Vladimir Poutine, la tentation de la fuite en avant
Malgré une économie exsangue et la lassitude de la population, le président russe maintient ses exigences maximalistes à l’égard de l’Ukraine, refusant toute option diplomatique pour mettre fin à la guerre.
Une « période difficile ». Devant la foule de ses fidèles, réunis pour le congrès de son parti, Russie unie, à Moscou, Vladimir Poutine admet avec un art certain de la litote, le 28 juin, l’impasse dans laquelle se trouve son pays. « On peut affirmer qu’il s’agit d’un moment charnière », déclare le chef du Kremlin, sans jamais prononcer le mot « guerre ».
C’est pourtant l’offensive militaire lancée en février 2022 pour s’emparer de l’Ukraine qui a précipité les difficultés économiques de la Russie, étranglée par les sanctions internationales : déficit budgétaire, chute des investissements, raréfaction du crédit, inflation, manque de main-d’œuvre, faillites d’entreprises… « Le coût de la guerre est devenu extrêmement élevé pour la Russie. Les dépenses militaires ont représenté les deux tiers des recettes budgétaires russes entre janvier et mars », souligne Linas Kojala, professeur associé à l’institut des relations internationales et des sciences politiques de l’université de Vilnius.
A Moscou comme en province, nul ne peut plus prétendre ignorer ce conflit. Pas même Vladimir Poutine. Les attaques de drones ukrainiens ont affecté les 16 plus grosses raffineries de Russie, provoquant des pénuries d’essence dans 40 des 89 régions du pays. La parade du 9 mai, qui célèbre la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie lors de la Grande Guerre patriotique, a été réduite pour des raisons de sécurité. Le 3 juin, des panaches de fumée noire se sont élevés au-dessus du port de Saint-Pétersbourg, en plein Forum économique, à la suite d’une attaque de drones ukrainiens.
Enfin, la Crimée, annexée par la Russie en 2014, est en état d’urgence : depuis plusieurs semaines, Kiev bombarde les ponts et les axes routiers qui conduisent à la péninsule, empêchant le ravitaillement de cette région, où les Moscovites aiment passer l’été. « A Moscou, la guerre est dans les conversations. Les Russes voudraient que ça s’arrête et ils n’ont pas de réponse », observe Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie-Eurasie de l’Institut français des relations internationales.
« Risque d’escalade »
A cette population, lassée par les privations et meurtrie par les pertes de soldats engloutis sur le front (1,4 million de morts, blessés et disparus, selon le Center for Strategic and International Studies), Vladimir Poutine n’offre qu’une option : la victoire. « Dès que nous montrons le moindre signe de faiblesse, les autres cessent immédiatement de prendre la Russie au sérieux et se mettent à parler le langage de la force », a lancé le chef du Kremlin lors du congrès de Russie unie. « Ils cherchent à nous éliminer en tant qu’acteur mondial qui a toujours fait obstacle au mal. Personne n’y est jamais parvenu – ils n’y parviendront ni aujourd’hui ni demain », s’est-il enflammé, promettant d’atteindre ses objectifs de guerre : « La libération définitive du Donbass » et l’accomplissement de la « Novorossia » (« Nouvelle Russie »), incarnant le fantasme d’une restauration de l’empire tsariste.
Les Européens ont longtemps espéré qu’un rééquilibrage des forces entre la Russie et l’Ukraine conduise Vladimir Poutine à explorer la voie diplomatique pour mettre fin au conflit. Mais « Moscou n’a nullement revu à la baisse ses exigences maximalistes », observe Linas Kojala. Comme si son sort personnel était lié à celui de la guerre, le chef du Kremlin semble entraîné dans une fuite en avant.
« Il y a un risque d’escalade dite “verticale” du conflit, avec une Russie plus agressive à l’égard de l’Ukraine, que l’on constate déjà avec une accélération des offensives – 8 000 attaques aériennes et 7 000 attaques terrestres menées au cours du mois de mai, analyse Linas Kojala. Mais il y a aussi un risque d’escalade “horizontale”, avec des attaques hybrides et des opérations de sabotage visant les pays baltes. »
Depuis ces derniers mois, Moscou a renforcé son dispositif militaire le long des frontières de la Suède, de la Finlande et de son enclave de Kaliningrad. De nouvelles bases y ont fait leur apparition. Le gouvernement russe a aussi ordonné, mercredi 1er juillet, la fermeture temporaire de sept postes-frontières ferroviaires avec la Finlande, l’Estonie et la Lettonie. « Poutine doit vendre à son public une grande victoire (…). Il a des élections en septembre et a besoin d’une société unie qui soutienne sa “Russie unie”. Poutine doit montrer ses muscles, mais il n’en a aucun sur le champ de bataille », a raillé le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, interrogé jeudi à Kiev, alors que la ville venait d’être victime de lourdes frappes russes, faisant au moins 23 morts.
Si l’Ukraine n’a pas repris de territoires perdus, elle parvient, depuis quelques semaines, à contenir l’avancée des troupes de Moscou. Une humiliation pour les faucons russes. « La Russie va continuer à augmenter la pression sur le régime de Kiev afin d’obtenir la réalisation des objectifs fixés », a prévenu, jeudi, Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin.
« La victoire à tout prix »
En quête d’un triomphe, blogueurs militaires et militants ultranationalistes proposent d’intensifier la guerre avec une nouvelle mobilisation, des frappes accrues sur Kiev, l’assassinat du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, ou l’utilisation d’armes nucléaires tactiques. « Pourquoi n’utilisons-nous pas les armes nucléaires que nos aïeux ont développées et stockées avec toute la puissance de la nation précisément à cette fin ? », s’interrogeait Konstantin Malofeev, oligarque ultraorthodoxe proche du président russe, après une attaque de drones sur la raffinerie de pétrole de Kapotnia, à Moscou, le 18 juin. « La guerre, c’est la victoire à tout prix », insistait-il.
Nous avons affaire à « une bataille de proportions historiques mondiales, menaçant notre pays et toute l’humanité de destruction à moyen terme », clamait encore Sergueï Karaganov, dans un article publié le 12 mai dans la revue La Russie dans la politique globale. Un « renforcement de la dissuasion nucléaire » est impératif, appuyait le président d’honneur du Conseil de politique étrangère et de défense, une assemblée d’experts géopolitiques adoubés par le Kremlin.
Selon la politologue Tatiana Stanovaya, chercheuse à la fondation Carnegie, ces partisans d’une ligne dure n’ont que peu d’influence auprès du chef du Kremlin, habitué à prendre seul ses décisions. Mais Vladimir Poutine les autorise à s’exprimer, comme si l’ancien officier du KGB voulait, à défaut de reprendre l’ascendant militaire, imposer une terreur psychologique sur l’Ukraine et ses voisins européens.
[Source : Le Monde]