Au fond de l’océan Indien gît une mystérieuse « nécropole » de baleines

Une équipe de chercheurs a découvert des centaines de carcasses fossilisées de baleine au sud-ouest de l’Australie. Etalé sur 1 200 kilomètres, cela constitue le plus important, le plus profond et le plus ancien cimetière d’ossements de cétacés jamais observé.

Juin 22, 2026 - 14:00
Au fond de l’océan Indien gît une mystérieuse « nécropole » de baleines
Cette photo non datée montre des ossements de baleine fossilisés récemment découverts sur un site en eaux profondes, dans le sud-est de l’océan Indien, dans la zone de fracture de Diamantina. GLOBAL TREND/IDSSE VIA AP

Le cimetière des éléphants est un mythe. Popularisée par l’explorateur écossais David Livingstone au milieu du XIXᵉ siècle, la légende qui voudrait que les pachydermes se rassemblent pour mourir a alimenté – et alimente toujours – littérature, cinéma, jeux vidéo et métaphores politiques. La science, elle, a tiré un trait sur cette construction largement anthropomorphe.

Les baleines vont-elles prendre le relais ? La découverte de la plus grande, la plus profonde, la plus ancienne « nécropole » de cétacés jamais observée promet en tout cas d’alimenter la machine à rêves. Dans un article publié dans la revue Nature le 10 juin, une équipe de chercheurs chinois, italiens et néo-zélandais dresse le détail d’une pêche miraculeuse : les restes de plusieurs centaines d’animaux, quelques individus morts récemment et d’autres vieux de plusieurs millions d’années, des espèces éteintes ou jamais observées, et un écosystème marin se nourrissant sur la bête et jusqu’ici inconnu. Le tout, réparti dans une faille de 1 200 kilomètres de long, au sud-est de l’océan Indien.

Tout a commencé par une expédition géologique. Le Global Hadal Exploration Program tente de mieux connaître les fonds marins de notre planète. Immergée entre 5 000 et 7 000 mètres sous la mer, la longue fracture Diamantina, constituée après la séparation de l’Antarctique et de l’Australie, il y a quelque 50 millions d’années, en fait partie. Pour l’explorer, l’Académie des sciences de Chine a mis à disposition le submersible Fendouzhe (« lutteur »). Et c’est en parcourant la faille que la caméra du drone a découvert, en février 2023, la première carcasse.

Cette photo non datée montre des restes de baleine gisant sur les fonds marins, qui abritent désormais d’importantes communautés d’espèces marines, dans le sud-est de l’océan Indien.

La suite a été un enchaînement de surprises. Au cours de 32 plongées réalisées pendant six semaines, l’engin a mis en évidence 485 ossements. Une telle quantité d’animaux, qui plus est à pareille profondeur, constitue une première. Mais c’est leur identité qui est la plus étonnante. On y trouve quelques espèces de baleines à fanons (rorqual boréal, petit rorqual de l’Antarctique, baleine de Minke…) et une myriade de baleines à bec. Ces cétacés à dents vivent à de telles profondeurs qu’on ne les voit pratiquement jamais. Vingt-cinq espèces sont connues mais certaines n’ont été observées qu’une fois.

Espèce jusqu’ici inconnue

L’analyse des images et des prélèvements opérés par le bras du submersible a mis en évidence la présence d’un crane fossilisé de Pterocetus benguelae, une baleine à bec aujourd’hui disparue. Vieux de 5,3 millions d’années, il constitue l’ossement le plus ancien de la collection. Parmi les autres crânes anciens, l’équipe a découvert celui d’une autre espèce jusqu’ici inconnue, qu’elle a baptisé Pterocetus diamantinae. Ces ossements ont été préservés du temps et des éléments grâce à leur densité exceptionnelle et à une croûte de ferromanganèse, sorte de sarcophage naturel.

Dans un article de commentaire publié par Nature, le paléontologue américain Stephen J. Godfrey juge surtout « extraordinaire » le fait que « les restes de baleine se sont accumulés de manière ininterrompue depuis au moins 5 millions d’années ». Au milieu de la « nécropole », cinq cadavres récents ont été retrouvés avec, autour d’eux, un écosystème largement méconnu. Méduses, ophiures, palourdes, escargots marins, vers nécrophages ont été identifiés, pullulant à une densité de 2 840 individus par mètre carré. Mais il reste à déterminer leur espèce exacte – souvent nouvelle, prévoient les auteurs.

Cette image non datée montre un submersible chinois en train de récupérer des ossements fossilisés de baleine au fond de l’océan, dans le sud-est de l’océan Indien.

Cette découverte « majeure », Stephen J. Godfrey la compare à celle du cœlacanthe vivant au large de Madagascar, en 1938, ou de la première source hydrothermale, en 1977, près des Galapagos. « C’est formidable et très émouvant », commente la cétologue Fabienne Delfour. Un cimetière de baleines, donc ? « L’idée est séduisante », dit-elle avec un sourire. Les auteurs y voient plutôt l’effet des courants, de la géographie marine, voire de quelques accidents de plongée chez les baleines à bec.

[Source : Le Monde]