Les forêts au Sahel: plus que des refuges, de véritables bases d'opérations jihadistes
Le long de la Nationale 6, axe stratégique reliant Bamako au centre du Mali, l'armée a remodelé le paysage ces dernières semaines : la végétation de la forêt classée de la Faya a été rasée près de la chaussée pour anticiper les embuscades des jihadistes.
Les massifs forestiers sont utilisés à la fois comme des refuges mais aussi des bases par les insurgés pour lancer leurs attaques meurtrières sur les routes du Sahel.
Au Mali, les jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), la branche sahélienne d'Al-Qaïda, opèrent ainsi depuis l'immense forêt de 80.000 hectares de la Faya, située à une quarantaine de kilomètres de la capitale, pour mener leurs attaques contre des postes de péage et des véhicules de transport en commun ou de marchandises.
Depuis juin, la Faya est devenue une "zone d'intérêt militaire interdite aux civils", comme 38 autres forêts et parcs "susceptibles de servir de refuges aux groupes armés terroristes", selon un arrêté interministériel.
"A ce titre, l'état-major général des armées traite (élimine) systématiquement toutes les cibles se trouvant dans lesdites zones", préviennent les autorités.
La décision malienne s'inscrit dans une série de mesures de sécurisation prises après des attaques jihadistes d'ampleur du JNIM, allié à des indépendantistes touareg, fin avril, qui ont notamment tué le ministre de la Défense.
Les forêts et parcs concernés couvrent un arc géographique très large, reliant les régions de l'ouest, près du Sénégal et de la Mauritanie, à celles en périphérie de Bamako, puis au centre et au sud jusqu'aux frontières avec la Guinée et la Côte d'Ivoire.
"Ce sont de grands espaces naturels qui ne sont parfois pas très bien maîtrisés par l'État. Il n'y a pas d'habitations permanentes dans plusieurs de ces zones, pas d'infrastructures, et les commissariats ou les bases militaires sont ailleurs", décrit Franklin Nossiter, analyste Sahel chez International Crisis Group (ICG), une ONG de prévention et d'aide à la résolution des conflits.
"Alors, c'est devenu plus facile pour les groupes jihadistes de circuler, de s'y implanter, et c'est plus compliqué de les pousser dehors", relève le chercheur.
"Enfer"

Des militaires maliens en patrouille dans la forêt de Wagoudou, à la frontière avec la Mauritanie, qui abrite des bases du JNIM, le 18 juillet 2011 AFP Serge DANIEL
Des mesures de sécurisation des forêts existent déjà au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), également confrontés aux violences du JNIM et du groupe État islamique au Sahel (EIS).
Dans le Sud-Ouest nigérien par exemple, dans la région de Torodi, ce sont les espaces très boisés le long de la frontière avec le Burkina, épicentre des violences jihadistes, qui ont été décrétés "zones rouges" par l'armée.
"Ces zones sont des caches des terroristes" qui "estiment que nous détruisons leurs refuges et nous ont avertis à plusieurs reprises", explique un responsable d'une association nigérienne d'exploitants de bois sous couvert d'anonymat.
Selon lui, "24 chauffeurs et apprentis" y ont été "tués" et "52 camions brûlés" par des "terroristes."
"Nous avons arrêté de nous rendre dans cet enfer", confie Hassane Gourouza, un chauffeur de camion.
Mais les forêts ne sont plus que "de simples cachettes temporaires" pour les groupes jihadistes: elles sont "devenues des bases opérationnelles permanentes" depuis plusieurs années, développe pour l'AFP Samir Bhattacharya, chercheur associé à l'Observer Research Foundation, un groupe de réflexion basé à New Delhi (Inde).
"Cette transformation s'explique par les pressions militaires que les jihadistes subissent en milieu urbain et les avantages tactiques offerts par les forêts, comme la possibilité de se cacher de la surveillance aérienne, ainsi que par l'opportunité d'exploiter les économies informelles locales telles que l'exploitation minière artisanale, le pâturage, la contrebande et le braconnage", détaille le chercheur.
Selon l'ONG Acled, qui recense les victimes des conflits dans le monde, "l'usage continu de réserves naturelles et de forêts classées par ces groupes (jihadistes) indique une dépendance délibérée à ces espaces." Les forêts sont même vitales pour leur expansion.
Les drones, "moins efficaces"

Des gardes forestiers béninois s’exercent aux patrouilles dans le centre d’entraînement du parc national de la Pendjari, près de Tanguiéta (Bénin), le 11 janvier 2018 AFP STEFAN HEUNIS
"Le JNIM s'est d'abord étendu dans la sous-région à travers le complexe de réserves et parcs nationaux de W-Arly-Pendjari (WAP)", à cheval sur le Bénin, le Niger et le Burkina et à proximité des frontières du Nigeria et du Togo, précise Acled.
Quant à l'EIS, il a établi un "réseau de camps dans des collines boisées (...) le long de la frontière entre le Niger et le Nigeria, qui offrent des sites de refuge isolés", ajoute l'ONG.
Le JNIM, qui a commencé à revendiquer ses premières attaques au Nigeria fin 2025, connaît très bien l'intérieur des parcs contrairement aux armées sahéliennes, pour lesquelles "le terrain est inhospitalier pour les véhicules blindés", explique un rapport de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), une ONG d'experts sur le crime organisé basée à Genève (Suisse).
Même les drones armés sur lesquels misent les forces de sécurité sahéliennes sont peu efficaces à cause de la "forte couverture végétale", dit Franklin Nossiter, de l'ICG.
"Chasser tout le monde de la zone et puis essayer de mettre le feu peut alimenter le recrutement des groupes jihadistes, car si des innocents sont tués, c'est ce qui va créer les nouveaux jihadistes de demain", prévient le chercheur.
[Source : TV5Monde]