Hongrie : en campagne, Viktor Orban attise la peur de la guerre et la haine de l’Ukraine
Menacé, selon les sondages, par le parti de Péter Magyar, le premier ministre nationaliste caricature son concurrent comme un agent au service de Kiev et de l’Union européenne.
A peine Péter Magyar est-il sorti de sa voiture, lundi 2 mars, à Zahony, petite ville hongroise accrochée à la frontière avec l’Ukraine, que deux caméras de chaînes de télévision connues pour être contrôlées par le premier ministre hongrois, Viktor Orban, lui sautent dessus pour lui demander s’il « condamne Volodymyr Zelensky ». Le président ukrainien a en effet décidé de prendre son temps pour remettre en fonction l’oléoduc Droujba, à l’arrêt depuis un bombardement russe survenu le 27 janvier, alors qu’il apporte du pétrole russe à la Hongrie.
Régulièrement poursuivi par ceux qu’il qualifie de « propagandistes », le principal adversaire du premier ministre nationaliste pour les élections législatives du 12 avril ignore leurs questions. Mais, une fois monté sur la scène de ce meeting organisé dans un parc municipal tout proche du principal poste-frontière entre les deux pays, M. Magyar prend sa revanche, en ridiculisant ces médias qui l’accusent en permanence d’être une « marionnette de Kiev et de Bruxelles ». « Vous n’êtes pas de vrais journalistes, vous pouvez bien répéter 62 fois la même chose, ça ne changera pas : le blanc est blanc et le noir est noir », improvise-t-il en direct, rappelant que Viktor Orban « n’a pas osé aller en Ukraine depuis le début de la guerre » alors que, de l’autre côté de la frontière, « c’est son copain, Vladimir Poutine »,qui « bombarde des hôpitaux pour enfants ».
« Est-ce qu’il y a la guerre en Hongrie ? », demande-t-il à la foule de quelques centaines de partisans. « Nooooon ! » « Voilà, il n’y a pas de guerre en Hongrie et nous serons le gouvernement de la paix », promet M. Magyar. Filmée avant les propos tenus, jeudi 5 mars, par Volodymyr Zelensky, qui a menacé de « donner l’adresse » de Viktor Orban « à [ses] forces armées » pour le forcer à lever son veto contre le plan d’aide européen de 90 milliards d’euros, la séquence devait servir à contrer sur Facebook la puissante machine de propagande du pouvoir hongrois, qui affirme que si le candidat pro-européen remporte l’élection, « la Hongrie va être entraînée dans la guerre ». Face aux sondages qui le montrent perdant depuis des mois, Viktor Orban cherche tous les moyens pour essayer de contenir la montée en puissance de cet ancien haut fonctionnaire de 44 ans, qui a brusquement claqué la porte du pouvoir en 2024, en dénonçant la corruption endémique dans l’entourage du premier ministre.
« Propagande mensongère »
Vendredi, Viktor Orban a ainsi profité des attaques de Volodymyr Zelensky pour accuser de nouveau M. Magyar de vouloir « installer un gouvernement pro-Ukraine » à Budapest, alors même que l’opposant avait immédiatement critiqué les propos du président ukrainien. Dans ce contexte de tensions croissantes entre les deux pays, la police hongroise a arrêté, jeudi, des convoyeurs de fonds ukrainiens qui, venus d’Autriche, traversaient la Hongrie avec plusieurs dizaines de millions d’euros, dans le but d’alimenter une banque en Ukraine ; Kiev a dénoncé « une prise d’otages ».
A cela s’ajoutent les campagnes visant à attiser le rejet de l’Ukraine, comme ces vidéos alarmantes réalisées par l’intelligence artificielle (IA) et montrant une fillette en larmes attendant son père alors qu’il est abattu par des soldats sur un champ de bataille. « Pour l’instant, ce n’est qu’un cauchemar, mais Bruxelles se prépare à le transformer en réalité », prévient le petit film. Ou les affiches, placardées dans tout le pays, montrant Volodymyr Zelensky et Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, voulant faire les poches des Hongrois pour financer l’Ukraine.
