Fûts de déchets radioactifs au fond de l’océan Atlantique : ce que les scientifiques ont vu par près de 5 000 mètres de fond

Une mission vise à documenter les interactions entre les rebuts de l’industrie nucléaire, immergés dans les abysses, et les écosystèmes. La deuxième campagne en mer vient de s’achever.

Juil 3, 2026 - 04:57
Fûts de déchets radioactifs au fond de l’océan Atlantique : ce que les scientifiques ont vu par près de 5 000 mètres de fond
Opération de récupération du sous-marin « Nautile » et des plongeurs, à l’issue d’une immersion à 4 700 mètres de profondeur sur le site de stockage de déchets radioactifs de l’Atlantique Nord-Est, en juin 2026. NODSSUM CRUISE/CNRS/FLOTTE OCÉANOGRAPHIQUE FRANÇAISE

Ils sont allés explorer un endroit de la planète encore quasiment inconnu. Pendant un mois, du 27 mai au 28 juin, une trentaine de scientifiques ont étudié une partie des plaines abyssales de l’océan Atlantique, à environ un millier de kilomètres des côtes françaises et près de 5 000 mètres de profondeur : dans cette zone ont été immergés plus de 200 000 barils remplis de déchets radioactifs. Entre 1950 et 1990, une quarantaine de pays, dont la France, ont en effet jeté au fond des mers, en toute légalité, des fûts de déchets issus de leur industrie nucléaire.

Dans le cadre de cette mission interdisciplinaire, dirigée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et menée en partenariat avec d’autres acteurs, des chercheurs ont embarqué à bord d’un navire de la flotte océanographique française. Une première campagne, réalisée il y a un an, a permis de cartographier près de 3 500 barils et de commencer à évaluer leur état de dégradation. Les mesures, réalisées à distance des fûts, avaient révélé un « léger marquage radioactif » de la zone, n’excédant pas celui de certaines zones polluées en France.

Pour cette seconde campagne, les chercheurs se sont concentrés sur cinq fûts de profils différents, dont ils se sont davantage approchés. « Nous sommes passés d’une approche macro, à l’échelle d’une zone, à une approche centrée sur des points d’intérêts particuliers, explique Patrick Chardon, spécialiste des effets de la radioactivité sur l’environnement (CNRS-université Clermont-Auvergne). Le but était de comprendre les mécanismes de diffusion de la radioactivité et de compléter la connaissance de l’écosystème profond. »

Contenu inattendu

A proximité des barils, et notamment de ceux qui se sont ouverts et dont le contenu s’est déversé dans l’océan, les instruments de mesure ont cette fois relevé un signal radioactif plus fort, supérieur à celui auquel on peut s’attendre dans cette zone. La présence d’éléments caractéristiques de ces déchets, tels que du cobalt 60 ou du niobium 94, a été confirmée. Si le contenu précis des barils n’est pas connu, les chercheurs ne s’attendaient pas à ce qu’ils contiennent des déchets très dangereux, tels que du combustible usé, mais plutôt des éléments dits à « faible » ou « très faible activité ». Dans un fût dont l’enveloppe métallique s’est totalement désagrégée, ils ont par exemple pu distinguer des objets de laboratoire.

Ces études, qui vont se poursuivre à terre, vont permettre d’améliorer la connaissance sur le sujet de la radioactivité dans l’océan profond, jusque-là très peu étudié. « Dans le milieu terrestre, on sait comprendre une pollution radioactive, mais nous n’avions ni les outils ni les méthodes pour le milieu de l’océan », souligne Patrick Chardon.

Echantillons d’eau prélevés lors d’une plongée du « Nautile » à 4 700 mètres, à proximité immédiate de fûts contenant des déchets radioactifs dans l’Atlantique Nord-Est, en juin 2026.

Ces connaissances pourront être utilisées dans d’autres configurations, par exemple pour les épaves de sous-marins nucléaires ou à propos des projets d’exploitation des nodules polymétalliques, présents dans les plaines abyssales et eux-mêmes radioactifs. Les résultats de cette mission intéressent également le Parlement européen à propos de bateaux qui auraient été coulés par la mafia en Méditerranée, alors qu’ils contenaient des déchets nucléaires.

Au cours de cette seconde campagne, des scientifiques se sont glissés dans le sous-marin Nautile pour observer les barils et leur environnement, après deux heures de descente. « Quand les projecteurs s’allument, on voit tout de suite des éléments de biodiversité, raconte Patrick Chardon. Ça a été une grosse surprise de voir qu’il y avait vraiment du vivant présent. Et puis le moment émouvant, c’est lorsqu’on voit le premier baril, alors que ça fait des années qu’on travaille dessus. On en voit un, on en voit deux, et après on en voit partout parce qu’il y en a plein. »

« On arrive dans un autre monde, l’expérience est assez frappante, ajoute Javier Escartin, géologue marin (ENS-PSL-CNRS). Il y a cette étrange beauté complètement décalée des barils qui représentent une pollution par l’homme : il y a des animaux, il y a des couleurs la rouille est rouge, les fonds sont noirs, les sédiments sont blancs… »

Traitement et visualisation des données bathymétriques recueillies lors de la campagne NODSSUM’26 au-dessus du site de stockage des déchets radioactifs du Nord-Est, en juin 2026.

Contrairement à ce que beaucoup pensaient à l’époque où les fûts radioactifs ont été immergés, la mission aura démontré que de très nombreux organismes vivent à ces profondeurs. Certains barils ont été largement colonisés par de nombreuses espèces. « Des poissons, il y en a plein, il y a des anémones, il y a des holothuries dans les sédiments, il y a du corail, il y a des éponges carnivores… Et il y a un petit crabe sur chaque baril », énumère Javier Escartin. Les milliers de prises de vue et les prélèvements vont permettre d’identifier les espèces présentes. Des données ont aussi été collectées dans une zone de plaine abyssale sans déchets radioactifs, afin de pouvoir comparer les inventaires.

En plus des fûts, les scientifiques ont aussi découvert d’autres traces, elles aussi abondantes, de la présence humaine : ces plaines abyssales si difficiles d’accès regorgent de déchets – sacs en plastique, boîtes métalliques, boîtes de peinture, tasses… « C’est l’océan poubelle », résume Javier Escartin.

[Source : Le Monde]