Le Soudan du Sud s’enfonce dans une guerre civile qui ne dit pas son nom
A la fin du mois de février, deux tueries ont fait près de 200 morts dans le pays. Des meurtres visant les ethnies nuer, puis dinka, sur fond de rivalité persistante entre le président, Salva Kiir, et son rival Riek Machar.
Deux massacres à caractère ethnique ont été commis, à une semaine d’intervalle, au Soudan du Sud. Dimanche 1er mars, 169 corps ont été retrouvés dans le village d’Abiemnhom, dans la zone administrative de Ruweng, près de la frontière soudanaise. Tous Dinka. Quelques jours plus tôt, le 21 février, 16 personnes avaient été tuées à Pankor, dans le nord de l’Etat de Jonglei. Toutes Nuer.
Les deux communautés les plus importantes du Soudan du Sud – qui en compte 64 – vont-elles être à nouveau entraînées dans la guerre civile ? On peut le craindre, tant l’année 2025 a été émaillée d’affrontements entre les forces du président, Salva Kiir, un Dinka, et celles fidèles à son principal rival et ancien vice-président, Riek Machar, un Nuer, aujourd’hui incarcéré.
Le Soudan du Sud traverse sa plus grave crise sécuritaire et humanitaire depuis la signature, en 2018, d’un accord de paix dit « revitalisé » et la formation, en 2020, d’un gouvernement d’unité nationale de transition. Riek Machar avait alors rejoint Salva Kiir à Juba afin de piloter la transition et conduire le pays vers des élections. Prévues pour 2022, elles ont été repoussées à deux reprises et doivent désormais se tenir fin 2026, mais la prolifération des violences rend la tenue de ce scrutin on ne peut plus incertaine.
« Aucun des objectifs fondamentaux de l’accord “revitalisé”, notamment la réforme constitutionnelle, l’unification des forces et les processus de justice transitionnelle, n’a été atteint, déplorent les experts de la commission des Nations unies sur les droits de l’homme au Soudan du Sud, dans leur rapport annuel, publié le 27 février. Au contraire, tout au long de l’année 2025, la fragmentation politique et militaire s’est intensifiée, les restrictions d’accès humanitaire ont affaibli la protection des civils, et le soutien international a diminué. Le Soudan du Sud a entamé l’année 2026 avec une transition compromise et un conflit qui a repris de plus belle. »
L’attaque, en mars 2025, d’une caserne gouvernementale par de jeunes nuer organisés au sein de l’« Armée blanche », une milice communautaire occasionnellement alliée au Mouvement populaire de libération du Soudan en opposition, la formation de Riek Machar, avait provoqué le placement en résidence surveillée de ce dernier à Juba. Il est jugé depuis septembre, aux côtés de sept autres officiels de son parti, pour « crimes de guerre », « trahison » ou encore « crimes contre l’humanité ».
L’Organisation des Nations unies (ONU), l’Union africaine et les chancelleries occidentales ont appelé à sa libération et à un retour au dialogue, afin de sauver le processus de paix. Mais le camp de Salva Kiir s’y refuse, quand bien même les affrontements se multiplient, touchant huit des dix Etats régionaux du pays.
« Risque de graves atrocités »
Fin décembre 2025, les forces d’opposition ont chassé l’armée gouvernementale de plusieurs localités situées en zones nuer, dans le nord de l’Etat de Jonglei. Le gouvernement a riposté un mois plus tard avec l’opération « Enduring Peace » (« paix durable ») et repris toutes ces positions, moyennant des bombardements aériens et des assauts au sol. Les populations civiles n’ont pas été épargnées et ont fui en masse : plus de 280 000 personnes ont été déplacées en l’espace de quelques semaines.
« Les dirigeants politiques et militaires du Soudan du Sud poussent le pays vers une guerre à grande échelle et vers des crimes d’atrocités de masse », s’inquiètent les experts de la commission droits de l’homme de l’ONU. Ce sont notamment les propos tenus, le 24 janvier, par le général Johnson Olony, commandant des Agwelek, une milice shilluk alliée à l’armée gouvernementale, qui ont choqué.

