« Un homme en short est aussi compétent qu’un homme en costume » : la révolte des jeunes contre les injonctions vestimentaires au bureau
Une partie des jeunes générations refuse de suivre les normes vestimentaires encore en vigueur dans son secteur professionnel. En période de fortes chaleurs, le vernis craque et les débats se font plus vifs.
Façades haussmanniennes en pierre de taille, balcons filants en fer forgé, trottoirs de granit scintillants, le « triangle d’or » parisien, délimité par les avenues des Champs-Elysées Montaigne et George-V, est une bulle de pierre et de verre. L’architecture est là pour rappeler que le pouvoir et la richesse s’y concentrent. Quant à ceux qui peuplent cette enclave luxueuse, il suffit de s’y promener aux heures de bureau pour observer le flux homogène – costume sombre pour les hommes et tailleur pour les femmes – des travailleurs des fonds d’investissement et des cabinets d’avocats.
C’est dans cet écrin que Louis (comme les autres jeunes qui témoignent dans cet article, il préfère rester anonyme) a commencé sa carrière d’avocat au sein d’un grand cabinet d’affaires. Un milieu où, très clairement, la chemise blanche – ou bleu clair – ainsi que le costume noir et la cravate sont imposés sans être questionnés.
« C’était tellement triste de voir tous ces hommes habillés de manière uniforme », raconte Louis au Monde, après avoir répondu à un appel à témoignages. Le jeune homme de 25 ans à l’époque ne comprend pas la logique de ce dress code,puisque ses jeunes camarades et lui sont très rarement, voire jamais, en contact avec des clients, encore moins au tribunal pour plaider avec leur robe d’avocat. « Nous passons 95 % de notre temps devant un écran d’ordinateur. Par ailleurs, être en costume quand on dégouline de sueur parce que c’est la canicule dehors, ce n’est pas seyant ni professionnel. »
Le sujet brûle
Louis et d’autres jeunes avocats du cabinet, des hommes de 25 à 30 ans, décident de se rebeller. D’abord, ils changent leur pantalon de costume pour un pantalon chino, parfois un jean. Puis ils troquent la chemise pour un polo, pendant la saison chaude. Le sommet de la révolte est atteint lorsque Louis et ses camarades arborent une barbe de trois jours.« Rapidement, on a senti que ces initiatives ne passaient pas. Les associés nous ont fait savoir que ce n’était pas possible, parfois d’une manière vexatoire, en faisant passer le message par nos référents. » Le costume devient l’objet d’une lutte feutrée entre générations, entre ces « associés seniors de 70 ans qui tentent d’imposer leurs normes et leurs codes aux jeunes générations », estime l’ancien avocat devenu juriste.
L’habit, pour Louis, ne fait pas le travailleur. De la blouse de l’ouvrier à la tenue du banquier, jusqu’au sweat-shirt emblème de la tech, le vêtement de travail n’a jamais été neutre, il indique qui nous sommes et nous situe socialement. En pleine vague de chaleur, le sujet brûle encore plus. Bermuda, crop top, robes à dos nu, espadrilles, débardeurs à fines bretelles : comment s’habiller pour survivre aux conditions climatiques extrêmes dans des environnements professionnels normés ? Faut-il se soumettre aux codes tacites ? Se rebeller ? Qu’est-ce qui est acceptable au travail ?
Pour les générations Y (née à la fin des années 1980 et 1990) et Z (fin des années 1990, début des années 2010) qui déferlent dans le monde du travail, le sujet est loin d’être anecdotique. Elodie Gentina, professeure de management à l’Institut d’économie scientifique et de gestion (Iéseg), observe que les jeunes remettent davantage en question les codes implicites de l’entreprise. « Ils acceptent les règles lorsqu’elles sont justifiées par la fonction ou le contexte, mais adhèrent moins aux normes vestimentaires perçues comme arbitraires ou symboles d’une hiérarchie. Le vêtement devient un marqueur d’authenticité davantage qu’un signe d’appartenance à un statut. »
« Cadre préhistorique »
Le costume en particulier est un symbole qui révèle le rapport au travail et à l’autorité. David, 33 ans, dirigeant associatif dans l’économie numérique, accuse les boomeurs d’imposer « un cadre préhistorique à des codes vestimentaires auxquels ils ne comprennent rien. Ils maintiennent ainsi une forme de domination sur une génération qui a su s’affranchir de codes futiles ». Il évoque une situation aberrante : l’un de ses collègues, le mieux habillé du bureau, selon lui, s’est fait réprimander pour son apparence, ses chaussures, notamment – des baskets –, jugées inappropriées.
