« De quel côté étiez-vous lors du Brexit en 2016 ? Tous les candidats à l’élection présidentielle française doivent être soumis à cette question »

Les leçons du vote britannique pour la sortie de l’Union européenne, il y a dix ans, ont été trop vite oubliées, observe Alain Frachon, chroniqueur au « Monde ».

Juil 3, 2026 - 04:57
« De quel côté étiez-vous lors du Brexit en 2016 ? Tous les candidats à l’élection présidentielle française doivent être soumis à cette question »
Marine Le Pen, alors présidente du Front national et députée européenne, au Parlement européen, Strasbourg, lors d’un débat sur les conséquences du Brexit, le 5 juillet 2016. PATRICK HERTZOG/AFP

Le dixième anniversaire du Brexit est aussi une affaire française. Il nous concerne au plus haut point. Comme tout événement d’ampleur historique, le vote des Britanniques, le 23 juin 2016, en faveur d’une sortie de leur pays de l’Union européenne (UE), est un marqueur. C’est un moment à l’aune duquel les acteurs politiques sont jugés, leur niveau d’intelligence stratégique apprécié, leurs choix pesés au regard de l’histoire – et leur courage mesuré face aux humeurs de l’opinion.

Le devoir de mémoire est ici transfrontalier. Ce que nous, Français, voulions pour nos cousins d’outre-Manche nous définit sur l’échiquier politique hexagonal. Comme nos rêves exposés sur le divan du psychanalyste, nos souhaits pour le Royaume-Uni, en cette fatidique journée de l’été 2016, révélaient notre programme pour la France. Pour les personnalités publiques françaises, être pro ou anti-Brexit ne relevait pas du commentaire sur l’actualité britannique. C’était un engagement, une manière de voter, bref quelque chose de fondamental et qui doit être rappelé chaque 23 juin parce que les anniversaires servent à cela – se souvenir.

De quel côté étiez-vous lors du psychodrame du 23 juin 2016 ? Question à laquelle doivent être soumis tous les candidats à l’Elysée au printemps 2027. Même si leur réponse a changé au fil du temps, elle est au cœur de leur « moi » politique. Elle préfigure une façon de gouverner la France. Deux personnalités étaient pro-Brexit : Marine Le Pen, à l’époque présidente du Front national (la matrice du Rassemblement national) et Jean-Luc Mélenchon, aujourd’hui chef de file de La France Insoumise (LFI) – la première au nom de la « souveraineté » du pays, le second parce que le Brexit portait un coup à « l’Europe libérale ».

Dix ans plus tard, plus aucun candidat potentiel au scrutin présidentiel ne prône le « Frexit », version française du Brexit. Pour une raison très simple : comme beaucoup l’avaient prédit, la sortie de l’UE s’est révélée un désastre pour le Royaume-Uni – économique, politique et diplomatique. Aujourd’hui majoritairement opposés au Brexit, les Britanniques évoquent une date maudite et parlent du « Bregret ».

La campagne pour le Brexit avait un moteur : la nostalgie. Le slogan « Take back control », revenir au temps où le pays était encore une puissance mondiale, correspond au « Make America Great Again », le cri de ralliement trumpiste, écrit Philip Stephens dans le New York Times, le 22 juin. L’essayiste britannique, ancien commentateur vedette du Financial Times, évoque le fantasme du retour à une souveraineté absolue dans un monde où la Chine ne serait pas la deuxième économie de la planète, un monde sans puissances émergentes et non unifié par l’interconnexion numérique. Négociations avec les puissances économiques de l’heure ? Londres a éprouvé ce qu’était la « souveraineté de l’homme seul dans le désert », dit Michael Heseltine, un ancien ministre conservateur farouchement anti-Brexit.

Chefs de file de la campagne, Nigel Farage, patron du microparti UKIP, et Boris Johnson, conservateur et futur premier ministre, ont vendu une illusion ou, comme on voudra, un gigantesque bobard aux Britanniques. La seule sortie de l’UE allait, miracle de la politique vaudou, résoudre tous les problèmes du pays : immigration, financement du service de santé, surréglementation de l’économie, déséquilibres structurels entre le Nord, bastion des vieilles industries, et le Sud, que dominent Londres et sa puissante City. Tout était de la faute de Bruxelles, étouffoir du dynamisme national. Il suffisait de quitter l’UE et le pays deviendrait une sorte de « Singapour sur Manche », un dragon de l’économie mondiale.

Politique d’obstruction

Le 24 juin 2016 au matin, Marine Le Pen jubile. Elle convoque la presse et proclame que « le peuple britannique [vient de] reprendre sa liberté de peuple. (…) il est possible de sortir de l’Union européenne (…), d’être une nation libre et souveraine (…), l’Union européenne, pas plus que l’euro (…), ne sont irréversibles. » L’UE « est la pierre angulaire de toutes les crises que nous connaissons », juge-t-elle : notre maladie nationale, c’est l’Europe !

Dix ans plus tard, l’ancien premier ministre conservateur John Major (1990-1997) résume le sentiment de la majorité du « peuple » britannique : « le Brexit a rendu le pays plus pauvre et plus faible ». Richesse nationale en baisse de 4 % à 8 % sur ce qu’elle aurait été sans la sortie de l’UE. Plus grave, le Brexit a plongé le Royaume-Uni dans une profonde déstabilisation politique. En témoigne le remplacement à Downing Street du travailliste Keir Starmer par le travailliste Andy Burnham, septième chef de gouvernement depuis 2016 – manifestation d’une colère économique et sociale remontant à la crise de 2008 et que les énormes mensonges du Brexit n’ont fait qu’exacerber. Dans ce climat, Nigel Farage, bonimenteur en costume croisé, est de nouveau en piste…

Dans un monde où les Etats-Unis, la Russie et la Chine entendent s’imposer par la force, Londres se rapproche de l’Europe. Rappel nécessaire : le Brexit était le choix de Vladimir Poutine, de Donald Trump et de Xi Jinping, tous attachés à l’affaiblissement de l’UE. A Paris, et sans jamais avoir dit pourquoi ils retournaient leur veste, les Brexiters français prétendent maintenant vouloir changer l’Union « de l’intérieur ». On craint de deviner ce que cela signifierait : un « Frexit » rampant, une politique d’obstruction systématique à Bruxelles – celle que mena quinze ans durant le Hongrois Viktor Orban, l’un des modèles de Marine Le Pen.

Post-scriptum : déclaration d’amour à l’Europe, la verve de Thomas Buberl et d’Etienne Gernelle, le directeur du « Point » : « Il suffit de s’aimer. Le destin européen » (éd. Flammarion, 208 pages, 21 euros).

[Source : Le Monde]