Tour de France 2026 : la montagne, terrain honni des sprinteurs, qui luttent pour rentrer dans les délais
Après avoir franchi quatre massifs montagneux, les coureurs entrent dans les Alpes avec la 18ᵉ étape entre Voiron et Orcières-Merlette. Pour les sprinteurs, qui souffrent dès que la route prend de l’altitude, une mauvaise journée s’annonce à l’arrière du peloton.
Le cyclisme à deux vitesses, ce n’est pas seulement le déséquilibre entre les formations aux moyens colossaux, comme l’équipe UAE Team Emirates XRG du maillot jaune Tadej Pogacar, et celles qui luttent pour leur survie. Sur le Tour de France, cet écart se mesure aussi de manière plus concrète lors des étapes de montagne. Pendant que les petits gabarits volent vers les sommets et les victoires, d’autres grimacent, loin derrière. La tête baissée ou dodelinant, ils tentent tant bien que mal de rallier l’arrivée.
Parmi ceux-là, on retrouve la quasi-totalité des sprinteurs. Plus lourds que leurs collègues de travail, ils peinent à tenir le rythme quand la route se raidit. Les organisateurs du Tour de France ne les ont pas gâtés en 2026. « On passera par les cinq massifs montagneux de l’Hexagone : les Pyrénées, le Massif central, les Vosges, le Jura et les Alpes », se délectait le directeur de la course, Christian Prudhomme, en octobre 2025, lors de la présentation du parcours.
Les coureurs, qui sont venus à bout des quatre premières zones escarpées, n’en ont pas terminé avec leur calvaire. Jeudi 23 juillet, ils entament un triptyque alpestre, qui débutera sur 185 kilomètres entre Voiron (Isère) et Orcières-Merlette (Hautes-Alpes), avant deux arrivées à l’Alpe-d’Huez. La dernière journée montagneuse comportera trois cols hors catégorie pour un total de 5 450 mètres de dénivelé positif.
L’Erythréen Biniam Girmay (NSN) ou encore le Belge Jasper Philipsen (Alpecin-Premier Tech) savent qu’ils ne remporteront aucune de ces étapes. Mais ils ne se désintéresseront pas pour autant du résultat. Car le passage sur la ligne du lauréat du jour déclenche aussi un compte à rebours : celui des délais. Un temps maximal pour franchir la ligne est calculé en fonction du temps du vainqueur, et les coureurs incapables de rallier l’arrivée dans le délai imparti sont mis hors course.
Survivre dans le « gruppetto »
En 2018, cinq « grosses cuisses » du peloton, dont le Britannique Mark Cavendish et l’Allemand Marcel Kittel, avaient été vaincus par les Alpes en moins de quarante-huit heures. « Ça m’arrivait de stresser plus pour une étape de montagne que pour un sprint sur le Tour », se souvient Arnaud Démare, jeune retraité du cyclisme et double vainqueur d’étapes sur la Grande Boucle. « Tu sais que, du jour au lendemain, tu peux être renvoyé à la maison si tu n’es pas à 100 % », ajoute-t-il.
Le Français a été éliminé trois fois (2017, 2021 et 2024), arrivé trop longtemps après la tête de course. « En général, tu sens rapidement que ça ne va pas le faire. En 2021, par exemple, j’étais malade et il pleuvait des cordes. J’avais vécu une journée vraiment pas drôle. » Même combat pour Jimmy Casper, hors délai en 2008. « J’avais été lâché au bout de 20 kilomètres et, finalement, j’arrive avec 2 min 30 s de retard [sur le temps imparti]», raconte le vainqueur de la première étape en 2006.
Pour affronter les pentes, le mieux est de prendre place dans le « gruppetto », un groupe de coureurs unissant leurs forces à l’arrière de la course. Bien souvent cornaqué par des équipiers de sprinteurs, il est le moyen le plus sûr d’arriver dans les temps et de ne pas se faire de nœuds au cerveau. « Sinon il faut calculer soi-même les délais et voir s’il faut se mettre un coup de stress ou si on peut terminer tranquillement », explique Jimmy Casper, qui conseille aux sprinteurs de se « préparer à galérer » sous peine de « voir leur fierté en prendre un coup ».
Pour ceux qui ne parviennent pas à suivre ce « gruppetto », la présence d’un équipier est souvent vitale pour accompagner, ravitailler et encourager. Surtout quand le timing est serré et qu’au paroxysme de l’effort, ils aperçoivent d’autres coureurs redescendre tranquillement vers leur bus après en avoir terminé. « On a beau être entouré, chacun doit monter soi-même le col. On ne peut pas se passer le ballon », image Arnaud Démare.
Les Champs-Elysées, rêve évanoui
En 2025, au soir de sa victoire d’étape à Valence, l’Italien Jonathan Milan n’oubliait pas ses souffrances en montagne – la veille, il avait fallu notamment gravir le mont Ventoux – et surtout le soutien de son équipe. « J’ai survécu avec l’aide de mes équipiers. Sans eux, je ne serais peut-être pas là, je serais hors délai depuis longtemps », expliquait le sprinteur de l’équipe Lidl-Trek, qui remportera le maillot vert quatre jours plus tard à Paris.
Pour éviter les frayeurs, les sprinteurs pourraient simplement ajouter plus de passages par les montagnes dans leur planning d’entraînement. Mais la donne n’est pas aussi simple. « Quand je faisais des stages en altitude, j’avais toujours peur de perdre en explosivité, se souvient Arnaud Démare. C’est difficile d’être un excellent sprinteur et bon en montagne. »
Absent cette année, Fabio Jakobsen ne dira pas le contraire, lui qui a souvent fait partie des premiers lâchés en montagne. En 2022, au bout de l’effort, le Néerlandais parvenait pour 17 petites secondes à rallier l’arrivée de la 17e étape à Peyragudes (Hautes-Pyrénées et Haute-Garonne). Pour tenir, il avait pensé tout au long du parcours au sprint final des Champs-Elysées, qui conclut traditionnellement le Tour de France – et qu’il aurait pu remporter cette année-là sans un souci mécanique dans le final.
Cette source de motivation a disparu. Pour la deuxième année de suite, la Grande Boucle passera par la butte Montmartre lors de sa dernière journée, réduisant à néant les espoirs de victoire de nombre de spécialistes du sprint. « Le leitmotiv, c’était les Champs, acquiesce Jimmy Casper. Maintenant, les sprinteurs qui ont du mal avec les bosses n’ont plus intérêt à aller au bout de la course. » Pour contenter tout le monde, le Français aimerait deux étapes pour le prix d’une le dernier dimanche, avec un passage par la butte Montmartre le matin et un sprint sur les Champs-Elysées en fin d’après-midi.
[Source : Le Monde]