Pourquoi le riz, don des dieux, est bien plus qu’un aliment au Japon
La crise du riz qui sévit dans l’Archipel depuis le milieu de l’année 2025 présente un arrière-plan religieux et identitaire, qui lui confère une place dans la culture japonaise sans commune mesure avec sa valeur marchande.
Denrée alimentaire de base en Asie, le riz n’est pas qu’un aliment dans l’Archipel. Symbole de fertilité et du travail en commun, la riziculture, qui structure le calendrier traditionnel et fut longtemps l’étalon de la richesse, a été perçue durant des siècles comme l’assise de la civilisation japonaise.
La pénurie de riz qui frappe actuellement le Japon, en entraînant l’augmentation du prix, a plusieurs causes : vieillissement des agriculteurs, désertification des campagnes, changement climatique, effets pervers de la politique agricole, avec une réduction des surfaces cultivées afin d’éviter la surproduction et une limitation drastique des importations. En 1993, la pression des Etats-Unis pour obtenir l’ouverture du marché du riz japonais avait suscité un farouche mouvement d’opposition des agriculteurs, des partis politiques et de la population.
Une levée de boucliers révélatrice du poids politique des agriculteurs – dont les coopératives soutiennent le Parti libéral-démocrate (PLD) au pouvoir –, mais aussi de la valeur symbolique du riz cultivé localement. Les pressions américaines se soldèrent par une entrouverture du marché dans le cadre d’un accord d’accès minimum. En 2025, en revanche, en raison de la pénurie, le Japon a dû importer massivement du riz étranger. Les effets de la guerre au Moyen-Orient, avec l’augmentation du coût des engrais et des transports, ont contribué à maintenir le prix du riz à la hausse.
Pendant le demi-siècle écoulé, l’alimentation japonaise s’est certes diversifiée, du fast-food à la grande cuisine étrangère. Et la consommation de riz par individu a diminué de moitié, passant de 120 kilos dans les années 1960 à 54 kilos en 2025. Aussi la crise est-elle ressentie différemment selon les générations. Le riz n’est plus un aliment incontournable pour les dernières générations : il n’apparaît guère, par exemple, dans l’alimentation des personnages jeunes et quelque peu désillusionnés des romans de Haruki Murakami. Pour les générations précédentes, en revanche, le riz reste le mets principal d’un repas. Au point que les mots gohan ou meshi (désignant le riz cuit) sont synonymes, dans le langage familier, du repas dans son ensemble.
Un présent de la déesse du Soleil
Le saké et le riz sont depuis des siècles les symboles de la convivialité. En témoigne un rouleau peint du XVIIe siècle (Des mérites comparés du saké et du riz, Editions Diane de Selliers et Bibliothèque nationale de France, 2015). Quant au romancier Junichiro Tanizaki (1886-1965), il célèbre la beauté de « ce riz immaculé dont le grain brille comme une perle (…). Il n’est pas un Japonais qui à sa vue n’en ressente l’irremplaçable générosité » dans son Eloge de l’ombre (1933).
Cette symbolique du riz remonte aux mythes fondateurs rassemblés dans les premières compilations Kojiki (Recueil des choses anciennes) et Nihon shoki (Chroniques du Japon) au VIIIe siècle. Le royaume du Yamato (ancien nom du Japon), qui développait alors ses liens avec la Chine des Tang (618-907) dont il adoptait bien des pratiques, était confronté à une civilisation brillante supérieure à la sienne. Ses monarques cherchèrent donc à forger une identité propre à l’Archipel, digne du respect de la Chine, en faisant remonter la dynastie impériale aux mythes fondateurs.
Selon ces mythes, le riz est un présent de la déesse du Soleil (Amaterasu), qui envoya dans l’Archipel son petit-fils céleste, Jinmu – légendaire premier empereur du Yamato porteur d’un épi de riz pour faire du territoire une terre en regorgeant. Le riz cultivé localement devint ainsi le symbole de l’esprit de la divinité du Soleil et d’une identité culturelle japonaise distincte de celle de la Chine, estime l’anthropologue Emiko Ohnuki-Tierney : « La rencontre avec la Chine contraignit les Japonais à définir leur propre identité. Ils le firent en domestiquant le riz, au sens propre comme sens au figuré. » La riziculture avait été importée dans l’Archipel au cours du Ier millénaire avant notre ère, de Chine ou de Corée.
De nos jours, le riz reste étroitement lié aux rituels impériaux. La plus importante cérémonie de l’intronisation d’un empereur (Daijosai, ou gustation des prémices) est un rite archaïque consistant en l’offrande par le nouveau monarque des premiers grains de riz de l’année aux divinités du culte shinto, la religion autochtone japonaise, qui voit l’Archipel comme une entité vivante dont la nature est encensée. Il existe dans le shinto une myriade de divinités (kami) : éléments naturels (le vent, une montagne, un rocher…), esprits ou animaux – tel Inari, le renard, divinité du riz qui veille sur les moissons, dont les sanctuaires pullulent à travers le Japon.
