Guerre au Moyen-Orient : la société iranienne divisée face aux frappes d’Israël et des Etats-Unis

Entre l’espoir de voir tomber la République islamique et la peur d’une destruction durable du pays, les Iraniens réagissent de manière contrastée à la guerre déclenchée le 28 février. À travers les témoignages se dessinent les fractures d’une société prise entre bombardements, répression et incertitude.

Mar 8, 2026 - 10:31
Guerre au Moyen-Orient : la société iranienne divisée face aux frappes d’Israël et des Etats-Unis
Après une frappe israélo-américaine contre un poste de police, à Téhéran, le 4 mars 2026. MAJID ASGARIPOUR/WANA VIA REUTERS

Espoir. Résignation. Angoisse. Impuissance. Colère. Depuis le début de la guerre, les Iraniens sont profondément divisés face aux attaques israélo-américaines contre leur pays, lancées le 28 février.

Soheila (un pseudonyme choisi pour la protéger contre les représailles, comme toutes les personnes citées dans cet article), une cheffe d’entreprise d’une quarantaine d’années jointe par téléphone, se dispute régulièrement avec son mari à ce sujet. Après le massacre des manifestants descendus dans la rue contre le régime, en janvier, elle ne voyait plus d’autre solution qu’une intervention étrangère pour débarrasser l’Iran du pouvoir en place. Aussi Soheila a-t-elle été aux anges quand le Guide suprême, Ali Khamenei, a été tué lors des premières frappes. Son mari ingénieur, lui, ne comprend pas comment des bombes pourraient « ramener la démocratie en Iran ».

Lundi 2 mars, comme à son habitude, Soheila est montée sur le toit de leur immeuble, situé dans le centre de Téhéran, pour observer quel quartier avait été touché par les dernières frappes. Alors qu’elle filmait avec son téléphone portable les colonnes de fumée s’élevant dans le ciel au sud de la capitale, un voisin l’a soudain rejointe sur le toit. Cet homme, qui travaille pour les services de renseignement, lui a lancé d’un ton agressif : « Arrête de filmer ! Tu fais de l’espionnage en prenant des photos et des vidéos ? A qui vas-tu les envoyer ? » Soheila lui a rétorqué : « Tais-toi, espèce d’agent du régime ! Je n’ai pas peur. » La femme du voisin, présente à ses côtés, est alors intervenue et a appelé la police pour dénoncer cette « mécréante ». Ironie de l’histoire : personne n’a décroché. Une scène banale en apparence, mais qui dit beaucoup des fractures qui traversent aujourd’hui la société iranienne.

Les jours suivants, alors que la campagne de bombardements s’intensifiait, la famille de Soheila est partie se réfugier dans une ville voisine. Mais, en voyant les partisans du régime descendre dans les rues à la tombée de la nuit, cette mère de famille assume encore plus sa position pro-guerre. L’air défiant, à moto ou en voiture, ils scandent des slogans de soutien au pouvoir, brandissant le drapeau iranien. Partout dans le pays, les bassidji (membres de la milice religieuse dévouée au régime) érigent des barrages, contrôlent les véhicules et inspectent le contenu des téléphones portables. « Comme des animaux blessés, ils sont devenus encore plus dangereux, prêts à tout », estime Soheila qui, malgré la coupure d’Internet, a réussi à se connecter grâce à un VPN (logiciel pour contourner le blocage des communications) performant.

Assassinat ciblé

Mardi 3 mars, Mona, une institutrice qui vit seule à Téhéran, a finalement cédé aux pressions de sa mère, malade et âgée, et l’a rejointe dans une ville du sud du pays. Depuis son arrivée, cette ville autrefois calme a elle aussi été la cible de plusieurs frappes. Partisane du mouvement Femme, vie, liberté, Mona ne couvre plus ses cheveux sous un foulard depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, arrêtée pour une apparence jugée « pas assez islamique ». L’institutrice voit d’un très mauvais œil la guerre en cours qui, selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (Hrana), a fait au moins 1 172 victimes civiles, dont 194 enfants, ainsi que 284 morts dont le statut – civil ou militaire – reste à déterminer.

