Au Maroc, entre Mohammed VI et son fils, « la transition n’a pas commencé, même si elle est dans toutes les têtes » : extraits du livre-enquête « Le Roman d’un roi »

Dans un ouvrage sur le roi du Maroc, à paraître le 6 mai chez Grasset, les journalistes du « Monde » Christophe Ayad et Frédéric Bobin ont enrichi et actualisé une série d’articles parue à l’été 2025 consacrée à ce monarque secret et paradoxal.

Mai 6, 2026 - 14:33
Au Maroc, entre Mohammed VI et son fils, « la transition n’a pas commencé, même si elle est dans toutes les têtes » : extraits du livre-enquête « Le Roman d’un roi »
« Le roman d’un roi », de Christophe Ayad et Frédéric Bobin (Grasset, 180 pages, 19 euros)

Voici trois ans que la lumière s’attarde de plus en plus sur son fils aîné, Moulay (« prince ») Al-Hassan, héritier du trône. Ce jeune homme élancé de 23 ans achève ses études à l’antenne de Rabat de l’université Mohammed-VI-Polytechnique (UM6P). Il y reçoit une formation ouverte sur le monde, apprenant notamment le mandarin. Lors d’une conférence de géopolitique dispensée par un visiteur étranger – un ancien ministre français –, il s’était montré très intéressé par le dossier de la guerre en Ukraine. « Pensez-vous que l’engrenage aurait pu être évité ? », avait-il interrogé avant de s’enquérir des « scénarios d’avenir ».

C’est donc ce prince en plein apprentissage de la marche du siècle qui a représenté son père, fin novembre 2024, lors d’une escale à Casablanca de Xi Jinping, le chef d’Etat chinois, de retour d’un sommet du G20 au Brésil. Accueil au pied de la passerelle de l’avion Air China, foulée sur le tapis rouge au son de la fanfare de la garde royale, offrandes de lait et de dattes au salon d’honneur de l’aéroport : le face-à-face entre le prince et l’un des hommes les plus puissants de la planète autour d’un plateau de thé et de friandises a marqué un tournant.

« Moulay Al-Hassan dans la cour des grands », avait alors titré le magazine Maroc Hebdo, prêt à voir dans cette séquence le « baptême de feu officiel d’un monarque en devenir ». La mise sur orbite du jeune prince s’ébauche selon la tradition : le 31 juillet 2025, il a été officiellement nommé colonel-major, première étape avant le titre – attendu prochainement – de coordinateur des bureaux et services de l’état-major des forces armées royales. Précisément à l’âge auquel son père avait hérité, en 1985, de tous ces titres et galons.

Mais l’exposition internationale est une autre affaire. Pour le prince Hassan, la fréquentation des chefs d’Etat s’est arrêtée à l’échange avec le Chinois Xi. Aucune autre rencontre d’envergure n’a suivi. « Il y a une mise en scène millimétrée, afin de ne pas envoyer de signaux susceptibles d’être interprétés comme un passage de témoin entre Mohammed VI et son fils, Hassan, décrypte un diplomate occidental en poste à Rabat. En tout cas, le moment n’est pas venu. Il ne faut pas aller plus vite que la musique. La transition n’a pas commencé, même si elle est dans toutes les têtes. »

Cette vraie-fausse transition aura connu une illustration pour le moins troublante lors de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), que le Maroc a accueillie du 21 décembre 2025 au 18 janvier. Lors du match d’ouverture contre les Comores, Moulay Al-Hassan représente le trône en l’absence de son père en tournée privée à l’étranger, où le souverain a enchaîné des visites à Abou Dhabi, au Caire, à Courchevel (Alpes françaises) et à Zanzibar (Tanzanie), puis à Paris. Alors que s’ouvre la fête de la CAN dans un royaume en liesse, Mohammed VI n’a pas été vu en public depuis son discours du 31 octobre 2025 à Rabat où il s’était félicité du vote, le même jour, d’une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU, consacrant une percée diplomatique sur le dossier du Sahara occidental. Un discours prononcé d’une voix monocorde et fatiguée.