La tenue vestimentaire relève de la liberté individuelle du salarié, rappelle le code du travail. Mais l’employeur peut l’imposer si le poste le justifie. Le Défenseur des droits ajoute que certaines pratiques, « considérées comme légitimes par le passé, peuvent paraître aujourd’hui obsolètes et discriminatoires compte tenu de l’évolution de la société et des phénomènes de mode ». La jurisprudence récente apporte quelques restrictions à cette « liberté » : l’hygiène, la sécurité, la décence, et le souci de l’image de marque de l’entreprise. En principe, les règles doivent être les mêmes pour les femmes et les hommes.
Sauf que pour les femmes – jeunes notamment –, des normes tacites régissent lourdement tenue vestimentaire et apparence physique au travail. Léa (son prénom a été modifié), 25 ans, a commencé sa carrière dans la communication à L’Oréal, où le « bon goût » est de mise. Elle comprend rapidement les codes implicites de l’entreprise de cosmétique : pas de cheveux trop décolorés, pas de piercing, pas de couleurs trop vives. Surtout, elle doit paraître « plus âgée » pour être crédible. « J’ai arrêté les baskets, ça change tout », dit-elle.
Recrutée à la Préfecture de police de Paris, elle sent, dès son entretien d’embauche, qu’elle est un peu « au-dessous » des standards. « Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus les hommes et les femmes sont vêtus de costumes bleu marine, gris ou noirs, j’ai dû investir dans quelques tailleurs pour me fondre dans ce milieu et me redonner confiance. » Une seule « excentricité » est permise aux femmes en période estivale : la « petite robe à fleurs », étrangement tolérée, même dans les plus hautes sphères.
Le vêtement est incontestablement un révélateur social, souligne Léa. « En région parisienne, une femme cadre doit être mince, blanche, bien habillée. Moi, je suis ronde, donc je dois encore plus contrôler mon apparence, trouver le juste équilibre entre le basique et ce qui relève de ma personnalité », poursuit la jeune femme.
Etre féminine, mais pas trop
Soigner son apparence sans pour autant montrer les efforts pour y parvenir, voilà une nouvelle injonction faite aux femmes au travail. Etre féminine, mais pas trop en somme, ou comme l’écrivait Virginie Despentes dans King Kong Théorie (Grasset, 2006), « séduisante mais pas pute, (…) travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique ».
Melina, 27 ans, juriste, a joué le jeu de la norme dans sa grande entreprise française, à la Défense. « Je devais porter un pantalon de costume avec chemise et des chaussures en cuir. Avec le temps, j’ai trouvé un équilibre : un jean foncé et droit avec une chemise bien coupée et des talons, ou à l’inverse un tee-shirt avec un pantalon de costume. » Mais le moindre écart à la norme, comme porter un jean avec des baskets, lui vaut immédiatement le regard de ses collègues plus âgés.
En période de canicule, s’habiller devient plus difficile, raconte-t-elle. Les robes sont souvent trop courtes, trop « vacances », trop habillées. Elle ne porte donc que des robes longues « workwear » et, si elle vient en Birkenstock au travail, elle a toujours dans son sac des escarpins qu’elle met avant de franchir la porte.
Julie, 46 ans, dirige un bureau d’études travaillant à l’atténuation et à l’adaptation au changement climatique des bâtiments qui compte de nombreux jeunes ingénieurs de moins de 30 ans. « Il va de soi qu’en interne nous avons une politique de tenue adaptée, pull/doudoune en hiver et tee-shirt/short en été. Décents, cela va de soi. Nos collaborateurs apprécient beaucoup cette liberté vestimentaire et ils trouvent cela cohérent avec leur métier », raconte-t-elle. C’est la première action qu’elle préconise chez ses clients. Et c’est aussi son sujet préféré de débat à table. « La résistance est terrible. Evidemment et majoritairement du côté masculin. Comment faire sans mon costume ? Mon déguisement, ce qui fait que je suis respecté et plus payé », poursuit-elle. Elle propose même une idée pour séduire cette catégorie d’hommes : que les grandes marques de luxe lancent une gamme « 1,5 degré », avec des tenues adaptées, mais chères.
Pour d’autres, le costume, même écologique, est devenu un repoussoir. « Une entreprise qui impose un code vestimentaire explicitement ou tacitement, c’est un “red flag” pour moi. Je n’y vais pas. Penser en 2026 qu’il faut être en chemise ou en costume pour être crédible me paraît totalement obsolète », juge David. Louis, sur la même ligne, ne viendrait plus jamais à un entretien d’embauche en costume. « Je ne voudrais pas laisser penser que je suis OK avec ça. » Depuis qu’il a déménagé à Grenoble, où il est devenu juriste, il voit poindre une nouvelle norme tacite qui lui convient beaucoup mieux : le vêtement de sport au bureau.
[Source : Le Monde]