Muguet du 1ᵉʳ-Mai : sous la magie blanche de ses clochettes, un redoutable poison
Les graciles corolles, au blanc si pur et au suave parfum, renferment des molécules toxiques pour le cœur.
« Cloches naïves du muguet, carillonnez ! Car voici mai ! » Maurice Carême (La Lanterne magique, 1947) célèbre ainsi à la fois le plus beau mois de l’année et ces fleurs aussi frêles que gracieuses. Ne pas se fier à leur air candide, pourtant. Car, derrière leur magie blanche, se cache une magie noire… qui n’a pas empêché la France, comme d’autres pays, de faire du muguet le porte-bonheur emblématique du 1er-Mai. Une tradition qui aurait été lancée par Charles IX en 1561.
Convallaria majalis tire son nom savant du latin convallis – con signifiant « avec » ; et vallis « vallée », tandis que majalis renvoie au mois de mai. Le « lys des vallées », un de ses surnoms, affectionne en effet les sous-bois au fond des vallées, tout particulièrement l’ombre des chênes et des hêtres. « C’est une plante des climats tempérés, qui pousse jusqu’à 2 000 mètres d’altitude, sur des sols d’humidité variable », observe Maxime Rome, botaniste au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Elle est commune dans toute la France, mais rare sur les bords de la Méditerranée.
Longtemps, le muguet a été rangé dans la famille des liliacées, avec les lys. Mais, en 2009, l’ADN a rendu son verdict. A la suite des analyses phylogénétiques, l’espèce a été reclassée… dans la même famille que l’asperge. C’est désormais une asparagacée.
« Fleur muette »
Pourquoi ses graciles grelots couvrent-ils le sol en jonchées si denses, dans les sous-bois ? C’est une affaire de botanique. Cette herbacée vivace, en effet, développe une longue tige souterraine dilatée, le « rhizome traçant », qui porte des bouquets de racines. C’est un organe de réserves nutritives, qui résiste de surcroît à des gels de − 15 °C durant l’hiver.
Or ce rhizome s’étend à l’horizontale tout en se ramifiant rapidement. Grâce à quoi, le muguet peut coloniser de grandes surfaces. Il se déploie alors en un « gazon de Parnasse », son autre surnom, en référence au dieu du mont Parnasse. Apollon aurait ainsi créé cette plante pour offrir aux neuf muses un tapis parfumé… seul digne d’être foulé par leurs pieds délicats.
Dès le mois d’avril, dans la nature, les tiges aériennes florales et les feuilles du muguet peuvent émerger des bourgeons de ce rhizome, ou « griffes ». « Si l’on coupe un éclat de rhizome qui porte un bourgeon, il pourra donner un clone de muguet », précise Maxime Rome. Les horticulteurs ont d’ailleurs recours à ce mode de reproduction végétative.
Prenons un brin de muguet. Sa tige se dresse, encadrée de deux longues feuilles lancéolées. Elle porte une grappe unilatérale de quatre à neuf clochettes d’un blanc pur, toutes penchées du même côté. Chaque fleur est couronnée par six dents minuscules, marquant les bords de ses six tépales (trois sépales et trois pétales), soudés à leur base. Dans la nature, la floraison dure trois semaines, puis les grelots blancs, après fécondation, se muent en baies rouge vif, contenant six graines.
Mais la fleur est aussi plébiscitée pour son parfum suave et pénétrant, qui a inspiré son nom français : « muguet » dérive en effet de « musc » depuis le XIIIe siècle. Incroyable mais vrai : ces clochettes si odorantes ont longtemps fait le désespoir des parfumeurs. Pour eux, c’est une « fleur muette » ! Rebelle aux procédés d’extraction de ses arômes, elle ne dégage plus aucune odeur, une fois distillée. D’où viennent alors les fameux parfums du commerce qui embaument le muguet ? D’une savante alliance d’autres essences florales. Rose, lilas, boronia, mais aussi pointes de jasmin, de lys et d’ylang-ylang sont ainsi réputés entrer dans la recette d’un célébrissime parfum, concocté par un des meilleurs nez des années 1950.
Redoutable poison
Gare à vous, cependant : cette fée clochette cache bien son jeu ! Ses candides grelots dissimulent un redoutable poison, tout comme ses feuilles, ses baies, son rhizome, sa tige et ses racines. Même l’eau de son vase est toxique ! Nausées et vomissements, troubles de la coagulation sanguine, ralentissement cardiaque et arythmie peuvent survenir peu après l’ingestion d’une partie de la plante… et conduire, exceptionnellement, à l’arrêt cardiaque et au décès.
La plante renferme en effet des saponosides, à l’origine d’irritations digestives ; et surtout une vingtaine de molécules toxiques pour le cœur (convallatoxine, convalloside, convallatoxol…).
Entre 2012 et 2021, 2 816 cas d’ingestion accidentelle d’une partie de muguet ont été recensés en France, touchant en majorité de jeunes enfants, rapporte l’Anses. Les complications restent heureusement rares : 93 % de ces expositions étaient sans symptômes, et 7 % de gravité faible. Aucun décès n’a été rapporté. « Une partie de ces intoxications peut être liée à des confusions entre les feuilles de muguet et celles de l’ail des ours, qui se ramassent aussi au printemps », estime Maxime Rome. Bon à savoir : les feuilles du muguet sont plus luisantes et coriaces que celles de l’ail des ours… qui dégage aussi une forte odeur d’ail.
[Source : Le Monde]