Plus de pluie, moins de glace : l’Antarctique bouleversé par le dérèglement climatique

Recul rapide de certains glaciers, fragilisation des plateformes de glace : plusieurs études récentes décrivent des transformations profondes au pôle Sud, susceptibles d’accélérer la montée des océans sur plusieurs siècles.

Mar 15, 2026 - 04:22
Mar 15, 2026 - 04:22
Plus de pluie, moins de glace : l’Antarctique bouleversé par le dérèglement climatique
Image recueillie le 31 janvier 2019 par les satellites Sentinel-2 montrant la rupture de la banquise à l’embouchure du glacier Pine Island, en Antarctique. Ce glacier est l’un des plus étudiés dans le cadre de la surveillance du changement climatique. PLANET OBSERVER/UNIVERSAL IMAGES GROUP VIA GETTY IMAGES

Il pleut de plus en plus souvent en Antarctique. Sur certaines côtes du continent blanc, des gouttes d’eau liquide tombent désormais sur la neige et la glace, un phénomène longtemps très rare dans l’environnement le plus froid de la planète. Ces épisodes illustrent un basculement plus large : de grandes parties du pôle Sud changent rapidement sous l’effet du dérèglement climatique d’origine humaine.

Recul de la banquise, fragilisation des plateformes glaciaires, déclin des glaciers, perturbations des écosystèmes terrestres et marins : plusieurs études récentes décrivent un continent soumis à des pressions climatiques multiples. Des bouleversements que les scientifiques qualifient de « massifs », d’« abrupts » et qui risquent d’être irréversibles si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent au même rythme.

La péninsule Antarctique, longue bande montagneuse qui s’étire vers l’Amérique du Sud, constitue l’épicentre de ces vulnérabilités. « Elle est le théâtre de changements vraiment très nombreux, dont certains événements s’avèrent catastrophiques, résume Bethan Davies, glaciologue à l’université de Newcastle (Royaume-Uni) et principale autrice d’une vaste méta-analyse sur le présent et l’avenir de cette zone, publiée fin février dans Frontiers in Environmental Science. C’est un signe avancé de ce que pourrait expérimenter le reste des côtes antarctiques, particulièrement dans l’ouest du continent. »

Dans la péninsule, le réchauffement est en moyenne deux fois supérieur à la moyenne mondiale. La disparition progressive de la glace et de la neige – surfaces blanches qui réfléchissent le rayonnement solaire – alimente un cercle vicieux. Les vagues de chaleur sont plus intenses et plus fréquentes, avec un record de 18,6 °C atteint en février 2020(environ 20 °C au-dessus des normales). Les jours au-delà de 0 °C deviennent plus courants.

« Davantage de pluie que de neige »

Dans ce contexte, les précipitations évoluent. « Cette région connaîtra davantage de pluie que de neige, ainsi que des épisodes plus intenses », indique Bethan Davies. Même en faible quantité, cette eau liquide met en péril le fragile environnement du pôle Sud. Elle affecte les manchots empereurs, dont les plumes ne sont pas adaptées, et peut noyer les nids.

La pluie fragilise aussi la glace. Elle s’infiltre dans la neige ou s’accumule à la surface des plateformes glaciaires, formant des mares de fonte qui élargissent les crevasses et peuvent rompre les structures. La banquise, qui s’est reprise en 2026 après trois mauvaises années, y est aussi vulnérable.

De quoi aggraver la débâcle des glaces déjà à l’œuvre dans les régions les plus exposées de l’Antarctique. La péninsule, l’ouest du continent et certaines parties à l’est ont perdu en trente ans près de 13 000 kilomètres carrés de glace terrestre, soit environ la taille de l’Ile-de-France, selon une étude parue dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) le 2 mars. Les changements les plus spectaculaires ont eu lieu dans les secteurs de la mer d’Amundsen et de Getz, dans l’ouest du pôle Sud : le glacier Smith a reculé de 40 kilomètres depuis 1996, Pine Island de 33 kilomètres et Thwaites – l’un des plus à risque, surnommé le « glacier de l’apocalypse » – de 26 kilomètres. Le continent se déleste d’environ 130 milliards de tonnes de glace par an.

