Au Pays de Galles, les indépendantistes espèrent arriver en tête d’un scrutin pour la première fois de leur histoire

Le 7 mai, des élections régionales et locales pourraient être marquées par une défaite du Parti travailliste. La formation du premier ministre, Keir Starmer, pourrait en particulier être devancée au Pays de Galles, où elle domine depuis un siècle. Les indépendantistes de Plaid Cymru et l’extrême droite de Reform UK espèrent tirer parti de ce recul.

Mai 4, 2026 - 10:01
Au Pays de Galles, les indépendantistes espèrent arriver en tête d’un scrutin pour la première fois de leur histoire
Rhun ap Iorwerth, chef de file du Plaid Cymru, lors du lancement du programme électoral du parti, à Wrexham (Pays de Galles), le 9 avril 2026. PA PHOTOS/ABACA

On dirait que les habitants de Pontypridd se sont tous donné rendez-vous au Prince’s, ce 13 avril. Ce salon de thé tout droit sorti des années 1950, avec sa rutilante machine à café ou ses succulents pancakes aux raisins, est une institution de cette ville du sud du Pays de Galles, connue pour son vieux pont de pierre enjambant la rivière Taff et son glorieux passé minier. Au XIXe siècle, la gare de Pontypridd voyait transiter l’essentiel du charbon extrait des vallées du Rhondda et de la Taff, au cœur du bassin minier gallois. Le minerai était acheminé jusqu’au port de Cardiff, la capitale, d’où il était expédié partout dans l’Empire britannique.

Pontypridd n’a toujours pas retrouvé son dynamisme d’avant la fermeture des mines, qui a eu lieu dans les années 1980 et 1990. « Les priorités des habitants sont le manque de perspectives professionnelles, les prix de l’énergie, les risques constants d’inondations, les listes d’attente au NHS [le service de santé britannique] et, en toile de fond, la pauvreté »,liste Heledd Fychan, 45 ans, députée du Senedd, le Parlement gallois. L’élue du parti Plaid Cymru (favorable à l’indépendance du Pays de Galles) a donné rendez-vous au Prince’s pour mieux souligner la tradition d’accueil de la région : « Le café a été fondé par une des nombreuses familles italiennes venues s’installer dans le bassin minier après la seconde guerre mondiale », raconte-t-elle.

Tête de liste pour Pontypridd aux élections du 7 mai, où sera renouvelé le Senedd (ainsi que le Parlement écossais et de nombreux conseils locaux anglais), Heledd Fychan insiste sur une différence fondamentale entre Plaid Cymru et la formation de droite radicale Reform UK. Le parti indépendantiste, mené par Rhun ap Iorwerth, un ex-journaliste à la BBC, valorise la « contribution importante » de la migration à l’économie et aux services publics et « condamne ceux qui en font un sujet de division », à en croire sa profession de foi.

Mené par Nigel Farage, premier dans les sondages depuis plus d’un an au niveau britannique, Reform UK était jusqu’à présent inexistant au Pays de Galles. Il n’a décroché aucun siège aux élections du Senedd en 2021 et n’a récupéré une élue, mi-2025, qu’à la faveur d’une défection des tories. Mais il est désormais au coude-à-coude avec Plaid Cymru, les deux partis enregistrant chacun autour de 30 % des intentions de vote des Gallois. Selon toute vraisemblance, l’un des deux mettra fin, le 7 mai, à l’exceptionnelle domination du Labour dans cette petite nation de l’ouest du Royaume-Uni.

Faux pas du gouvernement Starmer

Depuis 1923, le Labour gallois est arrivé en tête de toutes les élections générales à Westminster et il a été le premier parti à toutes les élections du Senedd, depuis la création de l’assemblée régionale, en 1999. Le 7 mai au soir, il pourrait n’arriver qu’en troisième position de ce scrutin à la proportionnelle, avec seulement 12 sièges sur un total de 96. « Le Labour gallois est un des partis ayant eu le plus de succès électoraux au monde, mais cela va probablement changer d’ici trois semaines », présage Laura McAllister, spécialiste des politiques publiques et des questions constitutionnelles à l’université de Cardiff. Le Labour gallois paye les multiples faux pas du gouvernement de Keir Starmer, installé depuis juillet 2024.

Le premier ministre est sur la sellette, incapable de justifier sa décision très mal avisée d’avoir nommé ambassadeur à Washington l’ex-ministre de Tony Blair Peter Mandelson, malgré sa proximité avec le délinquant sexuel Jeffrey Epstein. « Les gens ont voté pour le changement aux élections générales de 2024 [en mettant fin à quatorze ans de domination conservatrice à Westminster], ils se sentent trahis. Le gouvernement gallois a aussi accumulé les erreurs : après la démission du premier ministre Mark Drakeford [qui s’était engagé à ne servir que cinq ans], son successeur, Vaughan Gething, n’a tenu que quatre mois [au printemps 2024] à cause d’un scandale lié au financement de sa campagne », explique Heledd Fychan.

« Le Labour gallois n’a pas non plus une histoire très positive à raconter sur les bénéfices qu’il a apportés aux Gallois après plus de vingt-cinq ans de gouvernement régional », relève l’historien Martin Johnes, qui enseigne à l’université de Swansea. Le fait que les pouvoirs dévolus au Senedd soient limités (l’essentiel de la fiscalité est fixé par Londres, tout comme la justice ou les systèmes d’aides sociales) n’a pas non plus aidé les travaillistes gallois à apporter localement des améliorations tangibles.

