En Hongrie, la défaite de Viktor Orban ouvre une nouvelle ère
Lors d’une conférence de presse de trois heures, le vainqueur des élections, Péter Magyar, conservateur et pro-européen, a maintenu une certaine ambiguïté au sujet de l’Ukraine, mais a dessiné les contours d’un retour à l’Etat de droit.
En Hongrie, le changement d’ère après seize années de pouvoir de Viktor Orban s’est fait sentir dès le lundi 13 avril sur M1, la première chaîne de la télévision publique hongroise. Alors que Budapest était encore en train de récupérer de la longue nuit de liesse qui a marqué la large défaite du premier ministre nationaliste aux élections législatives de dimanche, le journal du matin de cette chaîne de propagande du pouvoir sortant a pris tout d’un coup un ton plus neutre pour décrire les résultats.
« Tisza a obtenu deux tiers des sièges », a reconnu poliment le présentateur, au sujet de la victoire du parti conservateur et pro-européen de Péter Magyar. « “La Hongrie a choisi l’Europe”, a salué Ursula von der Leyen », a ajouté le journaliste, au sujet d’une présidente de la Commission encore présentée la veille comme une des pires ennemies de la Hongrie. Un peu plus tard dans la journée, M. Magyar a même révélé qu’il avait reçu pour la première fois une invitation à s’exprimer en plateau, en se demandant « si c’était une blague ».
Pendant toute la campagne, l’opposant avait été décrit dans les nombreux médias contrôlés par le pouvoir sortant comme une sorte de psychopathe ou « une marionnette de Kiev et de Bruxelles », selon les jours. Ce basculement subi vers une couverture plus neutre de l’actualité a des raisons évidentes. Vainqueur du scrutin avec plus de 53 % des suffrages, M. Magyar a confirmé, lundi, qu’il comptait « suspendre les programmes d’information » de l’audiovisuel public dès qu’il accédera officiellement au poste de premier ministre, probablement début mai.
Assurer l’indépendance des médias
« Ils m’ont insulté jour et nuit », a-t-il fustigé au sujet de ces médias, placés depuis 2010 sous le contrôle direct de M. Orban. En promettant de « mettre en place un conseil qui assurera leur indépendance sur le modèle de la BBC », il a précisé « que les partis d’opposition auront, bien sûr, le droit d’être interviewés », pour bien marquer la différence avec la situation actuelle. La machine de propagande était l’un des principaux sujets de la très longue conférence que M. Magyar a accordée à une presse internationale massivement présente à Budapest pour couvrir les élections et désireuse d’obtenir des précisions sur les intentions du tombeur de M. Orban.
Pendant trois heures, dans une immense salle du Parc des expositions de la capitale, le futur premier ministre hongrois, 45 ans, s’est exprimé sur ses positions en politique étrangère et sur la manière dont il comptait rétablir l’Etat de droit après seize ans de gouvernance de l’extrême droite. Très attendu sur l’Ukraine et le veto de Viktor Orban contre le projet de prêt européen de 90 milliards d’euros, M. Magyar a louvoyé en renvoyant ce sujet à des discussions « techniques ».
Sans le dire clairement, il a toutefois laissé comprendre qu’il ne voyait pas de raison de maintenir ce veto, alors que la Hongrie ne participe même pas à ce prêt convenu par 24 Etats membres. Pendant toute la campagne, M. Magyar est resté délibérément ambigu à propos de l’Ukraine pour ne pas froisser une opinion publique sceptique sur le soutien à Kiev et ne pas alimenter les attaques de la machine de propagande. Sa large victoire aurait pu libérer sa parole, mais il a choisi de rester dans cette ambiguïté.
Il a ainsi confirmé que la Hongrie ne participera pas à ce prêt, ne livrera toujours pas d’armes aux soldats ukrainiens, continuera de s’approvisionner en pétrole auprès de la Russie, et s’opposera à une adhésion « accélérée » de l’Ukraine à l’Union européenne (UE), ce qui laisse toutefois une marge pour laisser passer une procédure d’adhésion classique. En revanche, M. Magyar a dit très clairement qu’il allait engager les procédures pour faire revenir la Hongrie au sein la Cour pénale internationale, alors que M. Orban avait enclenché, en 2025, une procédure de retrait pour satisfaire son allié, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.
