Le médiateur dans la salle : le président Barzani se rend à Bagdad avec plus que les revendications d'Erbil

À Bagdad, les gouvernements ne naissent pas uniquement des urnes ; ils sont le fruit d’une longue chaîne d’ententes, de garanties et d’inquiétudes réciproques, et c’est dans cette chaîne que le président de la Région du Kurdistan, Nechirvan Barzani, a fait valoir son influence lors d’une visite de deux jours dans la capitale qui, par son timing et l’ampleur de ses rencontres, s’est avérée être bien plus qu’une simple formalité protocolaire.

Mai 7, 2026 - 09:51
Le médiateur dans la salle : le président Barzani se rend à Bagdad avec plus que les revendications d'Erbil

À première vue, cette visite s'inscrivait dans un schéma familier : un dirigeant kurde arrive à Bagdad à l'aube d'un nouveau cycle gouvernemental, réaffirme les principes constitutionnels, puis retourne à Erbil. Mais le contexte politique dans lequel elle s'est déroulée était tout sauf ordinaire. Le processus de formation du gouvernement irakien se déroule sous la pression simultanée d’un conflit régional non résolu, du réajustement de la posture de Washingtonenvers Bagdad, des calculs de Téhéran concernant le prochain cabinet irakien, et d’une série de différends entre Erbil et Bagdad — pétrole, salaires, allocations budgétaires, statut des territoires contestés au titre de l’article 140 — qui n’ont pas quitté la table des négociations depuis des années.

Dans les premières heures suivant son arrivée, Barzani a rencontré les dirigeants du Cadre de coordination chiite au pouvoir, notamment le chef de l’État de droit, Nouri al-Maliki, le Premier ministre par intérim Mohammed Shia al-Sudani, le chef du Mouvement al-Hikma (Sagesse) Ammar al-Hakim, puis le Premier ministre désigné Ali Falah al-Zaidi, ainsi que les dirigeants du Conseil politique national sunnite.

L'ordre du jour est passé de la formation du gouvernement au partage des revenus pétroliers, aux arriérés de salaires, au budget fédéral et à la nécessité de protéger l'Irak d'une escalade régionale — un éventail de sujets qui reflétait non pas une visite de courtoisie, mais une tentative concrète de définir les paramètres de la suite des événements.

Les communiqués officiels issus de ces réunions ont souligné la nécessité d’un gouvernement « à la hauteur des défis de la phase actuelle », capable de répondre aux demandes des communautés constitutives de l’Irak tout en résolvant les différends en suspens entre Erbil et Bagdad sur une base constitutionnelle. Barzani a également réaffirmé la volonté du Kurdistan de soutenir la formation du nouveau gouvernement.

Tâter le terrain

Le politicien kurde Abd al-Salam Barwari a qualifié cette visite de « nouvelle évolution positive pour apaiser les tensions qui ont accompagné la phase post-électorale présidentielle » — tensions qui s’étaient accumulées depuis que le PDK avait revendiqué la présidence irakienne comme un droit politique acquis, pour finalement constater que les dirigeants de la coalition sunnite et chiite étaient divisés entre des candidats kurdes rivaux, certains soutenant le candidat du PUK, Nizar Amedi, plutôt que Fuad Hussein, l’une des figures les plus éminentes du PDK. Barwari a pris soin de qualifier les rencontres de Barzani de « exploratoires » plutôt que « décisives » — s’apparentant davantage à des consultations préliminaires visant à sonder les positions et à échanger des points de vue avant le moment de la décision qu’à un accord politique finalisé.

S'adressant à Shafaq News, Barwari a évoqué la récente visite d'al-Zaidi à Erbil, où le Premier ministre désigné a rencontré séparément le dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) Masoud Barzani, le président Nechirvan Barzani, le Premier ministre Masrour Barzani et le chef de l'Union patriotique du Kurdistan, Bafel Talabani, comme preuve que la position de la région du Kurdistan est considérée comme une variable structurelle dans le calcul de la formation du gouvernement, et non comme une réflexion après coup.

Le poids du PDK dans ce calcul est concret : le parti a obtenu plus d’un million de voix lors des élections législatives de novembre, le total le plus élevé de tous les partis à l’échelle nationale, ce qui s’est traduit par 26 sièges au Parlement, faisant de lui un bloc qu’aucune formation gouvernementale ne peut ignorer d’un point de vue mathématique. Les cercles politiques à Bagdad ont interprété cette visite comme une tentative d’éviter de répéter les crises qui ont miné dès le départ les relations des gouvernements précédents avec la Région.

La chercheuse en affaires politiques Suhad al-Shammari a proposé une perspective plus large, soulignant que la formation du gouvernement actuel se déroule dans des conditions sensiblement différentes des cycles précédents, avec un Premier ministre désigné qui doit simultanément rétablir la confiance entre les forces politiques, gérer les divisions au sein de chaque communauté et établir une relation de travail avec la région du Kurdistan qui ne commence pas par une confrontation.

Selon elle, la visite de Barzani témoigne de la volonté du Kurdistan de « s’engager de manière constructive », même si elle s’est abstenue de prédire des résultats concrets, décrivant la contribution probable de cette visite comme « un rapprochement des positions plutôt qu’une résolution des différends sous-jacents ».