Plaid Cymru profite à plein de cette désaffection. A en croire les données compilées par Laura McAllister, 41 % des personnes ayant voté Labour en 2024 devraient reporter leur vote sur ce parti social-démocrate aux propositions très similaires à celles en matière d’aides sociales. Le mouvement séparatiste a jusqu’à présent vécu dans l’ombre des travaillistes. Fondé en 1925 pour promouvoir le gallois, une langue celtique très proche du breton, il n’avait jusqu’à présent pas pu compter sur un sentiment national puissant, contrairement au SNP écossais, pour progresser dans l’électorat. Le Pays de Galles, un patchwork de royaumes celtiques, a été annexé par les Anglo-Normands au XIIIe siècle et n’a conservé aucune institution propre, contrairement à l’Ecosse, qui ne s’est unie à l’Angleterre qu’en 1707.

« Les gens sont perdus »

Dans les rues de Pontypridd, où Heledd Fychan est rejointe par une poignée de collègues pour une séance de tractage, rien n’indique qu’une campagne électorale historique bat son plein. Rares sont les habitants qui ouvrent leur porte pour échanger avec les militants : ici comme ailleurs au Royaume-Uni, les signes d’une apathie électorale sont palpables. « Lors de l’élection au Senedd de 2021, les gens disaient d’emblée qu’ils allaient voter Labour. Aujourd’hui, ils sont perdus, ils se cherchent une nouvelle maison politique », nuance Lis McLean, deuxième sur la liste de Plaid Cymru à Pontypridd, fondatrice d’un centre d’apprentissage du gallois à Merthyr Tydfil.

Reform UK compte profiter de la chute vertigineuse des intentions de vote pour les conservateurs, au Pays de Galles comme dans tout le Royaume-Uni. Plus de la moitié des Gallois ayant voté tories aux élections générales de 2024 sont prêts à donner leur voix à Reform UK, selon Laura McAllister. Nigel Farage a multiplié les déplacements dans le sud du Pays de Galles ces derniers mois, espérant y faire une percée qui confirmerait sa place de favori pour entrer à Downing Street aux élections générales de 2029.

« Sur le terrain, on ne croise pas les militants de Reform UK, mais je ne suis pas naïve, ils ont beaucoup d’argent et mènent campagne, surtout en ligne », dit la députée au Senedd Delyth Jewell, 38 ans, tête de liste Plaid Cymru à Caerphilly. Située au nord de Cardiff, la ville est connue pour son imposant château fort du XIIIe siècle. Avec sa devanture turquoise aux couleurs du parti, assortie du dragon rouge, symbole de la nation galloise, le local de campagne de Reform UK est impossible à rater sur la grand-rue. Pourtant, le 15 avril, il avait baissé son rideau dès le début d’après-midi. Contacté par Le Monde, Llyr Tomos Powell, sa tête de liste locale, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

L’enjeu de la langue

Delyth Jewell, cheffe de file adjointe de Plaid Cymru, reste confiante : le parti indépendantiste a récemment prouvé que, localement, il pouvait contrer les arguments anti-migrants de Reform UK. En octobre 2025, lors d’une élection partielle au Senedd provoquée par le décès du député de la circonscription, le travailliste Hefin David, c’est l’un de ses collègues et membre de Plaid Cymru, Lindsay Whittle, qui a été élu contre le candidat Reform UK à Caerphilly. « Reform UK a mené une campagne provocatrice en s’en prenant aux personnes d’origine immigrée. Mais Caerphilly est un des endroits du Pays de Galles qui en compte le moins. Leur campagne n’a pas fonctionné et elle a mis beaucoup de gens en colère », raconte Delyth Jewell.

Avec son parti pris très « unioniste », c’est-à-dire hostile aux tendances séparatistes, faisant fi des particularismes locaux, Reform UK pourrait aussi s’aliéner des électeurs. Le mouvement a en effet proposé d’abandonner l’objectif de 1 million d’habitants du Pays de Galles capables de parler le gallois d’ici à 2050, fixé par le gouvernement régional travailliste en 2016 et jusqu’alors consensuel (environ 800 000 personnes, sur un total de 3,2 millions, le parlent actuellement). Le quotidien The Guardian a récemment exhumé une vidéo de Nigel Farage, considéré comme une incarnation du nationalisme anglais, décrivant les Gallois comme des personnes « parlant une langue étrangère » alors que le gallois est une langue officielle au Pays de Galles.

Pas question pour autant, pour Plaid Cymru, de crier déjà victoire ou d’insister sur son objectif ultime : l’indépendance. Cette dernière n’est même pas mentionnée dans le programme du parti. « Nous savons qu’une majorité de Gallois ne la soutient pas, ce n’est pas leur priorité du moment », reconnaît Heledd Fychan. Environ 40 % des Gallois y sont favorables, les jeunes l’étant en moyenne davantage que les électeurs plus âgés. « Les membres de Plaid Cymru savent bien que réclamer un référendum sur l’indépendance trop tôt leur aliénerait des électeurs. Et même s’ils le décrochaient, ils risqueraient de le perdre », souligne l’historien Martin Johnes.

[Source : Le Monde]