Puis, aussitôt, l’effacement. Et surtout la surprise et l’incompréhension : l’évidence ne commandait-elle pas que le souverain fût associé à la ferveur de son peuple ? Face aux spéculations qui s’emballent, le palais décide de publier un communiqué de son médecin personnel, le professeur Lahcen Belyamani. On y apprend que « Sa Majesté le Roi souffre d’une lombosciatalgie mécanique, associée à une contracture musculaire, sans aucun signe de gravité ». « Ces douleurs au niveau du bas du dos nécessitent un traitement médical adapté et une période de repos fonctionnel », ajoute le communiqué. Le « repos fonctionnel » n’aura pas empêché Mohammed VI de prendre l’avion pour se rendre dans quatre pays.

Mais le prince lui est là, et bien là, pour donner le coup d’envoi de la CAN en ce 21 décembre 2025. Bravant la bruine sur la pelouse du stade Moulay-Abdellah flambant neuf et sous les vivats des soixante-dix mille spectateurs, il serre les mains des officiels et des joueurs avant d’exécuter une jolie « louche », ce geste par lequel on glisse un pied sous le ballon pour le lever dans les airs. La scène est retransmise en direct sur toutes les chaînes de télévision de la planète foot. Jamais le prince ne s’était ainsi exposé devant une audience mondiale. Et avec le glamour en prime, sourire et décontraction. Pourtant, il sera absent de la tribune royale lors de la finale contre le Sénégal, quatre semaines plus tard.

Et pour cause : le palais lui a demandé de se rendre en cours de match à l’aéroport de Rabat accueillir son père dont l’avion venait d’atterrir afin de permettre au roi de remettre personnellement la coupe aux Lions de l’Atlas en cas de succès –, mise en scène qui avortera finalement avec la victoire du Sénégal [annulée le 17 mars 2026 par le jury d’appel de la Confédération africaine de football]. En lieu et place de Moulay Hassan invité à s’effacer, c’est donc son oncle Rachid, le frère de Mohammed VI, qui représente ce soir-là la maison royale.

Pourquoi cette nouvelle distribution ? Etait-ce, comme le subodorent certains observateurs du makhzen – un mot intraduisible désignant le système de pouvoir au Maroc et, par extension, le palais royal – pour brider l’excessif enchantement autour des premiers pas du prince Hassan en pleine lumière ? L’agacement de voir Lalla Salma, mère du prince héritier et dont Mohammed VI a divorcé en 2018, réapparaître trop ostensiblement aux côtés de son fils dans les tribunes ? Le signal qu’il ne faut décidément « pas aller plus vite que la musique » ? (…) « Le roi n’abdiquera pas malgré sa maladie », croit savoir un fin connaisseur des arcanes du makhzen.

Comme un refus d’obstacle

Mohammed VI est donc bien aux commandes, et il faut que cela se sache. Les communiqués officiels s’enchaînent sur les obligations assurées, selon la formule rituelle, par « Sa Majesté Mohammed VI, Amir Al-Mouminine [“commandeur des croyants”], que Dieu l’assiste et le glorifie » : présidence de conseils de ministres, réceptions de walis (préfets) ou d’ambassadeurs, messages de condoléances aux familles d’illustres défunts ou de félicitations à l’occasion de fêtes nationales, grâces royales de condamnés lors de l’Aïd, etc. Difficile de ne pas soupçonner, derrière cette frénésie protocolaire, la volonté de dissiper l’impression d’un vide au sommet, née des absences répétées du roi ces dernières années.

Il faut dire que l’effacement n’était pas toujours lié à sa santé. Ses longues échappées ludiques à Paris, à Dubaï, aux Seychelles, à Zanzibar ou au Gabon, témoignaient surtout d’un détachement, pour ne pas dire une lassitude, à l’égard de l’exercice des responsabilités. Comme un refus d’obstacles. Même ses plus fidèles conseillers ont fini par s’en inquiéter.