Cette image tirée des réunions en disait plus long que n’importe quelle déclaration. Lors d’une séance avec les dirigeants du Conseil politique national sunnite, Barzani était assis au centre, flanqué de personnalités sunnites de premier plan, dont ses rivaux Khamis al-Khanjar et Mohammed al-Halbousi, une composition qui semblait résumer la fonction de la visite.

Il n’était pas présent uniquement en tant que représentant d’Erbil, mais en tant que médiateur évoluant dans la zone grise entre les adversaires, tentant d’ancrer une proposition : le prochain gouvernement ne peut naître d’un accord interne entre chiites uniquement, ni d’une répartition isolée des postes, mais d’un équilibre plus large incluant Kurdes, sunnites et chiites au sein d’une architecture politique unique. Les deux parties ont convenu que le nouveau gouvernement devait donner la priorité aux services et à la reconstruction, et que le dialogue entre les forces politiques devait être le point de départ de la résolution des crises plutôt qu’une formalité qui leur succède.

Des dossiers qui ne quittent jamais la table

L’analyste politique Ali al-Baydar a replacé cette visite dans un débat structurel, déclarant à Shafaq News que la question portait moins sur des personnalités politiques individuelles que sur la culture politique dominante, et que le prochain gouvernement serait en grande partie une continuation des équilibres internes du Cadre de coordination, la variable étant la manière dont Bagdad gère ses relations avec Erbil plutôt que la question de savoir si ces relations changent fondamentalement.

Al-Baydar a estimé qu’al-Zaidi était peu enclin à une escalade avec la Région ou à des décisions unilatérales à son encontre, suggérant que le nouveau Premier ministre désigné pourrait offrir davantage de marge de manœuvre pour traiter les dossiers en suspens dans le cadre constitutionnel que ses prédécesseurs, tout en laissant ouverte la question de savoir si cette marge de manœuvre se traduira par la résolution des différends.

Hussein al-Kinani, directeur du Centre d’études al-Hadaf, a fait remarquer à Shafaq News que les rencontres entre Barzani et al-Zaidi s’inscrivent dans le schéma habituel de formation de coalition qui précède chaque nouveau cycle gouvernemental, mais que leur contenu substantiel porte sur des dossiers concrets non résolus : le budget fédéral, les exportations de pétrole, les recettes pétrolières et non pétrolières, ainsi que la mesure dans laquelle Erbil et Bagdad ont respecté les accords antérieurs.

Ces dossiers ont un poids qui dépasse le cadre politique. Les salaires dans la région du Kurdistan sont devenus une crise de subsistance récurrente pour la population. Le pétrole est devenu le sujet récurrent du différend constitutionnel et financier entre Erbil et Bagdad, un différend qui s’est exacerbé en 2023 lorsque la Chambre de commerce internationale à Paris a statué que la Turquie devait verser à l’Irak environ 1,5 milliard de dollars pour avoir violé l’accord sur l’oléoduc Irak-Turquie en autorisant des exportations pétrolières kurdes non autorisées, en interrompant les opérations de chargement et d’exportation via l’oléoduc, et en affectant de manière significative les recettes de la région. Le budget, renégocié par cycles, a mis en évidence la fragilité d’arrangements que les deux parties considèrent comme temporaires. Pris dans leur ensemble, ces éléments font de la visite de Barzani un premier test permettant de déterminer si le gouvernement entrant a l’intention de gérer ces crises telles qu’elles se présentent ou de s’efforcer de les résoudre, une distinction qui importe davantage à la population de la région qu’à la classe politique de part et d’autre.

Al-Zaidi agit sous la pression du temps, tenu par la Constitution de présenter son gouvernement dans les 30 jours, et conscient que l'adoption du gouvernement exigera plus qu'une majorité parlementaire numérique ; elle nécessitera des accords garantissant la participation des Kurdes et des sunnites dans le cadre d'un arrangement dont aucun parti ne se sente exclu.

La visite de Barzani, dans cette optique, s’apparente à une tentative d’obtenir une double garantie politique : l’assurance donnée à Erbil que le nouveau gouvernement de Bagdad ne reviendra pas au discours de la pression financière et des mesures punitives, et l’assurance donnée à Bagdad que la région sera une source de stabilité gouvernementale plutôt qu’une source récurrente de tensions.

Les détails des portefeuilles ministériels et la répartition des postes font également l’objet de négociations en cours. Ce que la visite de Barzani met en évidence, c’est que la lutte pour le prochain gouvernement ne porte pas seulement sur la composition du cabinet, mais aussi sur la forme de l’État que ce cabinet dirigera, les limites de la relation entre le centre et la Région, et la capacité de l’Irak à maintenir la cohésion de ses arrangements internes dans une région qui évolue plus rapidement que sa classe politique ne parvient à suivre le rythme.

L'heure de la vérité

Trois conditions fondamentales que Barzani tenait à souligner avant la formation du nouveau gouvernement : un véritable partenariat dans la prise de décision, des solutions constitutionnelles plutôt que provisoires aux dossiers en suspens, et la protection de l'Irak contre les courants d'escalade régionale. La question que laisse en suspens cette visite est de savoir si ces conditions seront structurellement intégrées au prochain gouvernement ou si elles resteront de simples aspirations dans les déclarations d'après-réunion.

[Source : Shafaq News English - traduit par EDGE news]