Patrimoine culturel national
Chaque année, en mai, l’empereur se livre symboliquement au repiquage du riz dans la petite rizière du palais impérial, puis, en octobre, à la récolte de celui-ci. Il célèbre alors de nouveau la Fête des prémices en en offrant symboliquement les premiers grains aux divinités du shinto supposées être ses ancêtres.
Faute de doctrine révélée, le shinto repose sur des rituels que beaucoup de Japonais, en majorité bouddhistes, respectent : ils les considèrent non comme l’expression de croyances religieuses, mais comme des pratiques coutumières faisant partie du patrimoine culturel national. Au Japon, les rites, qu’ils soient bouddhistes ou shintoïstes, ne sont pas exclusifs les uns des autres.
Le riz et le saké sont associés aux offrandes lors de rituels shintoïstes, tandis que la paille de riz est utilisée dans les décorations du Nouvel An. Celle-ci sert aussi à tresser manuellement des cordes sacrées – qui peuvent atteindre plusieurs mètres et peser une centaine de kilos – délimitant symboliquement l’univers du sacré à l’entrée des sanctuaires. Elles entourent parfois un rocher ou un arbre indiquant que c’est là le domaine d’une divinité. Le divin s’inscrit ici dans la pérennité de la nature.
Au cours de l’époque Edo (1603-1868), la rizière fut idéalisée par les intellectuels nativistes, dont Norinaga Motoori (1730-1801), grande figure des « études nationales ». A partir de l’exégèse des textes anciens, les nativistes cherchaient à contrer l’influence du néoconfucianisme d’origine chinoise en valorisant le travail agricole, expression de la voie des anciens.
Le repli du Japon sur lui-même, du début XVIIe siècle au milieu du XIXe, favorisa l’idée d’un pays essentiellement agricole. Les rizières, les paysans au travail et les moissons devinrent un motif fréquent des estampes – celles de Hokusaï (1760-1849) ou de Hiroshige (1797-1858), par exemple – qui popularisèrent la symbolique identitaire du riz. Celle-ci se renforça à la suite des relations avec l’Occident, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au fil de la quête identitaire d’un Japon immuable, transcendant les siècles.
Une vision partiellement erronée, selon l’historien Yoshihiko Amino (1928-2004), car, à l’époque d’Edo, naissait une protomodernité dans laquelle les « gens de la mer » – marins et habitants des côtes – jouèrent un rôle important. Les paysages marins avaient en outre nourri l’imaginaire littéraire et poétique du Japon ancien et médiéval, comme le montre Jacqueline Pigeot dans une belle anthologie de textes consacrée à la mer (La Mer dans la littérature japonaise ancienne, Hermann, 2025). Enfin, à l’époque ancienne, en raison du prix de la denrée, le riz n’était pas la nourriture de base de la majorité, mais des aristocrates, des guerriers et des riches marchands.
Révolte populaire des femmes
Au début du XXe siècle, le riz, dont la consommation s’était démocratisée avec la modernisation, fut à l’origine d’une révolte populaire. La pénurie et l’augmentation des prix (les marchands spéculant à la hausse) provoquèrent, à l’été 1918, un soulèvement d’ampleur nationale mené par des femmes. Ce mouvement de protestation spontané, qui s’étendit à l’ensemble du pays, rappelait les révoltes de la paysannerie des époques précédentes. En fait, il en fut la dernière expression : l’essor du mouvement ouvrier naissant allait donner d’autres formes aux conflits sociaux.
Avec la montée du militarisme dans les années 1930, la symbolique du riz cultivé localement, expression d’un Japon immuable transcendant les âges et non contaminé par l’étranger, se renforça. Au lendemain de la défaite de 1945, le riz restait une denrée sacrée – même pour ceux qui se réclamaient du marxisme : « Chaque grain de riz est la goutte de sueur d’un paysan », se souvient un sexagénaire, fils d’enseignants, qui se faisait tancer par son père s’il ne finissait pas son bol de riz jusqu’au dernier grain.
La valeur symbolique du riz perdura jusqu’au début du XXIe siècle. A la suite de l’accident nucléaire de Fukushima (2011), les rizières contaminées devinrent une preuve matérielle de la catastrophe. Et le riz fut soudain perçu comme un aliment qui pouvait être suspect. Il tend à apparaître désormais comme le symbole d’une normalité perdue : une figure des tensions entre le passé et le présent, entre l’humain et le milieu naturel.
Le recul prévisible de la riziculture qui, en dépit de la mécanisation, exige beaucoup de travail manuel, alors que le nombre des exploitants diminue, va également entraîner un bouleversement du paysage japonais. Les rizières sont omniprésentes dans l’Archipel et celles en terrasses, à l’assaut de petites montagnes, comptent parmi les plus beaux paysages.
Parfois plus que millénaires, elles épousent le relief de leurs pierres entassées. Le « miroir de l’eau » (mizu kagami)reflète les saisons : scintillant sous le soleil printanier lors du repiquage, elles prennent, à l’automne, la couleur mordorée des plants de riz prêts à être récoltés… D’assise identitaire du Japon, la rizière est en train de devenir un prosaïque baromètre écologique.
[Source : Le Monde]