Même si ces messages peuvent sembler caricaturaux, 23 % des Hongrois seraient convaincus qu’une victoire de Tisza (« respect et liberté »), le parti de M. Magyar, « entraînerait le pays dans la guerre », selon un récent sondage publié par le Centre de recherche 21. « Ici, dans les petits villages, les gens n’ont pas d’autres sources d’information que la propagande et beaucoup ont peur de la guerre. Il faut leur répéter qu’on veut la paix », reconnaît Zsuzsanna Simon, la candidate de Tisza à Zahony. Cette pédiatre tout juste lancée en politique n’aura pas la partie facile dans cette circonscription rurale qui longe la frontière et dans laquelle le Fidesz, le parti de Viktor Orban, a recueilli près de 70 % des voix lors des précédentes législatives de 2022.
Dans cette région déshéritée, la population est âgée, très conservatrice et entretient souvent des ressentiments historiques autour du tracé de la frontière imposé par les vainqueurs de la première guerre mondiale, et du sort des minorités hongroises restées sur le territoire du pays voisin. Suivant les consignes du parti, le député Fidesz sortant, Attila Tilki, fait campagne en se filmant devant les bornes frontières pour dénoncer le fait que les Ukrainiens jouent leur hymne tous les matins dans des puissants haut-parleurs, dont le son porte jusqu’à sa circonscription. « Les Hongrois n’acceptent pas qu’un pays pense qu’on puisse les faire obéir comme des serviteurs », assure-t-il dans un de ces discours martiaux tenus devant les barbelés.
Alimentant cette idée que l’Ukraine est une menace pour la Hongrie, Viktor Orban a d’ailleurs récemment mis en scène un déploiement de l’armée pour protéger certains sites énergétiques hongrois d’un prétendu risque d’attaque. « Malheureusement, on ressent de plus en plus dans la société que les Ukrainiens sont davantage perçus comme une menace que les Russes », déplore Vitalij Netreba, représentant de la petite minorité ukrainienne dans l’est de la Hongrie. Il s’est donné « pour objectif de changer l’opinion des Hongrois sur les Ukrainiens » en organisant des expositions photo sur la guerre. Même si cet avocat détenteur de la double nationalité refuse de dire s’il va voter aux élections législatives et entretient un certain scepticisme sur les positions de M. Magyar, il dit espérer qu’il « arrêtera au moins cette propagande mensongère ».
« On veut tous du changement »
Sachant que l’Ukraine est un sujet épineux en Hongrie, le chef de l’opposition évite en effet de trop parler de la guerre pour se concentrer sur la lutte contre la corruption, la situation des hôpitaux et sa volonté de récupérer les milliards d’euros de fonds européens bloqués par Bruxelles. Au Parlement de Strasbourg, où il siège comme eurodéputé (Parti populaire européen, démocrate-chrétien) depuis 2024, il a pourtant voté plusieurs fois avec le Fidesz contre les plans d’aide à l’Ukraine et, pas plus que M. Orban, il ne compte livrer des armes à l’armée ukrainienne. Au mieux, il devrait en finir avec la politique de veto incessante pratiquée par M. Orban à Bruxelles pour bloquer l’aide à l’Ukraine. Cette prudence semble assez efficace pour contrer les messages les plus caricaturaux du pouvoir.
A Zahony, beaucoup d’habitants ne croient d’ailleurs pas au risque de guerre. « Personne ne veut entrer en guerre avec la Hongrie, on a tous compris que tout ça, c’est juste pour faire peur avant les élections », assure Edit Sztojko, une femme de 30 ans qui tient le premier snack après le poste-frontière. « J’ai voté plusieurs fois pour le Fidesz, mais maintenant on veut tous du changement. Et tous mes clients disent la même chose », insiste-t-elle. Même à Lonya, le village dépeuplé situé à trente minutes de voiture de Zahony où le député sortant est venu tourner son petit film anti-Ukrainiens fin février, le maire ne cache pas ses doutes face à cette méthode ; il apparaît pourtant dans le fameux clip et sa commune a voté à 85 % pour le Fidesz en 2022.
« Certes, il y a certaines choses qui nous agacent, comme l’hymne tous les matins, mais, honnêtement, nous n’avons peur ni des Russes ni des Ukrainiens, on est quand même membre de l’OTAN », explique Erno Nagy. Assurant qu’il entretient d’excellentes relations avec les maires ukrainiens voisins, l’édile préfère d’ailleurs insister sur les maisons à l’abandon et la fermeture de la seule école du village, faute d’enfants. « C’est notre principal problème ici. » En seize ans de pouvoir, le Fidesz n’a pas été capable de construire un pont pour remplacer le bac miteux qui sert à traverser la rivière, séparant ce petit village du reste de la Hongrie.
[Source: Le Monde]