« Quand nous arriverons là-bas, n’épargnez ni les personnes âgées, ni les poules, ni les maisons, rien du tout », avait-il lancé à ses troupes, à l’aube de la contre-offensive gouvernementale, dans les zones nuer du nord de Jonglei. « Le risque de graves atrocités a été mis en évidence par l’absence de suspension ou d’enquête concernant le général Olony, après la diffusion d’une vidéo le montrant incitant des soldats à tuer des civils », écrivent les experts de l’ONU.
Comment ne pas voir le massacre des 16 civils nuer à Pankor, par des hommes du général Olony, comme une conséquence de ces propos ? Après avoir invité les habitants à venir recevoir de l’aide humanitaire, les soldats de sa milice les ont froidement exécutés. Le fait que, une semaine plus tard, au moins 169 personnes d’ethnie dinka ont été tuées à Abiemnhom a de quoi inquiéter. « Deux massacres en un si court délai, voilà la nouvelle tendance ; nos citoyens se font massacrer car nos leaders souhaitent régler leurs différends politiques par les armes », se désespère Edmund Yakani, directeur de Community Empowerment for Progress Organisation, une organisation de la société civile.
Le village d’Abiemnhom a été pris d’assaut à 4 h 30 du matin, dimanche 1er mars. « Ils sont arrivés en très grand nombre et ont commencé à tirer dans toutes les directions », rapporte James Monyluak, le ministre de l’information du gouvernement local. Selon lui, c’est une « milice » de jeunes nuer provenant du comté voisin de Mayom, dans l’Etat d’Unité, qui a planifié et perpétré l’attaque. Dans quel but ? « Pour attaquer là où se trouve le gouvernement, et aussi là où se trouvent les Dinka », avance l’officiel, tout en réclamant une enquête pour établir les responsabilités.
Patients renvoyés
Le porte-parole de l’armée sud-soudanaise a affirmé, mercredi 4 mars, que les auteurs du massacre de Pankor ont été arrêtés et seront présentés devant un tribunal militaire. Mais pour Daniel Akech, chercheur au sein de l’International Crisis Group, les deux incidents démontrent que « le gouvernement s’appuie sur des milices ethniques qu’il ne peut pas contrôler, ce qui est très dangereux ». Le spécialiste du Soudan du Sud précise en effet que les Nuer de Mayom ont été des alliés de longue date du président Salva Kiir, y compris pendant la guerre civile (2013-2018). Le fait qu’ils attaquent des Dinka à Abiemnhom pourrait donc, selon lui, signifier que « le président est en train de voir sa base de soutien se réduire », sur fond de tensions ethniques exacerbées entre Dinka et Nuer.
Face à un nombre croissant de blessés et de déplacés, les humanitaires sont dépassés. Plus de 80 blessés par balles d’Abiemnhom ont été pris en charge par l’ONG Médecins sans frontières (MSF), mais certains sont morts de leurs blessures. Dans les zones de Jonglei sous contrôle de l’opposition, la réponse est entravée par les difficultés d’accès et les restrictions gouvernementales. Trois travailleurs humanitaires ont en outre été tués entre le 7 et le 16 février, et 13 centres de santé ont été pillés ou détruits, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU.
L’hôpital de MSF à Lankien, dans le nord de Jonglei, a été visé, le 4 février, par des bombardements aériens de l’armée sud-soudanaise. « Nous avons été forcés de renvoyer nos patients, et deux sont morts du fait de l’absence de soins, regrette un chef de mission de MSF pour le Soudan du Sud. Sur nos 290 employés à Lankien, nous sommes sans nouvelles de 26, et 67 sont réfugiés à Nyatim, au nord de Lankien, avec le reste de la communauté qui a fui. Ils survivent dans des conditions déplorables, il n’y a pas de marché, ils se nourrissent avec ce qu’ils arrivent à pêcher dans les marais et des fruits sauvages. » MSF tente d’apporter une réponse humanitaire à Nyatim, mais attend encore l’autorisation gouvernementale pour acheminer de l’aide, y compris vers ses propres collaborateurs.
[Source: Le Monde]