A Lyon, la mort de Quentin Deranque révèle la violente radicalisation d’une génération de militants antifascistes
Parmi les sept jeunes gens mis en examen pour meurtre ou complicité, impliqués dans les violences qui ont coûté la vie au militant de l’extrême droite radicale Quentin Deranque, beaucoup se sont engagés dans la Jeune Garde, groupe créé par Raphaël Arnault.
Le flou des images n’atténue rien. La violence explose dans les films amateurs des riverains, tournés sur des téléphones, jeudi 12 février, peu avant 18 heures. On y voit plusieurs silhouettes encagoulées s’acharner sur trois corps recroquevillés. Les coups de poing et de coude pleuvent, un coup de pied à la tête avant de s’enfuir.
Les faits se déroulent entre une benne à déchets alimentaires et un immeuble d’habitations, à quelques minutes à pied de Sciences Po Lyon. La scène du crime qui a coûté la vie à Quentin Deranque, 23 ans, samedi 14 février. Le militant d’extrême droite avait accompagné le collectif identitaire Némésis, puis s’était retrouvé isolé après la dispersion d’une rixe ayant opposé son groupe et des militants antifascistes, en marge d’une conférence donnée à l’Institut d’études politiques par l’eurodéputée (La France insoumise, LFI) Rima Hassan.
Qui sont ses silhouettes déchaînées ? La justice estime avoir interpellé plusieurs des auteurs présumés, sans pour autant avoir identifié tous les protagonistes directs. Les investigations se poursuivent intensément, avec la saisine de la sous-direction antiterroriste, en appui de la police judiciaire de Lyon.
En attendant les prochains développements de l’enquête, la présentation des sept jeunes hommes aux trois juges d’instruction saisis de l’affaire, jeudi 19 février, au tribunal judiciaire de Lyon, a commencé à lever le voile sur leurs parcours et leurs profils. Six d’entre eux ont été mis en examen pour « homicide volontaire », « violences aggravées », « association de malfaiteurs », un septième pour « complicité d’homicide volontaire ». Tour à tour, après leur interrogatoire de première comparution, ils ont défilé à l’audience du juge des libertés et de la détention (JLD), jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Rôle de leader
Sans ordre décidé, Jacques-Elie F., dit « Jef », 25 ans, est le premier à rentrer dans le box des détenus. Le jeune homme athlétique se tient droit, les yeux écarquillés dans la lumière crue du petit prétoire, comme s’il semblait assumer le rôle de leader qu’on lui prête dans l’attaque meurtrière, et que traduit sa mise en examen pour « complicité de meurtre par instigation ».
Collaborateur parlementaire du député « insoumis » de Vaucluse Raphaël Arnault, depuis son élection en juillet 2024 jusqu’à la révélation des faits, Jacques-Elie F. faisait l’objet d’une fiche « S » pour atteinte à la sûreté de l’Etat en raison de son appartenance à la Jeune Garde, mouvement antifasciste créé en 2018 par Raphaël Arnault. Son casier judiciaire porte deux mentions pour « vol » et « détention d’arme ». Selon nos informations, « Jef » a également été condamné en 2025 pour violences sur un étudiant de Saint-Etienne (Loire), qu’il accusait d’avoir dessiné une croix celtique au tableau et à qui il reprochait un drapeau français sur son sac à dos. Selon la plainte de la victime, consultée par Le Monde, l’étudiant dit avoir été poussé et menacé de mort.
Jacques-Elie F. a été interpellé chez une amie à Seyssuel (Isère), en compagnie d’Alexis C., 24 ans, lui aussi mis en examen, et écroué lundi 23 février, à l’issue d’une audience différée du JLD. Ce dernier, ancien champion de France de tir à l’arc à 11 ans, n’a pas de casier. Mais il est sous contrôle judiciaire et fiché « S » depuis juin 2024, dans l’attente d’un procès pour violences en réunion à caractère antisémite, requis par le parquet.
Selon les informations de BFM-TV, confirmées par Le Monde, Alexis C. est poursuivi pour avoir agressé un adolescent juif en 2024, aux côtés de huit autres complices soupçonnés d’appartenir à la Jeune Garde. Persuadés d’avoir reconnu un membre de la Ligue de défense juive, les militants antifascistes l’ont giflé jusqu’à ce qu’il crie « Vive la Palestine ! », selon le récit de la victime. Des faits qui s’étaient aussi produits à Paris, en marge d’une conférence de Rima Hassan.
Cheveux courts, tatouage dépassant du tee-shirt, Adrian B., 25 ans, placé en détention à son tour, a également été collaborateur parlementaire du député Raphaël Arnault, sous contrat à durée déterminée entre octobre 2025 et janvier 2026, enregistré sous le pseudonyme d’Adrian Galvan. Il a été a interpellé en Haute-Loire chez un autre membre historique de la Jeune Garde, Robin C., lui aussi ancien collaborateur parlementaire du député LFI, sous le pseudonyme de Robin Michel.
