La dialectique de l’oppression entre l’Iran et l’Irak
Depuis l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, le régime des ayatollahs dispose dans le pays voisin d’une profondeur stratégique qui facilite la répression de la contestation en Iran même, analyse l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique.
En septembre 1980, la République islamique d’Iran semble à bout de souffle. L’ayatollah Khomeyni, qui l’a établie un an et demi plus tôt par le renversement du Shah, est contesté de toutes parts et affaibli par les luttes de faction.
Saddam Hussein, maître absolu de l’Irak voisin, croit le moment propice pour porter le coup de grâce à l’éternel rival de Bagdad. Mais l’invasion irakienne de l’Iran, loin d’affaiblir le régime des ayatollahs, suscite une mobilisation patriotique, y compris au sein de la minorité arabe d’Iran. Une telle agression extérieure aura ainsi paradoxalement sauvé la République islamique, dont les gardiens de la révolution deviennent le bras armé. Israël apporte un soutien aussi discret que déterminant au régime des ayatollahs, au nom d’une hostilité partagée à la plus puissante armée arabe qu’est celle de l’Irak.
En juillet 1982, les troupes iraniennes renversent le cours de la guerre en envahissant à leur tour l’Irak, provoquant cette fois un sursaut de solidarité nationale au sein de la population irakienne, pourtant majoritairement chiite. La guerre s’achève, en août 1988, sur le rétablissement du statu quo, malgré un effroyable bilan d’un demi-million de morts en Iran et d’un quart de million en Irak. La frontière d’empires qu’Ottomans et Perses ont tracée en 1639 est ainsi restaurée entre l’Iran et l’Irak.
Le basculement de 2003
L’invasion, puis l’annexion du Koweït par l’Irak, en août 1990, entraîne la constitution, sous l’égide des Etats-Unis, d’une coalition qui, six mois plus tard, libère l’émirat après une offensive éclair. Mais l’armée américaine, qui a encouragé la population irakienne à se soulever contre Saddam Hussein, préfère maintenir celui-ci en place au nom de la restauration du statu quo.
Des dizaines de milliers d’insurgés, majoritairement chiites, sont ainsi massacrés par la dictature irakienne en toute impunité. Ce bain de sang affaiblit durablement l’opposition intérieure, laissant le champ libre aux partis pro-iraniens. Ils développent leurs réseaux en Irak à la faveur de l’invasion américaine de mars 2003 et du renversement de Saddam Hussein.
A bien des égards, Washington a brisé par son occupation la frontière historique qui prévalait depuis près de quatre siècles entre l’Iran et l’Irak, livrant celui-ci à l’emprise multiforme de celui-là. Les gardiens de la révolution, fer de lance de la guerre contre l’Irak de 1980 à 1988, deviennent celui de la pénétration de l’Iran en Irak.
La répartition du pouvoir que les Etats-Unis instituent en Irak entre chiites, sunnites et Kurdes fait le jeu des partis disposant à la fois d’une milice agressive et d’une clientèle communautarisée. Les formations soutenues par l’Iran tirent le plus grand bénéfice de cette dynamique confessionnelle. Nouri Al-Maliki, le candidat des gardiens de la révolution, devient ainsi l’homme le plus puissant d’Irak en tant que premier ministre en mai 2006.
Peu importe à Téhéran que le sectarisme de Nouri Al-Maliki fasse le lit des djihadistes de l’Etat islamique en Irak, devenu en avril 2013 l’Etat islamique en Irak et en Syrie (désigné dès lors sous son acronyme arabe de Daech). Certes l’offensive de Daech dans le nord de l’Irak, à l’été 2014, contraint enfin Nouri Al-Maliki à la démission. Mais les milices mobilisées pour contrer l’avancée djihadiste sont largement contrôlées par les gardiens de la révolution.
C’est ainsi que les Etats-Unis, après avoir offert en 2003 leur couverture institutionnelle à la mainmise iranienne sur l’Irak, accordent, une décennie plus tard, leur couverture aérienne à l’infiltration des gardiens de la révolution dans tout le pays.
L’échec du soulèvement anti-iranien de 2019
Les milices pro-iraniennes, loin de désarmer après la défaite de Daech en Irak, en juillet 2017, étendent leurs réseaux d’intimidation et de corruption, sur fond de contournement en Irak des sanctions internationales contre l’Iran. Leur pouvoir va bien au-delà des 48 députés (sur 329) élus sous leur bannière aux législatives de mai 2018.
Et c’est dans les zones majoritairement chiites de Bagdad et du sud du pays que leur arbitraire est le plus durement ressenti, d’où, en octobre 2019, le soulèvement d’une partie de la population chiite contre la tutelle iranienne.
Une des places les plus importantes de la capitale est occupée par les contestataires, tandis que des représentations iraniennes sont attaquées dans le sud du pays. Mais une forme locale d’ « escadrons de la mort » liés aux gardiens de la révolution assassine des centaines de manifestants irakiens, assénant un coup terrible à la mobilisation de la société civile.
Frappe américaine
Les Etats-Unis de Donald Trump laissent sévir la répression, avant de décider de tuer, dans un bombardement à Bagdad, en janvier 2020, le commandant des gardiens de la révolution et un de ses alliés irakiens. Cette frappe américaine permet aux partis pro-iraniens de se poser en défenseurs de la patrie irakienne, en dépit de leur allégeance structurelle envers Téhéran.
C’est cette même dialectique de l’oppression qui continue d’écraser les peuples entre l’Iran et l’Irak. Le régime des ayatollahs vient d’infliger un épouvantable carnage à la population iranienne, avec des milliers, voire des dizaines de milliers de morts dans l’écrasement d’une contestation pourtant pacifique. Les gardiens de la révolution sont en effet prêts à tout pour conserver leur pouvoir sans partage en Iran, ordonnant à leurs supplétifs en Irak de s’abstenir de provoquer Israël, ne serait-ce que pour préserver leurs réseaux d’influence et de trafic.
C’est ainsi que Nouri Al-Maliki est aujourd’hui le candidat le plus sérieux à la présidence du gouvernement en Irak. L’homme de Téhéran à Bagdad peut même dénoncer les « ingérences » de la Maison Blanche, qui s’oppose publiquement à sa nomination. Une fois de plus, l’aveuglement de Washington, qui a littéralement livré l’Irak à l’Iran depuis deux décennies, demeure le principal atout du régime des ayatollahs dans la vassalisation de ce pays qui lui avait tant résisté.
[Source: Le Monde]