A la tête d’une super majorité annoncée de 138 sièges sur 199 dans le nouveau Parlement, qui va lui permettre de bénéficier de pouvoirs considérables, M. Magyar s’est aussi efforcé de dissiper les doutes sur sa future gouvernance. Connu pour avoir travaillé pendant quatorze ans pour le Fidesz de M. Orban avant de sortir subitement du système en 2024 en dénonçant la corruption observable dans l’entourage du premier ministre, cet ancien haut fonctionnaire a promis de ne pas reproduire les mêmes méthodes.
« Restaurer des contre-pouvoirs efficaces »
« On me compare souvent à Orban, mais je pense être différent de lui en presque tous points », s’est-il défendu, en assurant que sa priorité absolue restait de « restaurer des contre-pouvoirs efficaces », dans un pays où ils ont tous été piétinés depuis 2010. Visiblement rassurée, la Bourse de Budapest a bondi en réaction à la perspective de récupérer les 18 milliards d’euros de fonds européens actuellement gelés par Bruxelles en raison des dérives de M. Orban. Exception notable, les entreprises des proches de M. Orban, qui ont plongé, jusqu’à − 30 % pour Opus Global, appartenant à l’ami d’enfance du dirigeant battu, devenu la première fortune du pays, Lorinc Mészaros.
M. Magyar a notamment promis de respecter les formes pour écarter « les marionnettes de la mafia », ainsi qu’il a qualifié les dirigeants d’institutions publiques dont il a demandé la tête dès dimanche soir. Lundi, le président de la République, Tamas Sulyok, un affidé de M. Orban aux pouvoirs limités et au profil terne, a toutefois fait savoir qu’il comptait bien mener les consultations pour nommer le futur gouvernement et que « la Loi fondamentale [nom de la Constitution hongroise] réglemente clairement le statut juridique du président et les conditions d’exercice de cette fonction ». Egalement dans le viseur de M. Magyar, les présidents de la Cour suprême, de la Cour constitutionnelle, de l’Autorité des médias, de l’Autorité de la concurrence et le chef du parquet se sont aussi retranchés derrière des communiqués similaires.
« Qu’ils se regardent dans le miroir et se demandent s’ils ont tout fait pour servir le peuple hongrois et pour respecter la loi, ils auront la réponse d’eux-mêmes s’il leur reste un peu de dignité », a cinglé M. Magyar. En théorie, le futur chef de gouvernement pourrait aisément les pousser à la porte en modifiant la Constitution grâce à sa super majorité de plus de deux tiers des sièges, mais cela impliquerait de lancer des procédures lourdes et potentiellement contestées. Les nombreux médias privés toujours aux mains du Fidesz ou de proches de M. Orban ont d’ailleurs reproché, dès lundi, à M. Magyar « ses atteintes à l’Etat de droit ».
Copier le scénario polonais
Cette tonalité associée au discours de défaite combatif prononcé par M. Orban dimanche soir semble montrer que le Fidesz s’apprête à mener une guérilla juridique contre le nouveau pouvoir, dans le but de copier le scénario polonais, où la majorité libérale du premier ministre, Donald Tusk, éprouve de grosses difficultés, depuis 2023, à détricoter les réformes de ses prédécesseurs ultraconservateurs du parti Droit et justice. M. Orban a, par ailleurs, de nouveau laissé entendre lundi qu’il souhaitait se maintenir à la tête du Fidesz.
Cette combativité du perdant a visiblement convaincu le président américain, Donald Trump, de ne pas réagir à la défaite de son allié hongrois, qui n’a obtenu que 38 % des voix, après avoir pourtant bénéficié de son soutien. Il a fallu attendre lundi soir pour que le vice-président, J. D. Vance, sur Fox News, se dise « attristé » par la défaite de M. Orban tout en soulignant que les Etats-Unis sont prêts à « travailler » avec son successeur, Péter Magyar. Même la Chine et la Russie, des pays auparavant considérés comme proches de M. Orban, ont reconnu plus tôt le résultat des élections hongroises.
Pour autant, M. Magyar a refusé de critiquer les Etats-Unis. « La situation est différente maintenant que l’élection est passée, a espéré le vainqueur. Les Etats-Unis sont un partenaire important de la Hongrie, et nous devons tout faire pour garder des relations étroites. » Même si le tombeur de Viktor Orban aime se décrire comme pro-européen, il ne se place clairement pas dans le camp de ceux qui plaident pour un renforcement de l’autonomie stratégique de l’UE face aux menaces répétées de rupture des relations transatlantiques provenant de Washington.
[Source: Le Monde]