« Le soir, je ne mange pas seule » : le foyer basque de Maddi, 20 ans, à Saint-Ouen

« Et toi, t’habites où ? » En pleine crise du logement, étudiants et jeunes actifs redéfinissent, souvent malgré eux, l’art de trouver un chez-soi. Cette semaine, Maddi Curutchet-Etchart raconte son quotidien à la Maison basque, un foyer associatif et solidaire situé à Saint-Ouen, réservé aux jeunes du Pays basque.

Juil 30, 2026 - 10:20
« Le soir, je ne mange pas seule » : le foyer basque de Maddi, 20 ans, à Saint-Ouen
VICTORINE ALISSE/HORS FORMAT POUR « LE MONDE »

[Chambre meublée en foyer de 9 mètres carrés, douches et toilettes sur le palier, 460 euros par mois, Saint-Ouen. C’est là qu’habite Maddi Curutchet-Etchart, étudiante de 20 ans.]

Murs blancs, fenêtres et portes aux contours rouge bordeaux, fanions et drapeaux basques accrochés en guirlandes sous le toit. Nous ne sommes pas à Bayonne mais bien à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), à la Pariseko Eskual Etxea, la Maison basque de Paris. Caché derrière des échafaudages, l’établissement n’est pas identifiable de loin. « Ils refont l’isolation », explique Maddi Curutchet-Etchart en ouvrant le portail. Des boucles brunes encadrent le visage aux traits doux, moucheté de légères taches de rousseur de cette vingtenaire. La jeune femme s’engouffre sous le porche qui ouvre sur une cour.

La grande bâtisse est vide en cette fin de vendredi après-midi : ses résidents sont encore en cours, ou dans les transports. Maddi était pour sa part en télétravail dans le cadre de son stage auprès de la députée socialiste des Pyrénées-Atlantiques, Colette Capdevielle. Née à Bayonne, elle a grandi dans une famille d’éleveurs de canards à Irissarry (Pyrénées-Atlantiques), un village près de Saint-Jean-Pied-de-Port, au pied des Pyrénées. Après deux ans de prépa lettres à Bordeaux, l’étudiante a voulu « tenter l’aventure parisienne », et a intégré l’Institut supérieur du management public et politique, une école privée spécialisée dans la formation de futurs managers des affaires publiques.

Elle connaissait déjà la Maison basque. « En 2020, j’y ai fait mon stage de troisième avec mes parents. On était venus vendre nos produits ici, se rappelle-t-elle. Voir les étudiants, l’ambiance… Ça m’avait donné envie. » Alors, quand il s’est agi de « monter à Paris », candidater au foyer relevait de l’évidence. En avril 2025, elle rédige donc une lettre de motivation et envoie son dossier locatif constitué des pièces classiques. Ce dernier est sélectionné.

Des drapeaux du Pays basque sont suspendus dans la cour de la Maison basque, à Saint-Ouen-sur-Seine, le 29 mai 2026.
Livre de grammaire basque offert par la grand-mère de Maddi Curutchet-Etchart, à Saint-Ouen-sur-Seine, le 29 mai 2026.

En septembre 2025, « excitée de commencer une nouvelle vie dans une nouvelle ville », elle dépose ses valises à la Maison basque, où elle se sent « de suite très bien accueillie » par les gestionnaires et les résidents. L’établissement existe depuis 1956, période durant laquelle de nombreux Basques s’installent dans la capitale. D’abord situé dans le 16earrondissement de Paris jusqu’à la fin 2002, le foyer a ensuite déménagé à Saint-Ouen. La demeure fait partie d’un réseau de près de 200 maisons subventionnées par le gouvernement de l’Euskadi, le Pays basque espagnol, partout dans le monde. Leur but est de faire « rayonner la culture basque ».

La maison de Saint-Ouen dispose de 32 lits, réservés à des jeunes de moins de 30 ans. Seul critère obligatoire pour l’intégrer : « être basque, de près ou de loin », précise Antoine Lajournade, 25 ans, bénévole au comité qui sélectionne les locataires. « Mais on accueille parfois des Béarnais, des Landais… Cette année, il y a même une bordelaise », souligne Maddi. A l’exception de quelques « taquineries communautaires bon enfant », selon elle, ces derniers sont aussi bien accueillis que les jeunes Basques : « On n’est pas sectaires. » Antoine Lajournade abonde : « On regarde aussi les critères sociaux. On priorisera toujours le dossier d’une personne qui a moins de moyens. » Dans Paris, des foyers similaires existent pour des jeunes venus d’Auvergne, de Corrèze ou encore de Bretagne. Des initiatives qui offrent un rempart à la précarité étudiante croissante et contribuent à l’égalité des chances d’accéder à de grandes écoles, des formations ou des stages pour des non-parisiens.