Une vieille histoire que ce rapport distant au trône. A partir du milieu des années 2000, il devient de plus en plus visible. « Mohammed VI. Le prince qui ne voulait pas être roi » : le journaliste espagnol Ferran Sales Aige avait ainsi titré la biographie (non traduite) qu’il lui avait consacrée en 2009. Au fil de son règne, il y eut bien des cycles, alternances de présences et d’éloignements. Le printemps 2023 voit ainsi l’orchestration du « retour du roi », selon la formule d’un autre journaliste, marocain cette fois, Omar Brouksy. Ce timing ne doit rien au hasard. En avril de cette année-là, une longue enquête de The Economist, intitulée « Le mystère du roi du Maroc disparu », provoque un séisme dans les cercles du pouvoir.

L’article de l’hebdomadaire britannique raconte par le menu l’influence croissante qu’exerce sur le souverain Abou Bakr Azaitar, un champion d’arts martiaux mixtes (MMA, selon le sigle anglais) rencontré en 2018, lors d’une réception au palais royal en l’honneur de ses exploits sur les rings internationaux. « Ce fut comme un coup de foudre », résume un proche du premier cercle. Le monarque invite aussitôt le champion à venir se joindre à lui pour la prière hebdomadaire du vendredi.

Une relation personnelle se noue entre le souverain et le boxeur germano-marocain, issu de la diaspora rifaine de Cologne, à laquelle s’agrège sans tarder son frère Ottman, champion de MMA lui aussi, mais également le jumeau d’Abou Bakr, Omar, manageur des deux autres, ainsi que leur père, imam d’une mosquée en Allemagne et qui s’imposera bientôt comme le muezzin de la mosquée du palais royal.

« Avec ces nouveaux amis, le roi se sent plus détendu, ajoute une source bien introduite auprès de la monarchie. La fréquentation des boxeurs l’a enchanté, ça l’a sorti de sa routine, de tout ce monde de cour qui l’étouffait. Il avait besoin de tourner la page après son divorce, en 2018. Les Azaitar lui apportent de la légèreté. Avec eux, il n’est pas sans cesse ramené aux soucis et aux exigences de sa charge. Et puis, ils l’ont remis au sport, ça lui a fait du bien. Ils ont eu une bonne influence sur le roi. Finies les soirées arrosées ! »

Pareille proximité finit par faire tousser. L’élite marocaine s’indigne de l’entrisme de cette fratrie d’origine rifaine aux manières tapageuses et au casier judiciaire chargé en Allemagne pour de nombreuses bagarres qui leur ont valu des peines de prison, ce qu’ils reconnaissent sans mal. Les frères Azaitar s’affichent sur les réseaux sociaux aux côtés de Mohammed VI, ou sous son portrait, tout en exhibant leurs biceps boursouflés, leurs montres de luxe et leurs bolides rutilants (Ferrari, Bentley, Rolls-Royce, etc.), des cadeaux de leur royal ami. En juillet 2025, lors d’un séjour à l’hôtel de luxe le Fouquet’s à Paris, Ottman Azaitar se fait dérober une montre d’une valeur de 40 000 euros dans sa chambre, mais il refuse de porter plainte auprès des policiers venus enquêter. Mohammed VI a même mis à leur disposition un palais appartenant au domaine royal, à Tanger, afin qu’ils y installent un club de sport.

Le pire, aux yeux de la vieille garde, est qu’ils interfèrent dans le fonctionnement du pouvoir, commandant parfois l’accès au roi. Il est arrivé qu’Omar Azaitar décroche les appels destinés au souverain et décide de le déranger ou pas selon son état de fatigue et sa disponibilité. Moulay Rachid et Moulay Ismaïl, le frère et le cousin germain du monarque, se sont vu interrompre, lors d’un entretien avec Mohammed VI, par l’un des frères Azaitar, lequel leur a expliqué que « Sa Majesté » était fatiguée et devait se retirer. Un crime de « lèse-prince ».

