Andrea Bajani : « Le roman, une école d’“in-quiétude” »
L’auteur italien, qui enseigne l’écriture créative aux Etats-Unis, a fait sensation avec « L’Anniversaire », prix Strega et Strega Giovani, peinture impitoyable d’une famille défaillante.
C’est le b.a.-ba de la critique : ne pas confondre le narrateur et l’auteur. On se gardera donc bien, lors de cette rencontre, de relever la moindre correspondance entre Andrea Bajani et l’homme qui, avec des accents pourtant criants de vérité, dit « je » dans son (superbe) nouveau roman, L’Anniversaire.
Elles semblent néanmoins sauter aux yeux, ces analogies. Ce jour-là, l’écrivain italien arrive de Houston, au Texas (Etats-Unis), où il vit et enseigne l’écriture créative à l’université Rice. En s’enfuyant de l’autre côté de l’Atlantique, aurait-il voulu faire comme son personnage principal : cesser définitivement toute relation avec sa famille ? « Placer un océan entre [s]es parents et [lui] » ?
Comme s’il devinait ces interrogations muettes, et pour couper court à tout ce qui pourrait concerner sa personne, Andrea Bajani oriente d’emblée la conversation sur son livre. « La littérature est la seule chose qui compte à mes yeux », martèlera-t-il lors de l’entretien. Dans Toutes les familles (Gallimard, 2013), il mettait déjà en garde : les faits, les personnages étaient tous « passés par cette forme particulière de falsification de la réalité qu’on appelle roman ». En d’autres termes, et comme il l’a souvent rappelé dans la presse italienne, L’Anniversaire n’est ni autobiographique ni autofictionnel, « c’est une fiction, tout simplement ».
Mais une fiction qui, tel un lambeau d’étoupe, a enflammé la scène littéraire transalpine. Phénomène d’édition de l’année 2025, ce texte a raflé les prix Strega et Strega Giovani, équivalents de nos Goncourt et Goncourt des lycéens, suscitant au passage maints débats. Il faut dire qu’en Italie, où, selon Bajani, l’institution familiale demeure, « encore aujourd’hui, intouchable, sacrée, archaïque… » et « plus puissante que l’Etat », ce texte bref et impitoyable – l’histoire d’un couple totalement défaillant et de ses deux enfants étouffant en vase clos dans une banlieue de Turin –, ce texte, donc, avait de quoi marquer les esprits. Sur la quatrième de couverture, l’écrivain Emmanuel Carrère le résume en ces mots : « Peut-on se débarrasser de ses parents ? Du mal qu’ils nous ont fait ? Sans retour et sans appel ? »
C’est à l’université Rice que tout a commencé. « J’avais donné à mes étudiants un sujet sur la famille, et je me suis moi-même pris au jeu, raconte-t-il. En trois semaines, le texte était écrit. J’aurais pu m’arrêter là et l’envoyer à mon éditeur, mais je ne l’ai pas fait. Au contraire, je l’ai repris, repris sans cesse, pendant quatre ans. Au total, il y a eu 22 versions de L’Anniversaire ! »
Difficultés littéraires
La trame narrative est simple. Du jour au lendemain, sans prévenir, un homme décide de ne plus jamais revoir ses genitori. Le père, autoritaire et violent, est un odieux tyran domestique, tandis que la mère, transparente, a entièrement « disparu » derrière lui. Dix ans plus tard – c’est le sens du titre, L’Anniversaire –, l’homme raconte les raisons de cette rupture. C’est là que le récit commence. Et les difficultés littéraires avec, si l’on en croit l’auteur. Un exemple ? Comment reconstituer de façon nette et précise les contours de cette mère qui « existe en n’existant pas » ? Bajani s’en explique en faisant dire à son narrateur : « Je devais la soustraire à l’obscurité », la « désincorporer » de son mari. Et lutter contre ce qu’il appelle « l’invasion par laquelle la figure du père s’était systématiquement imposée à notre imaginaire [d’enfants], nous brûlant la rétine et endommageant irrémédiablement notre vision ».
Pour effectuer cette opération délicate, Bajani raconte qu’il a pensé à Peter Handke, l’un de ses auteurs fétiches, découvert avec émerveillement lorsqu’il était étudiant. Il s’est rappelé Le Malheur indifférent (Gallimard, 1975), ce petit texte extraordinaire où l’écrivain revient sur le suicide de sa propre mère. Cette incarnation de l’« infélicité sans désir » – c’est la traduction du titre italien, plus proche du titre original, Wunschloses Unglück, que le français –, Bajani l’a immédiatement reconnue : c’était elle, c’était sa mère à lui… « J’ai su tout de suite que j’allais prendre cette femme et l’implanter dans mon récit, avec tous ses traits de caractère. C’est amusant comme un auteur peut s’imprégner du personnage d’un autre, le modifier puis le recracher pour le faire revivre cinquante ans plus tard, dans une autre histoire. »
Mais cette histoire, pourquoi diable l’avoir remise 22 fois sur le métier ? Qu’est-ce donc qui expliquait, chez Bajani, ce besoin pénélopien de faire, défaire et refaire ? Cette insatisfaction quasi pathologique qu’il nomme la « maladie de la littérature » ?
