Le « doomchessing », ou la toxicomanie des échecs : « Parfois, au milieu d’une conversation, il commence à jouer »
En France, Chess.com compte 2 millions de joueurs actifs mensuels. Parmi eux, certains n’arrivent plus à s’arrêter, en raison notamment d’une interface conçue pour les relancer et les retenir.
Sur son compte TikTok, la créatrice de contenus française Camille, alias @camille_in_nyc, expatriée à New York, a récemment interpellé ses abonnées : « Pour les filles qui ont un copain, j’ai une question hyperimportante : est-ce que je suis la seule à batailler avec ça ? » Le plan suivant montre son petit ami en pleine partie d’échecs sur l’application Chess.com de son téléphone : « Genre parfois, au milieu d’une conversation, il commence à jouer aux échecs. On regarde un film, échecs. Il est aux toilettes, échecs. Avant d’aller se coucher, échecs. »
Dans les commentaires, des dizaines de femmes reconnaissent leur quotidien. « Merci d’en parler, ça fait deux ans que cette addiction dure, écrit l’une d’elles. Il rentre du travail tard le soir, premier truc qu’il fait, échecs. En courses, échecs. Je n’en peux plus, supprimez Chess.com. » Si le doomscrolling, cette consultation effrénée induite par le défilement infini de contenus sur les sites Internet et les réseaux sociaux, dispose depuis quelques années de son vocabulaire, de ses études, de ses mises en garde, le doomchessing, lui, n’a pas encore de nom officiel. Et pourtant il existe, d’autant plus depuis que Chess.com a construit une interface conçue pour retenir, relancer et ne jamais vraiment laisser partir les joueurs.
Raphaël Milovanovic, 30 ans, musicien professionnel, a découvert les échecs en ligne en mars 2021. Depuis, il a joué 25 000 parties sur Chess.com, soit environ 14 parties par jour pendant cinq ans. « C’est l’addiction la plus forte que j’aie jamais eue », dit-il sans détour. La semaine où nous nous parlons, il a joué 69 parties d’affilée, de 22 heures à 3 heures, pour tenter de franchir la barre des 1 900 points au classement Elo (propre à la plateforme, distinct du classement fédéral), le système d’évaluation comparatif du niveau relatif de joueurs : « Il y a des moments de frustration où tu fais une erreur trop bête, tu t’insultes et tu repars. »
« C’est pire que le crack »
Ce qui rend les échecs en ligne particulièrement prenants, c’est la mécanique des cadences rapides. Le « blitz » (ou jeu « éclair ») se joue en trois ou cinq minutes par joueur ; le « bullet » (« balle »), lui, ne donne qu’une seule minute à chacun. « Au bullet, ton pouls s’accélère, ton stress monte, c’est pire que le crack », dit Raphaël Milovanovic, qui se classe parmi les 0,6 % meilleurs mondiaux dans ce format.
A la fin de chaque partie, Chess.com affiche un bilan : les meilleurs coups, les gaffes, les coups brillants. Puis, une seconde plus tard, deux options : nouvelle partie ou revanche. Pas de proposition de pause. « Dès que tu perds, tu veux remonter. Et dès que tu gagnes, tu as envie de continuer. Dans les deux cas, tu rejoues », résume Raphaël Milovanovic.
Gaston Portejoie, 32 ans, décorateur de plateau de cinéma, est tombé dedans presque par accident. En 2025, sur un tournage, un réalisateur, fan d’échecs, lui propose une partie entre deux prises. Il télécharge Chess.com le soir même : « C’était instantané. A la plage, côté passager dans une voiture, aux toilettes, n’importe où. » Il s’est fixé une règle : jamais le matin. « Si la construction de ta journée commence par jouer aux échecs, je trouve qu’il y a un truc qui ne fonctionne pas », dit-il. Et il le sait très bien, une fois lancé, il ne fait jamais qu’une seule partie : « Tu en fais deux, trois, et ça fait quand même trente à quarante minutes. Le temps passe, comme quand tu scrolles, d’ailleurs. »
« Aimantation » plutôt qu’« addiction »
Benjamin Rolland, psychiatre addictologue aux Hospices civils de Lyon et lui-même ancien joueur de compétition, préfère le mot « aimantation » à celui d’« addiction ». « L’addiction, au sens médical, entraîne des conséquences durables et dramatiques : désinsertion sociale, perte d’emploi, divorce, explique-t-il. Je ne suis pas certain qu’on ait beaucoup de cas documentés de ce type pour les échecs en ligne. » Mais il reconnaît volontiers la puissance d’attraction de la pratique : « Quand vous faites des parties courtes en ligne, vous n’avez pas la possibilité de vous extraire. Votre cerveau est à 100 % sur la partie. Et quand vous perdez des points, vous avez tendance à vouloir vous refaire. C’est un peu comme au poker. »
Il identifie aussi un facteur aggravant : la déshumanisation de l’adversaire. « La plateforme désincarne les joueurs. Vous ne voyez pas leur visage, leurs émotions. La capacité à réfréner ses colères est beaucoup plus limitée. » C’est ce que l’on appelle le « tilt » : cet état où la frustration pousse à rejouer de manière compulsive, alors qu’on devrait s’arrêter.
