En Pologne, l’hyperprésidence de Karol Nawrocki entrave l’action du gouvernement de Donald Tusk
Jouissant d’une forte popularité, le président nationaliste, en fonctions depuis un an, s’est illustré en usant largement de son droit de veto et ne cache pas son ambition de dominer l’ensemble de la droite polonaise, quitte à se montrer indulgent à l’égard d’une extrême droite en pleine ascension.
Un an après son investiture, le 6 août 2025, Karol Nawrocki est devenu le responsable politique le plus populaire de Pologne. Fin juillet, une enquête de l’IBRiS pour le site d’information Onet le créditait de 51 % d’opinions favorables, loin devant le ministre de la défense, Wladyslaw Kosiniak-Kamysz, soutenu par 42 % des personnes interrogées. Il y a un an et demi, M. Nawrocki était pourtant un quasi-inconnu quand il s’est lancé dans la course à la présidentielle, face au maire de Varsovie, le libéral Rafal Trzaskowski. Cela ne l’a pas empêché de l’emporter, le 1er juin 2025, avec 50,89 % des voix au second tour.
Historien de formation, le nouveau venu en politique était alors président de l’Institut de la mémoire nationale. Il s’était présenté en tant que « candidat citoyen », bénéficiant du soutien des nationaux conservateurs du PiS (Droit et justice). La même logique avait présidé au choix d’Andrzej Duda, un juriste, comme candidat du PiS à l’élection présidentielle de 2015. Lui aussi l’avait emporté lors de sa réélection, en 2020, face au maire de Varsovie.
Mais, à la différence de son prédécesseur, M. Nawrocki est parvenu à pleinement s’affranchir – en un temps record – de son mentor, Jaroslaw Kaczynski, le président du PiS, qui l’avait lancé dans l’arène. « Très ambitieux, Karol Nawrocki s’est révélé parfaitement autonome », observe le politiste Wawrzyniec Konarski, recteur de l’université de la Vistule, à Varsovie.
Droit de veto utilisé à 41 reprises
Cette indépendance s’est notamment manifestée par la nomination, le 25 mai, de Zbigniew Kapinski au poste de premier président de la Cour suprême de Pologne. La décision a suscité l’ire de M. Kaczynski. En 2000, M. Kapinski faisait partie des juges qui avaient donné raison à l’ex-président Lech Walesa, accusé d’avoir collaboré avec la police politique communiste. Or, pour le président du PiS, il ne fait aucun doute que l’icône du mouvement Solidarnosc a été un agent du régime communiste dans les années 1970.
Pour autant, M. Nawrocki s’est gardé d’entrer en conflit ouvert avec M. Kaczynski. Il faut dire que ses ambitions dépassent le simple cadre du PiS, alors que la formation a implosé, le 29 juillet, avec la décision de l’ancien premier ministre Mateusz Morawiecki de former son propre groupe parlementaire, emmenant 40 des 186 députés du PiS.
« Karol Nawrocki aspire à devenir chef de l’ensemble de la droite polonaise », souligne M. Konarski. Cela explique le fait que le président s’abstienne de critiquer l’extrême droite, en pleine ascension. Il semble même faire des concessions à son dirigeant le plus radical, l’eurodéputé prorusse et antisémite Grzegorz Braun. En décembre 2025, M. Nawrocki a ainsi rompu avec la tradition, établie depuis 2006, de célébrer la fête juive d’Hanoukka au palais présidentiel de Varsovie. M. Braun est actuellement jugé pour avoir attaqué la célébration de Hanoukka, au Parlement polonais, en éteignant une ménorah avec un extincteur, criant au « satanisme », en décembre 2023.
M. Nawrocki doit en grande partie sa popularité au fait d’avoir tenu l’un de ses principaux engagements de campagne : entraver l’action du gouvernement de centre droit de Donald Tusk. Le président a utilisé son droit de veto à 41 reprises depuis sa prise de fonctions, battant le record détenu jusque-là par l’ex-président de centre gauche Aleksander Kwasniewski, qui en avait usé 35 fois entre 1995 et 2005. Ce faisant, M. Nawrocki a empêché l’adoption de la loi instaurant une union civile, pourtant votée par les deux Chambres du Parlement, fin juin. Un « quasi-mariage », aux yeux du président nationaliste, qui l’a rejeté le 17 juillet.
En mars, M. Nawrocki avait également mis son veto à une loi permettant à la Pologne de bénéficier d’un prêt bonifié de 43,7 milliards d’euros dans le cadre du programme européen Security Action for Europe (SAFE) afin d’accélérer son réarmement. Cette fois-là, cependant, le gouvernement de Donald Tusk était parvenu à contourner le refus présidentiel par un décret. Rétrospectivement, les soutiens de la coalition reprochent à celle-ci de ne pas avoir su mettre à profit la brève cohabitation de Donald Tusk avec Andrzej Duda (2023-2025), plus conciliant que son successeur.
En un an, M. Nawrocki s’est également imposé en ajournant des nominations d’officiers du renseignement ou de professeurs d’université. A ce jour, il n’a assermenté que trois des sept juges constitutionnels que la Diète a élus, depuis mars, pour remplacer ceux dont le mandat était expiré. Le président a également poursuivi la « guerre des ambassadeurs », commencée par M. Duda, en refusant d’assermenter des dizaines d’ambassadeurs, notamment à Washington et à Rome.
Coup d’éclat
En politique étrangère, un domaine dans lequel le président et le premier ministre sont censés « coopérer », comme le précise l’article 133 de la Constitution, M. Nawrocki a également décidé de s’affirmer, au risque de laisser s’installer une cohabitation à couteaux tirés. Son dernier coup d’éclat remonte au 19 juin, quand il a décidé de retirer l’ordre de l’Aigle blanc – la plus haute distinction polonaise – au président ukrainien, Volodymyr Zelensky. La décision, sur fond de conflit mémoriel lié aux massacres de civils polonais par des nationalistes ukrainiens pendant la seconde guerre mondiale, a provoqué une crise majeure dans les relations polono-ukrainiennes.
Sans être prorusse, M. Nawrocki n’a jamais caché son scepticisme quant à une entrée accélérée de l’Ukraine dans l’Union européenne. « Ses positions anti-ukrainiennes plaisent à l’extrême droite, qui se renforce dans les sondages », analyse la politiste Anna Paczesniak, de l’université de Wroclaw, pour qui le président n’hésite pas à s’arroger de nouvelles prérogatives. Ainsi de sa volonté d’être systématiquement consulté en amont sur les projets de loi du gouvernement. « La Constitution ne prévoit pourtant pas que le président puisse à ce point interférer sur la conduite des affaires du gouvernement », explique M. Konarski, de l’université de la Vistule.
Les ambitions de M. Nawrocki ne s’arrêtent pas là. Partisan de renforcer les pouvoirs du chef de l’Etat, il a mis en place un conseil sur la Constitution, qui s’est réuni pour la première fois le 10 juillet. Sa mission : réfléchir à une Constitution « nouvelle génération », d’ici à 2030, année de la fin de son mandat.
[Source : Le Monde]