Nul répit pour le lecteur
C’est que les défis qu’il s’était lancés n’étaient pas minces. Il fallait d’abord, pour percer jusque dans ses tréfonds la psyché de ses personnages, « bannir tout effet ». En général, l’écrivain savoure le trait de plume, il le recherche, « le produit par instinct », dit-il. « Moi, je voulais, sans juger ni simplifier, “casser l’effet”. Pouvoir rester silencieux, faire entrer les questions sans réponse. Laisser réagir les mots entre eux, comme en poésie. » Autre défi formel : Bajani concevait son roman comme « une machine à penser qui, à chaque chapitre, remettrait en question les conclusions du précédent ». Nul acquis, nulle certitude. Et nul répit pour le lecteur. Prenez de nouveau la figure centrale, quoique absente, de la mère. Qui est vraiment cette ombre qui ne se meut que « dans les coulisses du théâtre familial » ? Comment est-elle devenue cette femme que, tel un animal de compagnie, le père « emmène promener » le dimanche ? N’est-elle que le pur produit d’une société patriarcale ? Etait-elle « prédisposée à l’inexistence » ? A-t-elle peur du père ou joue-t-elle au plus fin avec lui ?
De subtiles variantes en microdéplacements, on pourrait s’amuser à compter, là aussi, les visages – volontairement contradictoires, ambigus ou paradoxaux – que l’auteur nous offre de sa créature. Vingt-deux ? Plus ? Suffisamment, en tout cas, pour que cette femme et son comportement demeurent finalement incompréhensibles. Bajani considère que l’écrivain doit savoir « s’arrêter devant une chose insoluble, émouvante et choquante à la fois ». Et résister à l’envie de résoudre ladite chose, laisser le lecteur déstabilisé, « inquiet au sens littéral du terme ». « “Non quiet”, ça se dit en français ? Le roman sert à ça, c’est une école d’“in-quiétude”. »
On lui fait remarquer qu’il est souvent réconfortant d’être déconcerté. En littérature du moins. Un livre qui déstabilise et auquel on va penser longtemps, n’est-ce pas un gage de qualité ? « Bien sûr, vous avez raison. Pour moi, en tant que lecteur, c’est un critère important… » Et Peter Handke ? Comment a-t-il réagi ? Comment a-t-il vécu le fait étrange de voir sa mère morte en Autriche ressusciter en Italie aux côtés d’un fils imaginaire ? « Ah, dit-il en riant. On lui a envoyé le livre. Il n’a pas répondu encore, mais vous imaginez combien je suis impatient de le savoir. »
Parcours
1975 Andrea Bajani naît à Rome.
2002 Il publie son premier roman, Morto un papa (« un pape meurt », non traduit).
2007 Si tu retiens les fautes (Gallimard, 2009).
2010 Toutes les familles (Gallimard, 2013).
2013 Me reconnais-tu ?, récit de son amitié avec Antonio Tabucchi (Gallimard).
2020 Il s’installe à Houston (Texas), où il enseigne à l’université Rice.
2021 Le Livre des maisons (Gallimard).
2025 L’Anniversaire remporte en Italie les prix Strega et Strega Giovani.
Critique
« L’Anniversaire » (L’anniversario), d’Andrea Bajani, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Gallimard, « Du monde entier », 160 p., 19 €, numérique 14 €.
A distance de l’enfer familial
Superbement théâtrale, la scène d’ouverture frappe comme un coup de poing à l’estomac. Une mère, un fils sur le seuil de l’appartement familial. Depuis vingt ans, le fils, 41 ans, rend régulièrement visite à ses parents. Pourquoi, ce jour-là, la mère lui demande-t-elle s’il reviendra ? Aurait-elle deviné « ce qui s’[est] déjà produit dans l’esprit de son fils avant même qu’il en ait conscience » ? L’Anniversaire est l’histoire d’une rupture. Nette, définitive. Comme une trop lourde porte que le grand enfant claque à jamais sur des années de souffrances, d’humiliations et de silences, passées auprès d’une mère soumise à l’extrême, sous l’autorité dictatoriale d’un père qui se pensait tout-puissant. Mais comment entre-t-on en dissidence avec sa famille ? Se débarrasse-t-on jamais de ses parents ? Et à quel prix ? Dix ans plus tard, le fils raconte.
La famille est la grande affaire de l’écrivain italien Andrea Bajani. Après Si tu retiens les fautes (Gallimard, 2009), où un fils abandonné partait sur les traces de sa mère défunte, et Toutes les familles (Gallimard, 2013), qui explorait les non-dits reçus en héritage, L’Anniversaire, son dernier roman traduit – en France, il aura fallu six romans pour que Bajani, 50 ans, émerge en pleine lumière –, concentre dans un texte bref toutes les hantises de l’écrivain. Mais ce qui frappe ici ce sont ses qualités d’analyste et de styliste. La dynamique familiale est décrite à distance par celui qui a échappé à l’enfer du huis clos et semble avoir en tête la devise de Spinoza : « Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre. » La minutieuse précision des phrases, l’agencement, la « taille » des mots et la clarté du texte en font un morceau de haute joaillerie. L’un des plus forts, littérairement, de cette rentrée.
[Source: Le Monde]