« La Chaleur » : l’adolescence, comme un vent qui se lève sur la plage

Adapté du roman de Victor Jestin, le nouveau film de Stéphane Demoustier surfe poétiquement entre la mort et l’amour.

Juil 8, 2026 - 17:14
« La Chaleur » : l’adolescence, comme un vent qui se lève sur la plage
« La Chaleur », de Stéphane Demoustier. PETIT FILM/ MEMENTO

Sans beaucoup tarder après le fort réussi L’Inconnu de la Grande Arche (2025) – relation épique de l’interminable chantier de la Défense à travers la confrontation entre un architecte danois janséniste et des pouvoirs publics français florentins –, Stéphane Demoustier nous propose, en plus modeste mais aussi bien vu, de camper quelques jours à la mer. La Chaleur – génie opportuniste du titre – se découpe dans la vive tradition française – tant populaire qu’auteurale – du film de plage. Mer, fleuve ou lac, le corpus, comme l’horizon, est à perte de vue.

Il y aurait beaucoup à en dire, mais on peut, sans crainte de se tromper, en extraire cette substantifique moelle : le film de plage français, c’est l’ombre portée de Marivaux sur une étendue de sable fin. Qu’on en juge, pour mémoire, parmi cette sélection de dérives estivales : Du côté d’Orouët (Jacques Rozier, 1973), L’Hôtel de la plage (Michel Lang, 1978), Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978), Pauline à la plage (Eric Rohmer, 1983), L’Année des méduses (Christopher Frank, 1984), La Baule-les-Pins (Diane Kurys, 1990), Brice de Nice (James Huth, 2005), Un monde sans femmes(Guillaume Brac, 2012), L’Inconnu du lac (Alain Guiraudie, 2013), Mektoub my love canto uno (Abdellatif Kechiche, 2017)…

Sans méconnaître l’importance d’une sous-catégorie familialiste – Nogent, eldorado du dimanche (Marcel Carné, 1929), Les Vacances de M. Hulot (Jacques Tati, 1953), Liberté-Oléron (Bruno Podalydès, 2001) –, le cœur du genre bat sous le signe solaire de la vacance, de l’alanguissement, du libertinage. Il est d’autant plus curieux, et plaisant, de voir ce qu’en fait Stéphane Demoustier, conscient, précisément, que beaucoup a déjà été fait. Le cinéaste prend alors le seul parti qui vaille : celui de l’épure, récit elliptique, image d’amateur granuleuse – adaptant au passage le roman du même nom de Victor Jestin (Flammarion, 2019). Repartir à zéro, avec quelques jeunes inconnus, une façon de roman de formation, un squelette de polar.

Etrangeté poétique

Le héros se nomme Marouane. Entre 15 et 17 ans à vue de nez. Au camping avec ses parents, sympas mais comme deux poules devant le mur de leur fils, du côté de Mimizan, dans les Landes. Taiseux, timide, en polo quand tout le monde est à poil, rabat-joie, en proie en un mot à la rumination intérieure d’un passage à l’acte qui se fait attendre. Son meilleur pote, Noé, ou qui se présente à tout le moins comme tel, c’est tout le contraire. Partant sur tout, prodiguant mille conseils, fomentant mille plans, à l’affût du bon coup et confiant en son pouvoir de séduction, nonobstant une balance pondérale qui n’est pas a priori en sa faveur. Ça part donc comme Laurel et Hardy adolescents, sauf que ça bifurque impromptu sur le commissaire Maigret, ou L’Inconnu du lac, pour rester en zone humide.

Un petit minet blond nommé Oscar décide, tard dans une nuit, de chercher vicieusement noise à Marouane. S’en prend-il au garçon solitaire ou au porteur du nom ? Aux deux à la fois ? Les choses resteront floues. Ce qui est plus sûr, c’est qu’à force de s’empoigner, Oscar tombe par-dessus une balustrade et passe instantanément de vie à trépas. C’est ici que le film, d’esquisse estivale relativement identifiable, passe au statut supérieur de l’étrangeté poétique.

Rongé par la culpabilité, cuisiné par une gendarme parente de la maréchaussée haute en couleur qui fréquente les films tragi-comiques de Bruno Dumont, Marouane – qui a traîné nuitamment sur la plage pour l’enterrer dans le sable – ne sait plus trop à quel saint se vouer ni vers qui débonder son cœur. Un deus ex machina étant nécessaire, Stéphane Demoustier en ramène à propos un très bel exemplaire d’Italie. Elle se nomme Giulia. Brune, longiligne, troublante, existant a priori dans un Olympe inaccessible à Marouane, et propre à faire se décrocher la mâchoire de son ami Noé, vieux routier pourtant des choses de l’amour.

Chaleur accablante. Cadavre pourrissant sous le sable. Remords cuisant. Et la beauté qui vient, le Graal, le message sacré tant attendu, la grâce et la résolution de tous les maux. Il semble qu’elle eut une histoire avec le mort, il lui fait écouter sur la plage le prélude de Lohengrin de Wagner, et il en parle si bien qu’elle l’embrasse. Une cabane où l’on entrepose les planches de surf suffit à leur bonheur, qui sera court eu égard à la distance sidérale qui sépare malgré tout, en matière de repères existentiels, Marouane de Giulia. Qu’est-ce qui est si beau là-dedans ? Evidemment la proximité de la mort et de l’amour. De la culpabilité et de la délivrance. Du secret à l’éblouissement. Mourir à soi-même pour renaître tout autre : voilà l’adolescence, comme un vent qui se lève sur la plage, comme un feu d’artifice dans la nuit. Cela a rarement été aussi simplement filmé.

Film français de Stéphane Demoustier. Avec Hadrien Hussein, Tristan Richard, Martina La Manna, Noé Houssard, Zakariya Gouram, Cécile Ducrocq, Marguerite Demoustier (1 h 33).