Les joueurs avancent tous la même réponse : les échecs offrent une sortie du monde sans en avoir l’air. Raphaël Milovanovic décrit un « monde contrôlé » qui le coupe de tout le reste : « T’es pas dans le monde de 2026, [Donald]Trump et compagnie. Ton cerveau est en pause. » Ce que les joueurs appellent « décompression » est peut-être surtout une « substitution », relève le professeur Rolland : « Le fait de canaliser son attention sur autre chose, même si c’est stressant, permet de ne plus penser à ce qui nous inquiète par ailleurs. »
Ce qui distingue le doomchessing du doomscrolling, c’est le statut social. Personne ne se vante de passer quatre heures par jour sur TikTok. Mais les échecs ? « A chaque fois que je parlais de mon addiction aux échecs autour de moi, la réaction était : “Ah ouais, c’est pas du tout la pire des addictions” », observe Raphaël Milovanovic. Gaston Portejoie formule la même idée : « C’est plus valorisant de dire : “J’ai passé deux heures à jouer aux échecs”, que “j’ai passé deux heures à jouer au jeu vidéo Call of Duty”. »
Gaston Portejoie dit jouer « de temps en temps » – de temps en temps tous les jours, précise-t-il en riant : « Ça m’est arrivé plusieurs fois de me dire qu’il fallait que je supprime l’application. Parce que c’était quand même beaucoup. »Raphaël Milovanovic l’a supprimée huit fois, mais elle revient toujours.
« Une bonne addiction, ça n’existe pas »
Georges Martinho, directeur du pôle « recours distanciel » de l’association SOS Joueurs, qui propose un accompagnement aux personnes confrontées au jeu excessif, confirme cette mécanique de déni : « Le terme “addiction” est galvaudé et, en même temps, il y a ce réflexe de dire que certaines addictions seraient bonnes. Mais une bonne addiction, ça n’existe pas. »
Laureen, mère d’Alan, 9 ans, a très vite observé les effets des parties rapides sur le comportement de son fils : « A un moment, on lui a dit qu’il fallait qu’il arrête le blitz. Ça l’énervait beaucoup. Ça le mettait dans des états où on sentait que ce n’était pas bon. » Son mari, un soir, lui a confié : « J’aurais aimé qu’il ne découvre jamais les échecs. »
Lors d’un entretien avec Albert Cheng, directeur de la croissance de Chess.com, la responsable des relations presse intervient dès qu’on aborde le sujet de la dimension addictive de la plateforme : « Le mot “addiction” est très chargé, et nous ne voulons pas nous exprimer là-dessus. » Albert Cheng, lui, s’en tient à une formule : « Nous aimons tous les échecs et croyons que c’est un bienfait pour le monde. »
Chess.com n’affiche aucun message d’avertissement, même après plusieurs heures de jeu consécutives. Pas de pop-up, pas de suggestion de pause, rien qui ressemble aux alertes que TikTok envoie au bout de vingt minutes. Eloi Relange, président de la Fédération française des échecs, dit avoir posé la même question à Thibault Duplessis, le fondateur de Lichess : « Je leur ai demandé : qu’est-ce qu’on pourrait mettre en place contre le jeu addictif, compulsif ? Je n’ai jamais eu de réponse. »
Georges Martinho note qu’il n’existe aujourd’hui aucune obligation réglementaire imposant aux plateformes de mettre en place des dispositifs de prévention. « L’information préventive, c’est utile, assure-t-il. Mais, pour les gens qui sont déjà dans ces comportements, un simple message ne suffira pas. » Raphaël Milovanovic, lui, a une nouvelle fois bloqué l’accès à Chess.com sur son téléphone, grâce à une application tierce. « Je pense que le seul vrai moyen, c’est de supprimer le compte. Mais ça veut dire supprimer tout l’historique des parties, le classement. Tout ce qu’on a construit. Donc, on ne le fait jamais vraiment. » Echec et mat.
[Source : Le Monde]