Plusieurs anecdotes circulent parmi les familiers du palais. Un jour, c’est l’aîné de la fratrie, Abou Bakr Azaitar, qui se fait conduire pour une tournée dans le Sahara par le gouverneur transformé en chauffeur. Un autre, toujours Abou Bakr Azaitar perd son petit chien dans un parc de Rabat. L’animal est introuvable. Avec l’assentiment royal, il alerte Abdellatif Hammouchi, le très médiatique patron de la police et directeur général de la sûreté nationale et de la surveillance du territoire (renseignement intérieur), en lui ordonnant de mobiliser ses hommes pour retrouver le chien. Penaud, le pandore a dû s’exécuter.

Le récit d’une lignée alaouite soudée

Il n’en fallait pas davantage pour que les gardiens du makhzen, par le biais du journal en ligne Hespress, sonnent la charge contre le péril en germe. Les « dégâts » causés par ces « personnages sordides » en pleine « ascension vers les sommets du pouvoir » sont des « bombes à retardement qui finiront par nous exploser à la figure », est-il écrit dans un article daté de juillet 2021. « Il ne saurait y avoir d’autres princes que ceux qui sont membres de la famille royale, ajoute Hespress. Abou [Bakr] Azaitar devrait lire l’histoire de Raspoutine. »

Les avertissements n’ont guère porté tant qu’ils émanaient d’organes de presse, comme Hespress ou Barlamane, liés à l’Etat profond marocain, inquiet de voir ces « Raspoutine » s’incruster auprès du monarque.

Mohammed VI semblait ignorer l’alarme, laissant ses nouveaux amis étaler librement leur royale proximité. Les frères Azaitar, de leur côté, se sentaient suffisamment soutenus par lui pour porter plainte en diffamation contre les journaux trop critiques, y compris Barlamane, proche de la police. Le procureur du roi a accepté d’instruire. Depuis, nul ne sait ce que la plainte est devenue, mais les attaques ont cessé.

Si l’article de The Economist, en 2023, bouleverse le jeu, c’est qu’il donne un écho international au malaise. Son auteur, Nicolas Pelham, fut correspondant permanent à Rabat au tournant des années 2000 et avait conservé à ce titre des sources au sein de l’élite marocaine. Il n’est pas anodin que certains de ses contacts aient attiré son attention sur le nouvel entourage du roi comme s’il s’agissait de lui souffler une idée d’enquête. Exposée à la face du monde, l’affaire, dès lors, a changé de nature. La réputation de la monarchie à l’étranger se trouvait engagée. Il fallait enrayer d’urgence la dérive. D’où ce « retour du roi » au printemps de la même année, en tout cas la mise en scène redoublée de ses activités, accentuée après le tremblement de terre meurtrier de septembre 2023, lors duquel le souverain était, comme souvent, à l’étranger, et auquel il avait tardé à réagir.

Même si Mohammed VI les maintient dans son entourage, les frères Azaitar ont été progressivement effacés des réseaux sociaux. De nouveaux amis se sont joints à la joyeuse bande. Youssef Kaddour, un colosse et champion de MMA lui aussi, est le nouveau favori du roi. Originaire de l’enclave espagnole de Melilla, il suit le monarque partout où il se trouve. D’une discrétion à toute épreuve, il n’a jamais rien publié sur les réseaux sociaux, et sa famille n’affiche aucun signe visible d’enrichissement. On l’a vu, au début de l’année 2025, dans une voiturette transportant le monarque, en survêtement et le bras en écharpe, dans un centre commercial d’Abou Dhabi.

Pour combattre les rumeurs et la mauvaise publicité, la promotion des scènes familiales est venue offrir un contre-récit, celui d’une lignée alaouite soudée et en ordre de marche. Aux côtés du prince Moulay Al-Hassan, à l’ascension calibrée au plus près, émerge ainsi progressivement sa sœur, Lalla Khadija, 19 ans depuis le 28 février 2026. L’apparition de la jeune femme lors du dîner royal offert en l’honneur d’Emmanuel Macron, fin octobre 2024, à Rabat, n’est pas passée inaperçue.

