La main de la Russie derrière le rapprochement entre le Mali et l’Algérie
Bamako et Alger ont mis fin, le 10 juillet, à quinze mois de crise diplomatique. Un rapprochement encouragé par Moscou et favorisé par la médiation du Niger.
Les tensions étaient si fortes que peu imaginaient un tel rapprochement. Le 10 juillet, après quinze mois d’une crise diplomatique sans précédent, l’Algérie et le Mali ont annoncé la réouverture réciproque de leurs espaces aériens et le retour de leurs ambassadeurs à Alger et Bamako. Les deux diplomates avaient été rappelés par leurs gouvernements respectifs en avril 2025, après la destruction d’un drone malien par l’armée algérienne, dans les environs de Tin Zaouatine, au-dessus de la frontière commune aux deux pays.
En coulisse, ce dégel surprise entre les deux voisins a été encouragé par leur influent allié commun russe, rapportent des sources concordantes. Entre la junte du général Assimi Goïta, qu’elle protège avec ses près de 2 500 militaires d’Africa Corps déployés au Mali, et l’Algérie, l’un de ses principaux partenaires et clients militaires en Afrique, la Russie avait tout intérêt à la désescalade.
Dès juin 2025, alors qu’il le recevait au Kremlin, Vladimir Poutine avait encouragé Assimi Goïta à renouer avec Alger, selon une source malienne au fait des discussions. Sans grand succès : trois mois plus tard, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le premier ministre malien, le général Abdoulaye Maïga, tenant d’une ligne dure à l’égard de ses voisins du Nord, les avait accusés « d’offrir le gîte et le couvert à des terroristes ».
Arrière-cour stratégique
Depuis son arrivée au pouvoir par un putsch, en août 2020, la junte du général Goïta accuse, en effet, ouvertement Alger d’ingérence et de soutien des « groupes terroristes » actifs sur son territoire. De quoi provoquer l’ire des dirigeants algériens qui, eux, n’apprécient guère de voir leur influence historique sur le nord du Mali remise en cause par leurs nouveaux interlocuteurs bamakois.
De fait, l’Algérie a toujours considéré cette région frontalière comme son arrière-cour stratégique. « Les services de renseignement algériens parrainent certains chefs de tribus touareg et ont infiltré les réseaux djihadistes pour essayer de garder le contrôle sur le septentrion malien. Ce sont des leviers qu’ils actionnent ou refrènent, au gré de leurs intérêts », explique Ali Bensaad, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII.
Quand, le 25 avril, les indépendantistes à dominante touareg du Front de libération de l’Azawad (FLA) et les djihadistes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), la filiale sahélienne d’Al-Qaida, ont lancé une offensive conjointe d’ampleur dans plusieurs régions du Mali, plusieurs cadres de la junte ont vu la main d’Alger derrière. « Les Algériens ont leurs relais au sein du FLA et du GSIM. Ils ont forcément joué un rôle », estime un officier malien. A l’époque, les deux groupes armés avaient conquis Kidal et Tessalit, dans le nord du pays, et laissé les militaires russes qui y étaient basés partir sans être inquiétés, en vertu d’un accord passé sous l’égide de l’Algérie.
Après ces attaques, qui ont ébranlé la junte du général Goïta et mis en lumière les difficultés sécuritaires rencontrées par ses troupes dans le pays, Moscou a pressé ses protégés maliens de trouver une solution politique. Et donc de tendre la main aux Algériens malgré l’hostilité qu’ils leur vouent. Parmi les médiateurs mobilisés par le Kremlin, le chef de la junte au pouvoir au Niger, membre, aux côtés du Mali et du Burkina Faso, de l’Alliance des Etats du Sahel (AES). Le général Abdourahamane Tiani s’est rendu à Alger à la mi-février. Depuis, il plaide pour une réconciliation entre ses alliés maliens et leurs voisins algériens.
Revenir à l’accord de paix de 2015
Si elles étaient amorcées, les tractations diplomatiques entre Russes, Maliens et Algériens se sont accélérées au début de juillet en raison d’une nouvelle poussée de fièvre sur le terrain militaire au Mali. Le 4 juillet, le FLA et le GSIM ont déclenché la seconde vague de leur offensive, en menant une série de nouvelles attaques dans différentes régions du pays. Parmi elles, un assaut contre Anéfis, dernière emprise majeure de l’armée malienne et d’Africa Corps dans la région de Kidal, mais aussi verrou stratégique sur la route descendant vers Gao et Tombouctou, les deux principales villes du nord du Mali.
Alors que les combats y faisaient rage, causant des dizaines de morts dans les deux camps, Sergeï Lavrov, le ministre des affaires étrangères russe, s’est rendu le 8 juillet à un sommet de ses homologues de l’AES à Niamey. « Il leur a redit que la solution du tout militaire n’était pas bonne et que le Mali devait se réconcilier avec l’Algérie », explique la source malienne précitée.
Le chef de la diplomatie russe a insisté également sur la nécessité de revenir à l’accord de paix d’Alger, signé en 2015 par les groupes rebelles et le gouvernement malien après une longue médiation algérienne. Le jugeant attentatoire à la souveraineté nationale, la junte du général Goïta en avait annoncé la fin avec « effet immédiat »en janvier 2024.
Le lendemain de ce sommet, après six jours d’une âpre bataille, un imposant convoi d’Africa Corps et de l’armée malienne est enfin parvenu à entrer dans Anéfis, désertée quelques heures plus tôt par les combattants du FLA et du GSIM. « La manière dont ils se sont évaporés d’Anéfis laisse penser qu’il y a pu avoir un nouveau deal avec les Algériens à la demande des Russes. D’autant que, la veille, des officiers des deux groupes s’étaient réunis dans la zone et avaient pris l’engagement de poursuivre le combat », s’étonne une source touareg proche des indépendantistes.
Selon Mohamed Elmaouloud Ramadane, le porte-parole du FLA, l’annonce du réchauffement entre l’Algérie et le Mali dans la foulée n’a « rien à voir » avec le retrait de ses troupes et de celles du GSIM d’Anéfis. « Ce sont deux pays souverains, qui se parlent entre eux. Nous avons décidé de nous retirer de manière stratégique, sans que personne ne nous le demande », assure-t-il.