Face à la DZ Mafia, la justice marseillaise exposée au risque de corruption
Plusieurs agents sont soupçonnés d’avoir fourni des informations confidentielles aux trafiquants. En réponse à ces affaires, l’inspection générale de la justice et l’Agence française anticorruption ont passé quatre jours au tribunal judiciaire de Marseille en février pour repenser les procédures de sécurité.
Le 4 avril 2022, en perquisitionnant un véhicule dans le cadre d’une enquête liée à un double narchomicide et à l’assassinat d’un homme brûlé vif dans un coffre de voiture, les enquêteurs découvrent dans la boîte à gants la photo d’une des figures de la criminalité organisée marseillaise, deux fiches pénales de l’administration pénitentiaire concernant deux détenus membres de la bande criminelle dite « des Blacks » et… le planning de travail d’un surveillant de la prison des Baumettes.
Le 20 février, jugé pour corruption par le tribunal correctionnel, ce fonctionnaire de l’administration pénitentiaire, âgé de 28 ans, a reconnu qu’il avait touché 200 euros par fiche pénale, mais, a-t-il expliqué : « Je n’ai pas réfléchi aux enjeux associés à ces documents. » Le procureur les lui a rappelés en requérant contre lui trois ans de prison dont deux avec sursis et l’interdiction définitive de toute fonction publique. « Le premier intérêt de la fiche pénale, c’est la date de libération d’un détenu, avec les conséquences funestes que cela peut avoir », a souligné le magistrat. Le jugement sera rendu le 20 mars et viendra illustrer combien le risque corruptif affecte l’ensemble des administrations du ministère de la justice.
A Marseille, la puissance financière de la DZ Mafia s’exerce au sein même du palais de justice, comme l’a confirmé, lors d’une audience solennelle de rentrée, le président du tribunal, Olivier Leurent. « La mise en cause de plusieurs agents pour des consultations illicites de fichiers démontre la capacité corruptrice de certains réseaux. Il n’y avait aucune raison que nous échappions à Marseille à cette gangrène qui sape l’Etat de droit », a-t-il déploré.
Le haut magistrat fait référence à la mise en examen de deux agentes administratives, le 5 décembre 2025, pour des consultations irrégulières de fichiers et, concernant l’une, pour la transmission d’informations sensibles à un compagnon proche de la DZ Mafia. Alors que le juge d’instruction ne les avait pas mis en examen pour corruption ni pour association de malfaiteurs, le parquet de Marseille, qui avait saisi la cour d’appel, espère que ces incriminations plus sévères seront retenues contre les trois. La décision de la chambre de l’instruction est attendue le 18 mars.
Consultations abusives de fichiers sensibles
L’une de ces agentes, affectée, comme sa collègue, au service des intérêts civils, usait et abusait de ses habilitations à consulter les fichiers du ministère de la justice. « Par curiosité », s’est-elle défendue, même si les noms qu’elle a recherchés sont qualifiés de « ronflants » par la police judiciaire. On y retrouve ceux d’une équipe montante, auteurs de tirs, en mai 2024, sur trois joueurs de l’OM égarés par le GPS de leur véhicule, pris pour des rivaux, mais aussi celui d’un proche poursuivi pour violence conjugale ou encore d’un homme fiché « S » pour terrorisme.
L’enquête a révélé la communauté de vie de cette jeune femme, âgée de 26 ans, avec un jeune homme, Nabil M., qui se targue tout à la fois d’être cousin avec Medhi L., alias « Tic », et proche de Kamel M., soit les deux hommes soupçonnés d’être les plus puissants patrons de la DZ Mafia – le premier en liberté, le second en état d’évasion depuis sa non-réintégration de l’établissement pénitentiaire, à l’issue d’une permission de sortie. Nabil M. aurait même rencontré Kamel M. en Algérie, quelque temps avant son interpellation dans cette affaire. Les enquêteurs auraient retrouvé la trace d’achats réalisés par l’agente administrative pour ce parrain de la DZ Mafia.
La proximité revendiquée par Nabil M. avec la « coupole » (équipe dirigeante) de la DZ Mafia ne se retrouve pas dans son cursus judiciaire, son casier portant la trace de quatre condamnations à un stage et à trois amendes. L’agente administrative semble avoir été attirée par le monde des bad boys, tout comme sa sœur, qui vivait aussi en couple avec un homme soupçonné d’avoir travaillé pour la DZ, au poste de gérant d’un des plus anciens et juteux points de vente de l’organisation criminelle. Lors de la mise en examen de ce « beau-frère », en avril 2025, l’agente avait tenté d’identifier le juge d’instruction devant lequel il allait être présenté.
Nabil M. conteste avoir rémunéré sa compagne pour les informations fournies. L’analyse des flux financiers de l’agente, payée 1 300 euros par mois pour préparer des dossiers civils, laisse pourtant apparaître 18 versements de son concubin, pour un montant total de 3 676 euros, entre décembre 2024 et mars 2025. La jeune femme a expliqué ces échanges financiers par une vie commune.
Cartographier les risques de corruption
Cette affaire, dans le sillage de l’incarcération, en avril 2025, d’une greffière du service de l’application des peines vivant avec un narcotrafiquant, à laquelle étaient aussi reprochées des consultations illégitimes de dossiers, a conduit à revoir l’ensemble du système. L’inspection générale de la justice et l’Agence française anticorruption ont passé quatre jours au tribunal judiciaire de Marseille, du 3 au 6 février, pour cartographier les risques de corruption. Une centaine de personnes ont été entendues, et 155 points sensibles passés à la loupe.
« Dès le début de l’année, nous avons pris des mesures d’urgence, explique au Monde M. Leurent, avec l’actualisation des habilitations d’accès aux fichiers sensibles », ce qui n’avait pas été réalisé depuis des années. Un agent pouvait ainsi passer d’un service pénal à un service civil en conservant ses habilitations. L’idée est désormais de recenser la « déclinaison des accès aux fichiers nécessaires au poste occupé, même si se pose la question des week-ends et des périodes de congé durant lesquels un agent d’un service civil peut par exemple occuper des fonctions au pénal », explique le magistrat.
Avec cinq informaticiens attachés au tribunal pour 700 agents, ceux-ci avaient plutôt tendance à habiliter tout le monde le plus largement possible. Le tribunal a aussi mis en place des actions de sensibilisation des directrices de greffe, pour organiser des temps d’échange sur le risque corruptif avec, à terme, la signature d’une charte de déontologie par les agents. La cellule de lutte anticorruption du parquet de Marseille, qui centralise les dossiers de corruption, qu’il s’agisse de policiers, de membres du personnel de justice, de douaniers ou de surveillants de prison, gère actuellement 22 enquêtes.
Au-delà des personnels de justice, le fait qu’un avocat pénaliste lyonnais ait fait partie des interpellés du coup de filé opéré, mardi 10 mars contre 42 personnes dont des cadres « historiques » de la DZ Mafia, tend à montrer que le risque corruptif s’étend à l’ensemble de la chaîne pénale. Cet ancien conseil de plusieurs cadres de l’organisation criminelle est soupçonné d’avoir facilité la poursuite des activités délictueuses, depuis leur prison, de plusieurs membres présumés de la DZ Mafia.
[Source: Le Monde]