Le sanctuaire de Lourdes accueille une mosaïque pour « recoller les morceaux » des victimes de violences sexuelles commises au sein de l’Eglise

Sœur Samuelle, une religieuse ermite artiste, met la main au dernier fragment d’une fresque monumentale dénonçant les agressions subies, composée de 2 500 tesselles envoyées par des victimes ou des sympathisants. Deux éléments seront conservés dans le sanctuaire marial.

Juil 3, 2026 - 04:57
Le sanctuaire de Lourdes accueille une mosaïque pour « recoller les morceaux » des victimes de violences sexuelles commises au sein de l’Eglise
Sœur Samuelle réalise le dernier fragment d’une mosaïque dénonçant les agressions subies au sein de l’Eglise, à Lourdes (Hautes-Pyrénées), le 30 juin 2026. IRRIX FILMS

Tandis que la foule des pèlerins se presse devant la grotte des Apparitions pour écouter le chapelet, mardi 30 juin à Lourdes (Hautes-Pyrénées), une tout autre communion se joue sur la rive opposée du gave de Pau. Là, dans un recueillement intime, une petite assemblée assiste à un moment suspendu, qui renvoie les croyants et les autres à la face sombre du message d’amour, celle des violences sexuelles au sein même de l’Eglise catholique.

Sous leurs yeux s’ajuste le dernier fragment d’une mosaïque monumentale de 50 mètres carrés, symbole des souffrances des victimes de violences de toutes sortes commises par des clercs. Intitulée Renaissance, elle devrait être dévoilée dans sa totalité en septembre à Paris, à l’occasion de la venue en France du pape Léon XIV, avant d’être décomposée en 200 morceaux déposés dans différents lieux de culte dans le monde.

Lancé en avril 2025 par sœur Samuelle, religieuse ermite basée dans l’Aube, et le cinéaste Quentin Delcourt, ce projet fou doublé d’un documentaire en cours de réalisation porte une mission de reconstruction collective et personnelle à la fois. « La mosaïque, c’est littéralement l’art de recoller les morceaux, c’est une manière de reprendre son souffle », résume sœur Samuelle. Pendant un an, ce petit bout de femme au regard déterminé a composé cette fresque grâce à 2 500 petits fragments du monde entier, envoyés par des victimes, des religieux, des avocats et des aidants. Au dos de chaque éclat, chacun a gravé une phrase intime, un élan poétique ou un secret libéré – « le cœur battant de la mosaïque », décrit sœur Samuelle.

Un détail de la mosaïque, à Lourdes (Hautes-Pyrénées), le 30 juin 2026.
Des tesselles utilisées pour la réalisation d’une mosaïque dénonçant les agressions subies au sein de l’Eglise à Lourdes (Hautes-Pyrénées), le 30 juin 2026.

Visuellement, l’œuvre volontairement abstraite évoluera des ténèbres du noir vers la clarté des tons terre, symbolisant le chemin escarpé de la renaissance. « La fragmentation, c’est celle de l’esprit après les abus. On est brisé. Puis, peu à peu, les lignes se réordonnent, s’adoucissent et reprennent vie », explicite sœur Samuelle.

Le choix du sanctuaire marial de Lourdes pour parachever la mosaïque est hautement symbolique : la façade de la basilique Notre-Dame-du-Rosaire, les portes ainsi que les rampes d’accès sont ornées, depuis 2008, de mosaïques du prêtre Marko Rupnik. Dans le monde de l’art sacré, l’ancien jésuite a longtemps été une star au carnet de commandes bien rempli, avant que ses victimes osent le confondre. Le silence s’est brisé en décembre 2022, lorsque une quarantaine de femmes l’ont accusé d’agressions sexuelles et d’emprise, sur plus de trente ans. Le Centre Aletti, l’atelier de mosaïques que Rupnik a fondé à Rome, s’est avéré le lieu même des violences.

Sœur Samuelle, qui y a été formée de 2010 à 2014, fut l’une des victimes, évoquant avec pudeur une « emprise à caractère sexuel ». Comme la plupart des personnes ayant subi des violences, elle s’est longtemps tue. Jusqu’à ce qu’elle prenne la parole en 2023 pour demander réparation. L’indignation générale place désormais les autorités ecclésiastiques au pied du mur : faut-il effacer les mosaïques de Marko Rupnik des lieux de culte au nom de la souffrance des victimes ? En poste depuis quatre ans, Mgr Jean-Marc Micas, évêque du diocèse de Tarbes et Lourdes, s’est d’abord donné le temps de la réflexion.

