Les repas à 1 euro expérimentés par les étudiants et les personnels sur le campus de Villetaneuse : « Un galop d’essai avant la rentrée »
Depuis lundi, l’ensemble des étudiants peuvent bénéficier du nouveau tarif dans tous les restaurants universitaires gérés par le Crous. Loin des clivages politiques, la mesure réjouit les étudiants attablés, mais les personnels craignent l’affluence à la rentrée et réclament des moyens à la hauteur.
Mardi 5 mai, un peu avant midi, les étudiants se pressent à l’intérieur du restaurant du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous) de Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), sur le campus de l’université Sorbonne-Paris Nord. Aux habitués se mêlent d’autres qui ne connaissent pas encore très bien les lieux.
C’est le cas d’Emilie (les personnes citées par leur seul prénom ont souhaité rester anonymes), 20 ans, en troisième année de licence en mathématiques appliquées. L’étudiante, non boursière, devait s’acquitter, jusqu’alors, d’un tarif de 3,30 euros par repas contre 1 euro pour les boursiers. « J’apportais ma nourriture tous les midis parce que je pouvais faire des repas pour moins de 3 euros », justifie la jeune fille. Depuis le 4 mai, Emilie, comme l’ensemble des étudiants, bénéficie du tarif unique d’1 euro.
Ce nouveau prix, placardé sur tous les murs du restaurant universitaire, trouve son origine dans l’accord passé entre le Parti socialiste et le premier ministre, Sébastien Lecornu, pour que soit voté le projet de loi de finances de 2026. Instauré à partir de la rentrée 2020 dans le contexte de la crise liée au Covid-19, le tarif de 1 euro était réservé aux étudiants touchant une bourse sur critères sociaux et ceux justifiant d’une situation de précarité. Son accès avait été élargi ponctuellement à l’ensemble des étudiants, entre janvier et août 2021. Initialement opposé à l’élargissement de la mesure, le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a finalement dû faire machine arrière.
« Des bras supplémentaires »
Au menu ce midi, ratatouille, riz camarguais, pizza et le traditionnel steak frites. « J’habite seule, je dois payer mes courses, le loyer, etc. Alors oui, je trouve que ça fait une vraie différence », explique Melina, 22 ans, en première année de sciences de l’information et de la communication. « Ça va beaucoup m’aider », acquiesce sa voisine de table Mathilde, 19 ans. L’étudiante, qui fait des baby-sittings deux fois par semaine afin de payer ses études, calcule qu’elle fera 42 euros d’économies par mois. « On voyait sur les réseaux sociaux que les gens avaient peur de l’attente, qu’il y ait trop de monde. Mais honnêtement aujourd’hui ça va, c’est rempli comme d’habitude », poursuit Mounia, 18 ans. Toutes trois assurent avoir appris la nouvelle sur les réseaux sociaux.


Pour Virginie Catherine, directrice générale du Crous de Créteil, la mise en place du repas à 1 euro en ce début de mai, alors qu’une partie des étudiants n’est déjà plus sur le campus, est comme un « galop d’essai avant la rentrée ». « Cela permet de faire du rodage, de continuer à acheter du matériel, de lancer les recrutements », assure-t-elle. C’est aussi la justification du ministère de l’enseignement supérieur, qui admet lancer le dispositif dans un moment de tension moins élevée. Dans l’académie de Créteil, ce sont plus de 2,3 millions de repas qui ont été servis en 2025, dont plus de la moitié (70 %) à destination des étudiants boursiers et précaires, rapporte Virginie Catherine.
Mais Naïma Bourenane, employée en cuisine, ne cache pas son inquiétude face au risque d’une saturation. « Tout ce qu’on demande, ce sont des bras supplémentaires. Sinon ça va être dur, assure-t-elle. Il faut que les choses soient bien faites pour que les étudiants mangent bien et dans de bonnes conditions. » Vingt personnels supplémentaires vont être embauchés dans l’académie de Créteil, grâce à la rallonge de 20 millions d’euros annoncée par le ministre de l’enseignement supérieur en février – soit 204 postes sur l’ensemble du territoire, précise la direction du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous).
Entre mai et décembre, le coût de la mesure est évalué à 50 millions d’euros, dont 30 millions pour compenser la perte de recettes liée au nouveau tarif. Une enveloppe de 120 millions d’euros a aussi été annoncée pour 2027 par le ministère, afin de poursuivre le développement de cette mesure, affirme le Cnous. L’établissement a estimé la hausse de la fréquentation à 12 % au niveau national sur l’ensemble des 966 lieux de restauration à la rentrée. « A la fin du mois de juin, on fera le bilan et cela nous permettra d’ajuster les quantités pour septembre, détaille Aurélien Leinheiser, le directeur de la restauration de Créteil. Pour les places assises, il faudra réfléchir : peut-être voir pour des horaires décalés ou inciter les étudiants à rester moins longtemps. »
« Urgence sociale »
Pour les non-boursiers, il faut aussi se familiariser avec un nouvel outil puisqu’il est désormais nécessaire d’avoir un compte Izly, qui permet de justifier leur statut étudiant pour payer. Deux jours après le lancement du dispositif, tous les jeunes ne sont pas rodés. A la caisse, Fatima – qui occupe ce poste depuis trente-deux ans – l’explique patiemment aux étudiants. « Il y en a plein qui ne savent même pas qu’ils peuvent avoir accès au tarif à 1 euro ! », s’exclame-t-elle.


Néanmoins, au sein des étudiants boursiers, une critique émerge. Auparavant, ils avaient accès à deux repas à récupérer dans la matinée – ce qui leur permettait d’avoir un repas pour le soir. « Désormais, on ne peut récupérer le deuxième qu’à 14 heures et uniquement s’il en reste », regrette Azziz, 22 ans, étudiant en licence de mathématiques. « Ce n’est pas avantageux pour les étudiants qui payaient déjà 1 euro, mais je comprends que c’est mieux pour les autres », ajoute-t-il. « On est tous étudiants, alors c’est plus égalitaire qu’on paie tous le même tarif », nuance Alexa, 22 ans, en double licence économie et géographie.
Suzanne Nijdam, présidente de la Fédération des associations générales étudiantes, se félicite d’une avancée face à « l’urgence sociale ». Elle rappelle néanmoins que tous les étudiants ne sont pas concernés, puisqu’ils n’ont pas tous la chance d’avoir un Crous à proximité. « Il est donc nécessaire de proposer des mesures pour ceux éloignés des centres urbains. Ce dispositif ne doit pas servir de caution sociale afin de faire passer d’autres mesures qui précarisent les jeunes », souligne-t-elle. Elle fait ainsi référence aux étudiants extracommunautaires, soumis à des frais d’inscription différenciés et dont l’aide personnalisée au logement (APL) est supprimée. « Je trouve ça bien de payer 1 euro, mais si c’est pour, à côté, ne pas avoir d’APL, ça n’a pas d’intérêt », peste Lina, 20 ans, en repoussant son plateau-repas.
[Source : Le Monde]