Après sa garde à vue, Robin C. a été remis en liberté, mis hors de cause dans la scène meurtrière. Il devrait néanmoins être convoqué ultérieurement pour « recel de malfaiteurs ». S’ils ne sont pas membres de LFI, « Jef », Robin C. et Adrian B., contrairement au reste des mis en cause, naviguent dans les réseaux du mouvement mélenchoniste, participant à divers événements de LFI, par le biais de leur employeur Raphaël Arnault.
« Changer quelque chose dans ce monde »
Dans une interview donnée à France Bleu lorsqu’il était lycéen, Robin C. expliquait vouloir « changer quelque chose dans ce monde ». Pour lui, « la politique [n’était] pas une voie la plus propice ». Loin de prôner le recours à la violence, il privilégiait alors comme mode d’action l’information de ses camarades et l’aide aux devoirs pour les mineurs isolés.
En quelques années, son engagement s’est métamorphosé. Comme celui de Paul L., 20 ans, corps flottant dans ses amples vêtements, qui se présente, l’air perdu, devant le juge. L’étudiant, ancien triathlète amateur, n’avait jamais eu d’ennuis avec la justice, selon son avocate. Pas plus que Jules-Charles P. Barbe hirsute, cet ancien étudiant en école de commerce semble vouloir disparaître dans son grand coupe-vent. Désormais employé dans le secteur automobile, il a été arrêté à Soissons (Aisne), où il avait fui.
Après lui, dans le box, Dimitri V., cheveux châtain clair et fine moustache, a l’allure d’un étudiant rangé. Son parcours dit pourtant autre chose. Militant de la Jeune Garde, il est également l’un des piliers d’un groupe de supporteurs ultras de l’Olympique lyonnais antifasciste. Après les faits, il s’est réfugié chez la belle-mère de sa petite amie dans une zone reculée de la Drôme. Lundi 23 février, au terme d’un débat différé, il a été écroué comme ses camarades.
Parmi les sept mis en examen, Guillaume A., 26 ans, est le seul à avoir échappé à la détention. Retrouvé jeudi matin dans un hôtel de Saint-Priest (métropole de Lyon), cet ancien membre de la Jeune Garde a été mis en examen, mais placé sous contrôle judiciaire. Le parquet a fait appel. Ses avocats affirment démontrer qu’il n’était pas présent sur les lieux.
Impliqués directement ou pas dans les faits, beaucoup partagent l’engagement au sein de la Jeune Garde. Leurs parcours racontent la radicalisation à l’œuvre dans cette génération de militants antifascistes.
Coup pour coup
A Lyon, l’affrontement entre extrême droite et extrême gauche a connu un tournant avec la création du Groupe antifasciste Lyon et environs (dit « la GALE ») en 2013, année de la mort violente de Clément Méric, tué sous les coups de militants nationalistes à Paris. Ses jeunes militants n’hésitent pas à faire le coup de poing avec les nationalistes et identitaires, mais « le choix d’action était souvent tourné vers le happening et la dénonciation visible d’une situation », comme le fait de murer de nuit la porte de la Traboule, le local des militants nationalistes lyonnais du Bastion social, explique Olivier Forray, avocat de la GALE. Ce qui n’empêche pas la dissolution du groupe par les autorités en 2025, pour « trouble à l’ordre public ».
En parallèle, le Bastion social et Génération identitaire montent en puissance et multiplient les actions violentes et racistes. En réaction, des militants déterminés leur répondent coup pour coup, et se rassemblent : la Jeune Garde naît en 2018. En tête des manifestations, la bannière du groupe antifasciste, au graphisme inspiré des groupes populaires d’autodéfense des années 1930, ne passe pas inaperçue.
Le recrutement s’intensifie. Selon quelles règles internes ? Les actions se font plus violentes, avec des expéditions punitives et des tabassages revendiqués sur Telegram, dans un troublant effet de miroir avec leurs adversaires identitaires, où le virilisme l’emporte sur toute autre considération politique.
Certains de ses militants participent à la création de 69 Pirates, un groupe de supporteurs de l’Olympique lyonnais déterminés à faire le coup de poing face aux ultras de droite. Là encore, le hooliganisme partagé brouille le message politique.
A la lumière du drame qui a coûté la vie à Quentin Deranque, de nombreux observateurs voient dans le processus de radicalisation de la Jeune Garde les germes d’une dérive violente qui a fini par tuer et a emporté une génération de jeunes militants. « Un champ de ruines », se désole Jean-Félix Luciani : pour l’avocat de Dimitri V., « la violence pour tout horizon », cette affaire et ses récupérations politiques signent « un échec assez profond de la société ».
[Source: Le Monde]