Courants sous-marins plus chauds

L’Antarctique subit deux effets majeurs du réchauffement climatique. D’abord, les courants sous-marins plus chauds grignotent la base des plates-formes glaciaires flottantes. Or, ces immenses structures jouent un rôle crucial : elles agissent comme des contreforts qui freinent l’écoulement des glaciers situés en amont. Lorsqu’elles s’amincissent ou disparaissent, ces derniers accélèrent vers la mer. La perte d’épaisseur des glaciers fait aussi reculer la ligne d’échouage – la zone où la glace cesse de reposer sur le socle rocheux. Ce recul peut enclencher des phénomènes d’instabilité susceptibles d’accélérer encore la perte de glace.

Pour l’heure, l’essentiel du continent reste stable. Selon l’étude de PNAS, 77 % de la côte antarctique n’a pas subi d’évolution de sa ligne d’échouage sur les trente dernières années. « Pour le moment, on a de la chance, mais cela ne durera pas, prévient Eric Rignot, premier auteur de l’étude et glaciologue à l’université de Californie à Irvine et à la NASA. Les parties qui reculent le font très vite, ce qui laisse penser que toute nouvelle portion qui va bouger suivra le même chemin, un peu comme un château de cartes. »

Les scientifiques mettent en garde contre les risques de point de bascule, les impacts n’étant pas linéaires. Avec un réchauffement climatique qui a atteint 1,3 °C sur la dernière décennie, l’ouest de l’Antarctique pourrait avoir déjà franchi un point de non-retour, au-delà duquel le recul des glaciers deviendrait inéluctable. Or cette région renferme suffisamment de glace pour élever le niveau de la mer de 3 mètres, en plusieurs siècles.

Un autre motif d’inquiétude réside en Antarctique de l’Est, en particulier dans le vaste bassin de Wilkes, où les glaciers commencent à reculer. Une étude publiée dans Nature mi-février montre que certains secteurs maritimes de l’Est, représentant un potentiel de 5 mètres d’élévation du niveau de la mer, risquent de perdre leur stabilité en cas de hausse du mercure de 2 °C à 5 °C. Or la poursuite des politiques actuelles conduirait la planète à une surchauffe de 2,8 °C à la fin du siècle.

Hausse des mers

Les conséquences restent très incertaines. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la hausse des mers pourrait atteindre 44 à 76 centimètres d’ici à 2100, dans un scénario de poursuite des politiques actuelles, voire 1 mètre dans le cas d’émissions très élevées – dont quelques dizaines de centimètres seraient dus à l’Antarctique. De quoi mettre des centaines de millions de personnes en péril.

Mais l’essentiel des impacts devrait se jouer au-delà de la fin du siècle. « Ces processus sont désormais enclenchés sur des temps très longs », rappelle Hélène Seroussi, glaciologue au Dartmouth College (Etats-Unis). D’ici à 2300, la contribution du pôle Sud pourrait atteindre environ 50 centimètres dans un scénario bas carbone et entre 3 et 7 mètres dans le pire des cas – des chiffres auxquels il faut encore ajouter la fonte du Groenland, des glaciers de montagne et la dilatation thermique des océans.

Pourquoi de telles incertitudes ? Les observations restent limitées dans ce territoire difficile d’accès et certains mécanismes sont encore mal compris, comme l’instabilité des falaises de glace. Mais, pour Eric Rignot, « les projections actuelles sont trop conservatrices ». « La montée des mers est sans doute deux fois plus importante que prévu », assure-t-il, évoquant de nouveaux modèles calibrés avec les observations de terrain.

« La situation est désespérante et ces études vont dans le détail du désespoir », commente Gaël Durand, glaciologue à l’Institut des géosciences de l’environnement. L’Antarctique « n’est pas si loin que ça », met-il en garde. Les choix actuels d’émissions de gaz à effet de serre détermineront l’élévation du niveau de la mer pendant plusieurs siècles. Les bouleversements du continent blanc affectent en outre la circulation océanique mondiale et le pompage du CO2 atmosphérique « dans des effets en chaîne encore difficiles à anticiper ».

[Source: Le Monde]