D’Haïti, Lyonel Trouillot fait entendre les voix de la révolte contre les inégalités et l’exclusion : c’est le « Bréviaire des anonymes »

L’écrivain, l’un des rares auteurs haïtiens à vivre encore à Port-au-Prince, continue de relayer le cri des anonymes à travers la littérature.

Mar 8, 2026 - 10:42
D’Haïti, Lyonel Trouillot fait entendre les voix de la révolte contre les inégalités et l’exclusion : c’est le « Bréviaire des anonymes »
Peur à Port-au-Prince, le 26 février 2025. PATRICE NOËL/ZUMA-REA

Une ville de l’« extrême-pointe de la presqu’île » que presque tout le monde a désertée ; une capitale en proie à la violence factieuse et de laquelle il est complexe de s’extraire sans danger ; un politicien qui s’enrichit aux dépens de ses administrés ; une secte évangélique qui devient enragée… Difficile de ne pas reconnaître Haïti dans ce livre, où pourtant aucun lieu n’est nommé. Bréviaire des anonymes, le quinzième roman de Lyonel Trouillot, cherche moins à dépeindre le réel d’un pays que le monde entier regarde de très loin et avec effroi qu’à faire se lever des figures insurrectionnelles, dont les voix font entendre la révolte contre les inégalités et l’exclusion. Elles pourraient être de toutes les époques et de tous les pays.

Un jeune fonctionnaire chargé de faire l’inventaire d’une bibliothèque léguée à l’Etat écrit une longue lettre à son oncle, le politicien haut placé qui l’a pistonné. Peu à peu, son style policé de bon élève, éduqué aux normes de la grammaire française et aux bonnes manières, se trouve rongé de l’intérieur par des voix jusqu’alors étouffées. Assailli par des maux de tête de plus en plus douloureux, hanté par ces fantômes qui lui arrivent de partout, le jeune homme n’a plus le choix que de les laisser s’exprimer. Délaissant « les grosses pointures qui se prélassent dans les livres », il accueille les perdants, ceux qui n’ont jamais eu droit à la moindre ligne, « une multitude de petits testaments ». Le roman enfle jusqu’à devenir choral, jusqu’à décrire un véritable soulèvement capable de renverser l’ordre ancien, jusqu’à être soulèvement lui-même en laissant toutes les voix parler en même temps.

C’est une tradition de la littérature haïtienne que les écrivains soient des bouches : des bouches qui se font le relais des anonymes. Cette tradition restera vivante tant que les structures du pouvoir dominant dans le pays, avec les ingérences extérieures, n’auront pas un tant soit peu réduit les inégalités, l’illettrisme qui arrange beaucoup de monde. Elle restera vivante tant que, présente depuis plus de deux siècles comme un contre-pouvoir, la littérature sera porteuse de liens et de beauté dans la société. Même si la majorité des gens ne lit pas et ne sait pas lire en Haïti, la poésie, le théâtre, l’existence même des livres restent des choses très importantes, beaucoup plus que dans bien des pays.

Lyonel Trouillot, né en 1956 à Port-au-Prince, en est un témoin et un acteur majeur encore aujourd’hui. Je l’avais rencontré il y a maintenant dix ans, à une époque où, peu de temps après le séisme catastrophique de 2010, je faisais un séminaire à l’Ecole normale supérieure de l’université d’Etat d’Haïti, dans le cadre d’un master conjoint avec l’université Paris-VIII. J’avais fréquenté son Atelier Jeudi soir, où il accueillait chaque semaine les jeunes auteurs et autrices qui venaient là lire leur travail en cours. Il m’avait aussi invitée à parler du sémiologue Roland Barthes (1915-1980) dans son émission de radio. Je le voyais au travail, dans un engagement inlassable pour l’expression libre, à la fois singulière et collective, autant dans la cité que dans ses livres.

