« En Afghanistan comme ailleurs, les histoires de drogue sont aussi des histoires de pouvoir et de société »

Les talibans ne sont parvenus à juguler la production d’opium dans le pays que du fait de la nature profondément répressive de leur régime.

Mai 3, 2026 - 09:50
« En Afghanistan comme ailleurs, les histoires de drogue sont aussi des histoires de pouvoir et de société »
Des membres des forces de sécurité afghanes détruisent un champ de pavot, dans le district d’Argo, le 13 mai 2024. OMER ABRAR/AFP

C’est en avril 2022, huit mois après la prise de Kaboul par les talibans, que leur guide suprême, le mollah Haibatullah Akhundzada, proclame l’interdiction de la culture du pavot sur tout le territoire de « l’émirat islamique d’Afghanistan ». Le scepticisme est alors de mise chez les spécialistes de la lutte contre les stupéfiants. Ils voient dans cette déclaration du nouveau maître de l’Afghanistan une simple manœuvre pour faciliter la levée des sanctions internationales. Ils rappellent que les talibans avaient déjà proscrit la production d’opium en juillet 2000 par une fatwa de leur chef et fondateur, le mollah Omar.

Cette prohibition, brutalement mise en œuvre, avait effectivement tari la principale source d’héroïne au monde, mais au prix de la colère d’une bonne partie de la paysannerie afghane, privée de ressources en devises, sans aucune forme de compensation. Le ressentiment de la population rurale à l’encontre des talibans n’avait pas peu contribué à la rapidité de leur renversement, à l’automne 2001. Réduits à n’être plus que des insurgés, les talibans avaient, durant deux décennies, gagé leur lente et patiente reconquête du pouvoir sur une complicité avérée avec des réseaux de narcotrafic.

Un pays « libéré de l’opium »

Les observateurs étrangers ont pourtant sous-estimé la détermination du mollah Haibatullah Akhundzada, reclus dans son fief de Kandahar, à faire prévaloir la « pureté » idéologique du régime taliban sur toute autre considération. La prohibition d’avril 2022 ne concerne pas les champs de pavot déjà plantés, qui produisent cette année-là 6 200 tonnes d’opium, soit 80 à 90 % de la production mondiale de ce stupéfiant (et un niveau équivalent de la production d’héroïne).

Mais la prohibition édictée par le chef incontesté des talibans s’applique dans toute sa rigueur lors de la récolte de 2023 : la surface cultivée en pavot chute de 233 000 à 10 800 hectares, avec un effondrement de la production d’opium à 333 tonnes, selon les Nations unies. L’interdiction de la culture du pavot est particulièrement sévère dans le sud-ouest du pays, berceau du mouvement taliban, les zones encore cultivées se concentrant dans les provinces montagneuses du nord-est, frontalières du Tadjikistan et du Pakistan.

Les talibans imposent par la force le remplacement du pavot par le blé, même si les revenus générés par cette culture de substitution sont 10 à 20 fois moindres pour le paysan concerné. C’est dans les zones périphériques qu’une production résiduelle se maintient, progressant même jusqu’à 433 tonnes d’opium en 2024. La hausse spectaculaire des cours de l’opium afghan, du fait de la prohibition de 2022-2023, a en effet convaincu des communautés rurales (et les réseaux mafieux qui leur sont liés) de défier le pouvoir taliban, l’appât du gain justifiant d’aussi sérieux risques.

L’éradication des champs de pavot par les forces du régime provoque dès lors de nombreux accrochages avec les paysans concernés, sans infléchir la ligne du tout répressif. Les superficies cultivées en pavot, qui étaient remontées à 12 800 hectares en 2024, chutent à quelque 10 000 hectares l’année suivante, pour une production d’opium de moins de 300 tonnes (et une production d’héroïne d’une trentaine de tonnes). Les Nations unies considèrent désormais que l’Afghanistan est largement « libéré de l’opium » (« opium free »).

Impact mondial

C’est la Birmanie qui supplante aujourd’hui l’Afghanistan comme premier producteur mondial d’opium et d’héroïne. Le putsch militaire de 2021 et la montée en puissance des différentes guérillas y ont favorisé une progression régulière des surfaces cultivées en pavot, de 45 200 hectares en 2024 à 53 100 l’année suivante, avec production d’un millier de tonnes d’opium. Mais c’est l’ensemble du Triangle d’or – entre la Birmanie, le Laos et la Thaïlande – qui retrouve sa position centrale dans le trafic mondial d’opiacés, position que cette région avait perdue au profit de l’Afghanistan des décennies plus tôt.

Une telle reconfiguration de la géopolitique des drogues s’accompagne, en Afghanistan même, d’une progression sensible de la production et de la consommation de méthamphétamines, quoique dans des proportions moindres que dans l’Iran voisin (le film La Loi de Téhéran, sorti en Iran en 2019 et à l’étranger deux ans plus tard, donnait déjà une image dantesque d’une telle addiction). De manière générale, le trafic international de stupéfiants privilégie de plus en plus les drogues de synthèse, dont la production est déconnectée des cycles agricoles comme celui du pavot. Les nitazènes, soit des opioïdes de synthèse, ont été ainsi signalés ces dernières années en Europe.

Les saisies d’héroïne dans le monde entier ont chuté de moitié depuis 2021, confirmant la contraction de l’offre globale de ce stupéfiant du fait du tarissement de la source afghane. Mais l’économie des drogues repose fondamentalement sur la demande, en hausse régulière dans les pays développés, d’où un doublement de la production mondiale de cocaïnede 2020 à 2024.

C’est pourquoi la prohibition du pavot par les talibans, malgré sa brutalité, n’a pas eu les effets que l’on aurait pu escompter sur le marché européen des stupéfiants (l’héroïne consommée aux Etats-Unis est largement d’origine mexicaine). Quant aux tenants du tout répressif, ils gagneraient à méditer les conditions d’application de cette implacable politique par les talibans.

Le seul précédent historique est celui de la Chine communiste, où la consommation massive de l’opium a été impitoyablement éliminée après la prise du pouvoir, en 1949, par Mao Zedong. Il faut en effet un régime féroce pour parvenir aussi rapidement à une telle éradication. En Afghanistan comme ailleurs, les histoires de drogue sont aussi des histoires de pouvoir et de société.

[Source : Le Monde]