein de l’extrême droite latino-américaine, Ariel Goldstein distingue deux grands courants : « La famille nationaliste et conservatrice, au sein de laquelle on peut placer Kast ou Bolsonaro. Et un courant de libéralisme économique radical ou libertarien, celui de Milei. » Mais, rappelle-t-il, « ces deux courants dialoguent, convergent et se soutiennent pour forger des projets politiques communs : Kast et Bolsonaro sont aussi des défenseurs du néolibéralisme, et Milei s’appuie aussi sur le courant conservateur et nationaliste du catholicisme et du protestantisme évangélique ».

Risque d’érosion démocratique

Selon Cristobal Rovira Kaltwasser, c’est au contact d’acteurs argentins comme les essayistes d’extrême droite Agustin Laje et Nicolas Marquez, dont les ouvrages sont des best-sellers, mais aussi dans les forums internationaux comme la CPAC ou le Forum de Madrid, que Milei est passé de préoccupations purement économiques, avec une politique fondée sur la toute-puissance des marchés, le désengagement de l’Etat et les coupes budgétaires à la tronçonneuse, à une obsession pour la « bataille culturelle », absente de ses premiers discours.

De même, il ne s’est attaqué aux étrangers – qui représentent 5 % de la population argentine – qu’après les mesures contre les migrants de Donald Trump aux Etats-Unis. « Loi et ordre pour faire que l’Argentine soit grande à nouveau », a posté sur X la sénatrice Patricia Bullrich, ancienne ministre de la sécurité de Javier Milei, après la présentation d’une réforme de la loi migratoire en juin 2025, reprenant au passage le slogan de Donald Trump, « Make America great again ». Ces dernières semaines, la police argentine a effectué des opérations de recherche de sans-papiers, ce qui ne s’était encore jamais produit sur cette terre traditionnelle d’accueil.

La dérive illibérale de Nayib Bukele au Salvador ou la tentative de putsch au Brésil, en janvier 2023 – l’ex-président Jair Bolsonaro a été condamné en septembre 2025 à vingt-sept ans de prison pour avoir ourdi un coup d’Etat après sa défaite à la présidentielle d’octobre 2022 – rappellent que le risque d’érosion démocratique est réel.

Les enquêtes d’opinion témoignent d’une désaffection grandissante des Latino-Américains pour la démocratie, qui n’est plus vue comme pourvoyeuse de bien-être économique, de pouvoir d’achat et de sécurité : qu’importe, alors, le coût social d’une politique de choc – qu’elle soit sécuritaire comme au Salvador ou économique comme en Argentine – si c’est pour retrouver l’ordre et la stabilité.

L’exception mexicaine

Cette dérive vers l’extrême droite est-elle inéluctable en Amérique latine ? Un des plus grands pays de la région, le Mexique, dirigé par la gauche depuis 2018, offre pour l’instant un démenti. Même si des personnalités telles qu’Eduardo Verastegui ou Ricardo Salinas Pliego tentent de faire exister une option de droite radicale, celle-ci peine à s’implanter dans le paysage politique. En Uruguay, le candidat d’extrême droite Guido Manini Rios n’a obtenu que 2,61 % à la présidentielle de 2024 – contre 11,04 % cinq ans plus tôt –, et c’est le candidat de gauche, Yamandu Orsi, qui a été élu président.

Le sénateur Ivan Cepeda (au centre), candidat de la gauche à l’élection présidentielle colombienne dont le premier tour aura lieu le 31 mai, à Bogota, le 29 avril 2026.

Deux élections présidentielles sont annoncées ces prochains mois : en Colombie en mai, et au Brésil en octobre. Dans ce pays, le président de gauche, Lula, tentera de briguer un quatrième mandat, face à Flavio Bolsonaro, un des fils de l’ex-président d’extrême droite déchu, désormais en tête des sondages. En Colombie, les enquêtes d’opinion montrent que le candidat de gauche, Ivan Cepeda, s’inclinerait au second tour, le 21 juin, face à n’importe lequel des deux candidats de droite, Abelardo de la Espriella ou Paloma Valencia.

« Une chose est sûre : les idées de l’extrême droite sont bien implantées au sein des sociétés latino-américaines, et il ne suffit pas qu’un candidat comme Bolsonaro s’efface pour que ses idées disparaissent », note Cristobal Rovira Kaltwasser. Pour l’heure, les électorats ne semblent pas en vouloir à des dirigeants se disant nationalistes d’avoir applaudi à l’unisson l’intervention armée étatsunienne sur le sol vénézuélien et l’enlèvement du président Nicolas Maduro, le 3 janvier.

« Mais cette fusion avec le projet trumpiste est une arme à double tranchant, analyse M. Rovira Kaltwasser. Si elle galvanise leur base électorale à court terme, elle devient risquée à plus long terme : confrontés à la hausse du prix du carburant, ces mêmes partisans pourraient finir par se rendre compte que le vrai responsable est Washington et contester l’alignement de leurs dirigeants sur le président américain. » Un mois seulement après son arrivée au pouvoir, José Antonio Kast en a déjà fait les frais avec une chute de sa popularité, passée de 50 % à 36 %, après une hausse historique des prix de l’essence.

[Source : Le Monde]