« Nous sommes des millions à nous forcer à penser, créer, inventer la vie et l’espoir en Haïti »

Je lui demande s’il lui est possible de poursuivre son action aujourd’hui, dans un Port-au-Prince contrôlé par les gangs et où les violences sont quotidiennes. « Le périmètre est réduit, me répond-il, les déplacements plus difficiles et hasardeux. Mais je continue mes activités, mon émission, mes chroniques, mes ateliers. Tant qu’une balle perdue ne nous a pas encore atteints, nous sommes des millions à nous forcer à penser, créer, inventer la vie et l’espoir en Haïti. »Beaucoup ont quitté la ville, des écrivains notamment, qui vivent en France, au Canada ou aux Etats-Unis et qui, pour cette raison, sont peut-être plus connus ailleurs. Lyonel Trouillot a choisi de rester, ce qui, selon lui, « n’a pas grand-chose d’exceptionnel », car beaucoup d’Haïtiens n’envisagent même pas de partir.

« Il y a enfin que ces jeunes avec lesquels je travaille à l’Atelier Jeudi soir sont riches de promesses, de souffrances, d’inquiétudes humaines qu’ils mettent en langage. Ils ont tant à dire et le disent dans des textes de fiction et des poèmes qui méritent d’être lus, mieux connus. Comme je préfère la littérature à mes écrits, j’ai fait le choix d’être disponible pour leurs projets. » Les accompagner, c’est aussi se faire accompagner par eux, se laisser envahir par leurs voix et en porter l’écho dans son œuvre. « Je capte et je rends. Enfin j’essaie, avec ma petite part de réussite et de maladresse. »

Bréviaire des anonymes fait entendre la rage contenue dans les voix inaudibles, une insurrection langagière contre la détresse et l’exclusion. Le monologue de Manie, qui est le premier à venir hanter le jeune fonctionnaire, est comme l’envers d’une violence criminelle qui s’est exercée contre elle. Née avec une bosse dans le dos, elle a été la cible d’une secte évangélique – dont un précédent roman, Kannjawou (Actes Sud, 2016), dénonçait déjà l’emprise malfaisante sur Haïti – qui a voulu se purifier en piétinant le diable qui était entré en elle. Quelques lignes dans deux journaux ont classé le fait divers, mais sa voix sort de la tombe et fait entendre sa mélopée poignante. « “Van an vire”. Le vent a viré, comme on dit dans le quartier quand une chose tourne en son contraire. »

Les autres ombres errantes qui réapparaissent à la tombée du soir et cherchent asile dans le livre ne sont pas moins puissantes, comme celle du camarade de classe du narrateur, son double moins chanceux, Ayan, venu du fond de son enfance pour casser le rythme prévisible de son roman d’apprentissage et le contraindre à devenir un témoin. « Je suis Ayan, ton manifeste de l’intranquillité. » Ces paroles viennent toutes d’un même lieu, la rue et ses déchets, et celui« qui a grandi en compagnie des grands hommes » finit par délaisser la bibliothèque pour se laisser posséder par leurs chants.

« La littérature, précise encore Lyonel Trouillot en évoquant son livre, c’est aussi cette multitude de témoignages parfois minuscules consignés dans les œuvres, des Misérables [de Victor Hugo, 1862] aux Raisins de la colère [de John Steinbeck, 1939], du Chant général [de Pablo Neruda, 1950] à Bahia de tous les saints [de Jorge Amado, 1935]… Je verrais plutôt ce que j’écris comme en harmonie avec cette conviction. Ce qui pour moi vient avant d’écrire, livres et voix : je suis un peu tout cela en même temps. En essayant de ne jamais trahir ni ce qui me hante et me pousse à écrire ni ce potentiel d’écriture chez les jeunes. » Contre un ordre qui ne produit que du malheur et de l’exclusion, les mots, qui ne sont pas des moutons, se soulèvent. Le cri de colère des voix qu’on n’entend pas répond à la violence devenue ordinaire.

Signalons, du même auteur, la parution en poche de « Veilleuse du Calvaire », Babel, 176 p., 7,90 €.

[Source: Le Monde]