Vue de la salle des fêtes de la Maison basque, à Saint-Ouen-sur-Seine, le 29 mai 2026.
Deux résidents de la Maison basque discutent au moment du repas, dans la cuisine collective, à Saint-Ouen-sur-Seine, le 29 mai 2026.

Au deuxième étage, la porte du numéro 24 est ouverte, bloquée par un ventilateur. Maddi entre dans sa chambre en le contournant. Un lit simple collé au mur, un bureau, une armoire. Elle partage douches et toilettes avec ses quatre voisins de palier. La jeune femme a pris ses marques dans sa petite pièce de 9 mètres carrés, rangé pour ne pas perdre d’espace. Une statuette représentant un Bouddha trône sur l’étagère au-dessus de son bureau – un cadeau de sa marraine « pour les bonnes ondes », qu’elle chérit particulièrement. Sa bibliothèque est pleine. Quelques Pléiade issues de ses années de prépa littéraire, des livres « de loisir » comme Le seigneur des anneaux, et « des classiques ». Mais le Sud-Ouest n’est jamais loin. Les ouvrages côtoient des ballons de rugby, exposés çà et là. Et, posé au pied du bureau, un carton plein de conserves basques envoyées par ses parents : pâtés, foie gras, axoa…

« L’esprit Sud-Ouest »

Maddi paye 460 euros par mois, desquels elle déduit 90 euros d’aides au logement. Si elle avait pris une chambre partagée, son loyer se serait élevé à 400 euros. « C’est bien moins cher que ce que l’on trouve dans le privé à Paris,reconnaît la jeune femme. Ça me permet de sortir avec mes amis, de me faire un peu plus plaisir sur les courses. » A ce loyer s’ajoutent les 390 euros annuels d’un pass Navigo étudiant afin de se rendre dans Paris pour ses cours et son stage. « On a le métro juste à côté. Je suis restée coincée quarante-cinq minutes dedans ce matin, mais ça reste hyper accessible ! »

Au-delà du bénéfice financier, l’étudiante apprécie le lien social que le foyer offre. « Le soir, je ne mange pas seule », résume-t-elle. Au premier étage, une cuisine américaine ouvre sur un espace salle à manger. Il est 20 heures et la pièce commence à se remplir. Les jeunes locataires se croisent, prennent des nouvelles, se racontent leur journée. « J’ai pensé à toi, avec la chaleur, les flans ne devaient pas être beaux ! », lance un des résidents à un autre, apprenti en pâtisserie. « On est sortis plusieurs fois boire des coups ensemble, sourit Maddi. On voit du monde et on retrouve “l’esprit Sud-Ouest” : la convivialité, la fête, le rugby… »

La Maison basque propose des cours de langue et de danse basques, une chorale, et deux équipes de rugby, masculine et féminine, dont Maddi fait partie. Si les locataires n’ont le droit d’inviter des proches que dans la cuisine et pas au-delà de 22 heures, le foyer organise des événements festifs comme le visionnage de matchs de rugby et des soirées « cidrerie » dans les deux grandes salles équipées de bars que compte l’établissement. « Les soirs de fête, la queue remonte jusque loin dans la rue », note Maddi.

Sur le bureau de Maddi Curutchet-Etchart, à Saint-Ouen-sur-Seine, le 29 mai 2026.
Maddi Curutchet-Etchart, à Saint-Ouen-sur-Seine, le 29 mai 2026.

La jeune femme doit maintenant quitter le foyer. Les locataires ne peuvent y résider plus d’un an, « afin de laisser d’autres personnes en profiter », justifie Antoine Lajournade. Après quelques semaines de candidatures, Maddi a finalement trouvé son prochain cocon : un 20-mètres carrés dans le 18e arrondissement, vers la gare du Nord, 950 euros par mois. « Le côté collectif de la Maison va me manquer, mais je suis contente de retrouver un chez moi où je peux inviter du monde, nuance Maddi. Et puis, je vais y retourner, ne serait-ce que pour le rugby. »

[Source : Le Monde]