Le chômage des jeunes, une « bombe à retardement » qui menace les pays en développement

Selon la Banque mondiale, 1,2 milliard de personnes entre 15 et 24 ans vont entrer sur le marché du travail d’ici à 2035 dans les pays en développement.

Fév 5, 2026 - 13:00
Le chômage des jeunes, une « bombe à retardement » qui menace les pays en développement
Lors d’un grand forum de l’emploi, au stade Talkatora, à New Delhi, le 19 juin 2025. SANJEEV VERMA/HINDUSTAN TIMES VIA GETTY IMAGES

Ce sont des chiffres qui illustrent à eux seuls l’ampleur de la crise de l’emploi dans les pays en développement, en particulier chez les jeunes. En 2025, les chemins de fer indiens ont reçu 18,7 millions de candidatures pour 60 000 places disponibles. Au Nigeria, 1,8 million de personnes se sont disputé les 50 000 places proposées dans la fonction publique. Ces postes de fonctionnaires sont si convoités qu’ils s’obtiennent parfois contre des pots-de-vin en Afrique ou dans le sous-continent indien. Sur les nombreux forums en ligne, les internautes s’échangent des conseils sur le montant à débourser pour pouvoir décrocher un poste dans la police ou dans une administration.

Ce n’est que le début de la crise, a averti la Banque mondiale dans un rapport publié le 13 janvier. Selon ses calculs, 1,2 milliard de personnes, entre 15 et 24 ans, vont entrer sur le marché du travail d’ici à 2035 dans les pays en développement. Au Ghana, le ministre du développement, George Opare-Addo, qualifie le chômage des jeunes de « bombe à retardement » tandis qu’au Bangladesh, le sujet monopolise les débats de la campagne électorale, à quelques semaines du scrutin organisé le 12 février.

Dans ce pays où le nombre de jeunes sans emploi a doublé en l’espace de sept ans, 44 % des électeurs s’apprêtent à voter pour la première fois. « Partout, les responsables politiques s’inquiètent pour l’emploi et la croissance », souligne Ayhan Kose, le chef économiste adjoint à la Banque mondiale, précisant que la situation est particulièrement préoccupante en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud (respectivement 330 millions et 280 millions de nouveaux actifs attendus d’ici à 2035).

La décélération de la croissance économique dans les pays en développement n’arrange rien. Celle-ci est passée en moyenne annuelle de 6 %, dans les années 2000, à 5 % dans la décennie suivante et elle ne dépasse pas 4 % depuis 2020. Un ralentissement attribué à la pénurie d’investissement et à la faible hausse de la productivité. « L’industrie manufacturière ne crée plus autant d’emplois qu’auparavant, ajoute M. Kose, et cela est dû à la baisse de la croissance du commerce mondial et à l’automatisation des tâches. »

« Des conditions dignes »

Selon la Banque mondiale, les pays à faible et moyen revenu ont désespérément besoin d’attirer des investissements pour combattre le chômage des jeunes. Depuis la crise financière mondiale de 2008-2009, les investissements ont reculé pour se situer à un niveau deux fois inférieur à celui des années 2000. « Les pays en développement risquent de passer à côté du dividende démographique », redoute Henrik Urdal, chercheur à l’institut norvégien Peace Research Institute Oslo, un phénomène qui désigne l’accélération de la croissance dans les économies où la population active est nettement supérieure aux personnes à charge, comme les retraités ou les enfants.

« L’enjeu n’est pas seulement de créer des emplois, mais de veiller à ce qu’ils permettent de sortir de la pauvreté en offrant des conditions dignes et des revenus réguliers », nuance Laura Alfers, coordinatrice internationale chez Wiego, une association qui représente les travailleurs du secteur informel dans les pays en développement. Or, selon les chiffres publiés à la mi-janvier par l’Organisation internationale du travail (OIT), 300 millions d’individus qui gagnent moins de 3 dollars (2,5 euros) par jour restent piégés dans la pauvreté et l’exclusion et ils sont 2,1 milliards bloqués dans le secteur informel. « La situation se dégrade clairement dans les pays à bas et moyen revenu depuis 2015 », affirmeEkkehard Ernst, le chef de l’unité macro-économique de l’OIT.

Des jeunes candidats participent à un test d’aptitude physique, lors d’une campagne de recrutement pour des emplois temporaires dans la police, à Katmandou (Népal), le 20 janvier 2026.

Faut-il que les pays en développement mettent en place un système de protection sociale, comme il en existe déjà en Afrique du Sud ou en Inde ? « Les législations existent déjà dans de nombreux pays mais elles ne sont pas appliquées », répond M. Ernst. Cette absence de protection sociale s’explique en partie par des raisons financières : elle coûterait entre 1 % et 2 % du PIB, alors que les pays en développement doivent rembourser une lourde dette, héritée de la pandémie de Covid-19, et sont fragilisés par la baisse de l’aide au développement.

« Ces pays dépendent souvent de financements extérieurs irréguliers, ajoute M. Ernst, or pour garantir un système de protection sociale il faut un budget stable qui repose sur des recettes fiscales. » Pour l’économiste de l’OIT, l’amélioration de la qualité de l’emploi dans un pays dépend de son intégration dans l’économie mondiale : « Sous certaines conditions, lorsque l’économie est reliée aux chaînes de valeur mondiales, la part du travail informel diminue, ce qui n’est pas le cas lorsqu’un pays ne fait qu’exporter des matières premières. »

Statut social

La crise de l’emploi alimente-t-elle la colère sociale ? Les pays secoués par les troubles politiques au cours des derniers mois, comme Madagascar, la Tanzanie, le Maroc ou l’Indonésie, ont en commun d’avoir une population active jeune et précaire. Dans le dernier cité, ceux qui ont été au cœur des manifestations en mai puis en septembre 2025 sont les « ojol », des livreurs payés à la tâche par des plateformes en ligne ; ils réclamaient une meilleure protection sociale et des indemnités en cas d’accident. Au Maroc, les manifestants du mouvement GenZ 212, descendus dans les rues en octobre 2025, étaient, pour la plupart, des jeunes diplômés au chômage.

Au-delà du revenu qu’il procure, l’emploi joue un rôle central dans le statut social. En Inde, il peut notamment améliorer les perspectives sur le marché du mariage arrangé ; ailleurs il ouvre la porte à l’indépendance.

En s’appuyant sur de nombreux entretiens menés avec des jeunes de cinq pays arabes, entre fin 2014 et 2016, Kari Paasonen, doctorant à l’université finlandaise de Tampere, conclut qu’« il n’existait pas de différence nette entre les jeunes au chômage et les autres quant à leur propension à s’engager dans la violence politique ou dans des manifestations ». Dans son article publié en juillet 2025, le jeune chercheur observe que « le simple fait de fournir des emplois aux gens ne suffit pas à améliorer la stabilité politique sociale » et de conclure : « Il faut prêter davantage attention à la qualité des emplois. »

[Source: Le Monde]