Pour Mona, Israël et les Etats-Unis disposaient probablement d’autres moyens, plus efficaces et moins destructeurs, comme l’assassinat ciblé des dirigeants sur une période plus longue, pour affaiblir le régime iranien sans détruire les infrastructures du pays. « Cette guerre ne nous apportera pas la démocratie, affirme cette Iranienne de 45 ans, connectée à Internet par une antenne Starlink. Dans le meilleur des cas, elle mènera à un demi-siècle de dictature à la solde des Etats-Unis et d’Israël, si elle ne débouche pas sur une guerre civile. Peut-être qu’au bout d’un autre demi-siècle seulement nous pourrons atteindre la démocratie. »

Soroush, lui, a quitté le 4 mars la capitale avec ses parents âgés, vers une petite ville de l’ouest du pays. « Le ciel de Téhéran est devenu une autoroute pour les avions américains et israéliens », explique cet ancien journaliste de 50 ans. « Ils ont une liste de cibles, non ? Alors pourquoi ne les frappent-ils pas toutes d’un coup pour qu’on en finisse une fois pour toutes ? », s’interroge-t-il.

Alors qu’Israël et les Etats-Unis continuent de vanter le caractère ciblé et « chirurgical » de leurs frappes, Soroush souligne les destructions massives d’immeubles résidentiels. « Dans chaque quartier touché, des rues entières sont détruites dans un large périmètre. Les voitures ne peuvent même plus circuler tant il y a de débris », précise-t-il. Il a entendu que la guerre continuerait « jusqu’à ce que les missiles iraniens soient épuisés ». « J’espère que tout cela finira dès ce soir », dit-il, la voix fatiguée.

Menaces contre la population

Rien, dans le parcours de Setareh, juriste d’une trentaine d’années, ne laissait présager qu’un jour elle se réjouirait de la mort et de la destruction. « Je suis contre la violence et la guerre. Mais mes amis et moi ressentons une forme de soulagement lorsque ceux qui ont organisé la répression meurent. Nous célébrons ces disparitions. Ce pouvoir a conduit le pays à la guerre et à la destruction. Il n’y avait aucun moyen de renverser pacifiquement ce régime autrement que par une intervention étrangère », explique-t-elle de Téhéran sur une messagerie cryptée.

Elle-même a pourtant perdu un ami lors des frappes survenues le 1er mars sur la place Niloufar, dans le centre de Téhéran. Les bombardements visaient probablement un commissariat, mais ils ont détruit plusieurs immeubles et restaurants alentour, tuant des passants et des habitants.

« Après le massacre de dizaines de milliers de manifestants en janvier, certains Iraniens sont comme indifférents face aux pertes civiles des frappes actuelles », observe Setareh. Elle espère que la République islamique finira par se rendre. Mais elle reste pessimiste : plus la guerre dure, « plus les pertes humaines augmentent et plus le risque de partition du pays et de chaos interne grandit », dit-elle, évoquant la possibilité d’une incursion terrestre de partis kurdes iraniens d’opposition installés dans les montagnes du Kurdistan irakien.

A cette atmosphère d’incertitude s’ajoutent les menaces du pouvoir contre la population. Vendredi, lors d’une intervention sur la chaîne d’information de la télévision iranienne, Ahmad Reza Radan, commandant en chef des forces de police et figure de la répression, a annoncé le déploiement de la police et des bassidji dans les villes « afin d’assurer la sécurité ». La police a désormais le droit de tirer sur les « voleurs potentiels » en cas de cambriolage de maisons, a-t-il ajouté, « car nous sommes en situation de guerre ».

Alors qu’Internet reste coupé dans tout le pays, les Iraniens peinent à obtenir des informations fiables. Chaque matin, ils appellent leurs proches pour prendre des nouvelles. Dans de nombreuses régions, les chaînes satellites diffusées depuis l’étranger sont brouillées par les autorités. Le seul moyen de s’informer reste la télévision iranienne, qui communique très peu sur les ordres d’évacuation parfois annoncés par l’armée israélienne.

« Après six jours sans nouvelles, j’ai finalement réussi à acheter un VPN, mais je ne sais pas combien de temps il fonctionnera, a écrit, vendredi 6 mars, sur X, le journaliste iranien Mohammad Bagherzadeh. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de nos vies ni de l’avenir de l’Iran. Mais j’espère que ce sera la dernière expérience de guerre pour ce peuple et [ce pays]. »

[Source: Le Monde]