Portes de la basilique recouvertes

Pour cela, il a réuni, en 2023, une commission mêlant prêtres, experts en art sacré et victimes. En juillet 2024, le prélat a fini par exprimer publiquement son malaise. Pour lui, les mosaïques de Marko Rupnik font écran à la guérison de certains pèlerins : « Les gens viennent à Lourdes, attirés par la figure de l’Immaculée Conception, guidés par le besoin de laver ce qui a été souillé. Or, ces mosaïques ne font que raviver leur douleur. »

L’évêque a d’abord opté pour une mesure transitoire : suspendre la mise en lumière des œuvres lors des processions mariales nocturnes. Son objectif ? Convaincre les sceptiques qui brandissent l’argument esthétique et craignent la contagion. Certains paroissiens se sont inquiétés et lui ont demandé : « Et si demain on demande de repeindre la chapelle Sixtine au Vatican, où va-t-on ? »

Face à la comparaison avec le chef-d’œuvre de Michel-Ange, la réplique de Mgr Micas est imparable. La chapelle Sixtine est une destination choisie, payante. A Lourdes, les pèlerins se retrouvent face à de l’art sans l’avoir demandé. « Je ne suis ni gardien de l’art sacré, ni conservateur de musée, ni directeur de conscience de l’auteur des mosaïques, poursuit Mgr Micas. Ma responsabilité, c’est d’être le pasteur de l’Eglise. » Au printemps 2025, il fait recouvrir par des panneaux d’aluminium les portes de la basilique, « une première étape », précise-t-il.

Sœur Samuelle et Mgr Jean-Marc Micas, évêque du diocèse de Tarbes et Lourdes, à Lourdes (Hautes-Pyrénées), le 30 juin 2026.

En attendant la suite, il a répondu avec enthousiasme à la demande de sœur Samuelle et Quentin Delcourt d’accueillir de manière pérenne, au sein du sanctuaire, les premier et tout dernier fragments de La Renaissance.

Lors de la cérémonie dans le sanctuaire, pendant une heure, des religieux venus de France, de Belgique et d’Espagne ont partagé l’espace avec des curieux et des victimes. Parmi eux, Laure, 41 ans. Originaire d’un village des Pyrénées, cette femme au large sourire a croisé, dans son enfance, la route d’« un don Camillo beaucoup moins sympathique que dans les films ». Longtemps, elle a enfoui son calvaire sous une chape de honte. Avant de raconter, devant cette assemblée, le récit d’une fillette agressée par son curé, de ses 8 ans à ses 11 ans. Pour elle, coller sa tesselle, c’est apporter sa pierre à l’édifice de la mémoire. « C’est important de contribuer à rendre visibles les abus », confie-t-elle.

Plusieurs victimes du collège Notre-Dame de Bétharram, au cœur d’un des récents scandales de pédocriminalité, étaient venues en voisins et témoins. Pour Jean-Rémy Arruyer, pensionnaire durant sept ans de l’établissement catholique, le projet est utile. « L’œuvre permet de s’extraire de l’horreur, de trouver du sens », dit-il. Sous une tesselle, il a d’ailleurs écrit ces mots : « Libérer la parole semblait impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse. »

Sœur Samuelle réalise le dernier fragment d’une mosaïque dénonçant les agressions subies au sein de l’Eglise, à Lourdes (Hautes-Pyrénées), le 30 juin 2026.

Dans l’assistance, Alain Esquerre, porte-parole du principal collectif de victimes de l’établissement catholique, abonde dans son sens : « Il y avait les mosaïques de Rupnik, mais rien en face. Avec ces fragments qui resteront à Lourdes, c’est une manière de contrebalancer. » Non loin d’eux, Bernard Collenot et Jean-Marie Delbos, issus d’un collectif dissident de Bétharram, tenaient eux aussi à apporter leur pierre à l’édifice.

L’élan dépasse le seul cercle des victimes. « On soutient au maximum, confie sœur Elisabeth, venue en train de la Charité de Nevers. Cette œuvre va faire réfléchir les gens sur les abus, à partir de quelque chose de beau. » Si Lourdes se fait gardienne de deux fragments, d’autres lieux sollicités par Quentin Delcourt, comme l’église de Paray-le-Monial (Saône-et-Loire), ont consenti à en accueillir. Seul le diocèse de Marseille a refusé, à ce jour, de prendre part à la démarche.

[Source : Le Monde]