A Mayotte, Zily, l’« Aya Nakamura nationale », est la voix qui cherche à apaiser l’archipel
La chanteuse et joueuse de percussions, mère de six enfants, sera la première artiste mahoraise à se produire dans une grande salle parisienne, au Casino de Paris, le 22 mai.
Un petit signe respectueux de la main, des paroles chaleureuses. Pas de familiarité, mais des regards qui débordent d’admiration. Dans la rue du Commerce, l’une des plus animées de Mamoudzou, la capitale de Mayotte, malgré la chaleur écrasante de l’été austral, tout le monde salue Zily. Installée à l’ombre de la terrasse de son magasin de vêtements – son activité parallèle –, l’autrice-compositrice-interprète, élégamment vêtue d’un salouva vert au fil d’or et d’un kishali (châle) assorti, ne manque pas de répondre « marahaba » (« merci ») en posant une main sur son cœur. Connue « des Mahoraises et Mahorais de 2 à 99 ans », admet l’artiste de 42 ans dans un grand éclat de rire, Zily est la voix de Mayotte. Ses chansons en shimaoré et kibushi (les deux langues locales) puisent dans les musiques traditionnelles de l’archipel revisitées avec de l’afrobeat, de l’amapiano.
A Mayotte, Zily est « partout », résume, éblouie, Maïmouna Omar, élève de terminale à Mamoudzou. Dans les fêtes familiales, dans les discothèques, même dans les sonneries de fin de classe des établissements scolaires. « Elle est notre Aya Nakamura nationale, s’émerveille Baraka Mahamouda, 35 ans, cheffe d’entreprise. Une fierté pour Mayotte, un modèle pour nous. Elle a réussi à faire sa place dans l’Hexagone. » Référence à cette reconnaissance nouvelle : être la première artiste mahoraise à se produire dans une grande salle parisienne, au Casino de Paris, le 22 mai 2026. Source d’inspiration dans le département le plus pauvre de France, Zily donne un autre récit de Mayotte que celui d’un territoire sans cesse bouleversé par des crises sécuritaires ou sanitaires, et dévasté il y a un an par le cyclone Chido, le 14 décembre.
Inspirations debaa et mbiwi
Fière de son métissage, malgache par son père et mahoraise par sa mère, Zily incarne un archipel du sud de l’océan Indien qui ne reste pas figé ; celui qui s’ouvre au reste du monde par la fusion des sonorités, en préservant son identité. Grâce à sa grand-mère, à Tsingoni, dans l’ouest de l’île, elle a d’abord appris, enfant, la musique traditionnelle mahoraise et la maîtrise des vocalises avec le debaa. Une musique d’influence arabe et indienne, mélange de danses avec les mains et de rythmes lents avec des tambours.
Le mbiwi, qui se joue avec des claves de bambou, constitue sa deuxième source d’inspiration. Avec son premier groupe de musique créé en 2009, raconte la chanteuse, « nous avons remis au goût du jour cette musique démodée en favorisant l’émergence de groupes de femmes avec des “battles” de textes ». Dix ans plus tard, le groupe ajoute des tambours, le ngoma, et de la guitare basse. « Pour asseoir le groove, précise-t-elle. Cela nous a permis de toucher davantage de personnes dans l’océan Indien. » A Madagascar, aux Comores, à Zanzibar et à La Réunion.
Fonctionnaire au conseil départemental de Mayotte, Zily décide, en 2015, de démissionner d’un poste confortable et envié. Un choix courageux dans la mesure où « il est difficile de vivre de la musique dans l’archipel ». Le statut d’intermittent du spectacle n’est pas reconnu et, mis à part Mayotte la 1re, la télévision et radio publique, personne ne reverse de droits aux auteurs-compositeurs. Six ans plus tard, la chanteuse et joueuse de percussions fonde son propre label, Yeka Music.
« Yeka ba ba, c’est mon cri de guerre signifiant en kibushi “oui, on y va” ou encore “faut se réveiller et y aller”. Je le dis avec une tonalité musclée », explique cette énergique mère de six enfants, artiste et entrepreneuse. Simultanément par la création de vêtements et par son « business de chansons personnalisées ». Des textes écrits sur mesure qui lui sont demandés à l’occasion des « grands mariages » pouvant rassembler, selon la tradition de Mayotte et des Comores, plusieurs centaines de personnes.
Société matriarcale
Cette activité rémunérée lui permet de soutenir sa carrière d’artiste marquée par des concerts, un premier EP en 2022 et des clips. Dans plusieurs chansons, Zily défend la place des femmes à Mayotte, société matriarcale dans laquelle le champ politique reste paradoxalement dominé par les hommes. « Pourtant, ce sont les femmes qui transmettent les valeurs et qui assurent l’éducation », observe la chanteuse. Dans le morceau Amani (« paix »), ponctué de rythmes suaves, elle décrit la femme comme « une reine ». « On ne dit pas assez aux femmes qu’elles sont des reines afin de leur donner confiance. Qu’elles soient fières pour tout ce qu’elles entreprennent, plaide-t-elle. Je défends l’image de la femme forte mahoraise. Elle ne reste pas à regarder les hommes prendre des décisions. Cela saute aux yeux. Même si cela n’est pas assez reconnu. »
Après le cyclone Chido, un « traumatisme individuel et collectif » qui a fait au moins 40 morts, 41 disparus et des milliers de personnes ayant perdu leur habitation, Zily a composé Mamio (« la rosée du matin »), une chanson sur « la résilience ». Un terme qui peut paraître galvaudé quand on parle de Mayotte, mais pas pour Zily. « Mamio, c’est aussi la force tranquille, défend-elle. Pour dire : tu es petit, mais tu peux faire de la magie. » Dans le contexte de lente reconstruction de Mayotte, le mot exprime aussi « le combat vis-à-vis de soi-même ». « Se battre sans pour autant attendre et demander. Toutes les solutions ne peuvent pas venir des autorités », alerte Zily, qui milite pour son archipel et sa jeunesse qui constitue la moitié de la population.
Avec des messages d’espoir et d’encouragement, ses chansons cherchent à apaiser les cicatrices d’un territoire en souffrance, souvent convaincu d’être abandonné à son sort. « J’adore Mayotte, souffle Zily, même s’il est parfois compliqué d’y vivre. »
[Source: Le Monde]