On la retrouve trois semaines plus tard en escapade souriante, avec son père et son frère, sur la rive gauche, à Paris. La flânerie est captée par Point de vue, le magazine de l’actualité royale, dont les clichés respirent l’harmonie : Mohammed VI en tenue « cool » – jean frappé d’écussons et baskets – ajuste d’une main délicatement paternelle l’écharpe sur l’épaule de Lalla Khadija, tandis que, autre scène, Moulay Al-Hassan photographie en mode selfie le trio. La « paparazzade » est manifestement organisée.

La « princesse fantôme »

L’idyllique portrait de famille comporte néanmoins une grande absente : la mère des deux enfants, l’ex-épouse du roi, âgée de 48 ans. Lalla Salma avait disparu, en fait, de l’iconographie officielle depuis le divorce acrimonieux, en 2018. Nul ne sait exactement pourquoi le couple s’est séparé à l’époque, mais, de fait, il ne fonctionnait plus. L’épouse royale reprochait, semble-t-il, à son mari son désintérêt pour l’éducation de leurs enfants et ses trop longues absences. De leur côté, les trois sœurs du roi, Meryem, Asma et Hasnaa, ne portent pas dans leur cœur l’ancienne épouse royale, une roturière de Fès, diplômée d’ingénierie, à la tête bien faite et au caractère bien trempé.

Après son divorce, Lalla Salma a longtemps été tenue à la discrétion, comme si elle n’existait plus. Elle n’avait plus aucune activité médiatisée. La « princesse fantôme », la surnommait la presse people européenne. Il a fallu attendre l’été 2024 pour que filtrent des images d’une virée balnéaire aux côtés de son fils, Moulay Hassan, et de sa fille, Lalla Salma, sur l’île de Mykonos, en Grèce. La fin de l’ostracisme ? Son assouplissement en tout cas. Mais le vrai tournant se produit un an plus tard. A la mi-septembre 2025, la presse autorisée – tel Maroc Hebdo – rapporte sa visite, à Fès, du centre hospitalier universitaire (CHU) Hassan-II, spécialisé dans la lutte contre le cancer.

Un changement de statut est à l’évidence en train de s’opérer. Ses apparitions publiques se font plus fréquentes, sa silhouette redevient familière tout en restant discrète. Ainsi a-t-on aperçu sa chevelure rousse dans le sillage du prince héritier lors d’une sortie, le 26 décembre 2025, sur la très touristique place de Djemaa El-Fna, à Marrakech, talonné par une escouade de gardes du corps. Puis on la retrouve, le 4 janvier 2026, dans les tribunes du match Maroc-Tanzanie, en huitième de finale de la CAN. Sanglée dans un manteau blanc, cheveux ramassés en arrière, elle exulte après le but de l’attaquant Brahim Diaz aux côtés de ses deux enfants, Hassan et Khadija, entourés d’amis de leur âge. Bras gauche tendu d’un côté et main droite empoignant son téléphone de l’autre, elle goûte à l’ivresse collective du moment, photographie le stade chavirant de bonheur. Le retour en grâce, certes progressif et calculé, dit combien les lignes sont en train de bouger dans la famille royale. Il est un indicateur, parmi d’autres, de la transition en cours.

L’affaire demeure toutefois sensible et c’est pourquoi rien n’est laissé au hasard. Sa très grande proximité avec le prince héritier, qui vit avec elle à Rabat, lui conférera une influence certaine dans les affaires du palais après l’intronisation de son fils. Au moment d’entamer des études supérieures, ce dernier avait même refusé d’aller s’installer à Benguérir, siège de l’université Mohammed-VI-Polytechnique, trop loin de la résidence de sa mère. Il se dit également que le jeune prince Hassan répugnait à l’idée de résider dans la ville natale de Fouad El-Himma, le principal conseiller du roi qui n’avait pas ménagé sa mère au moment du divorce. Le palais a donc dû faire construire en un temps record une annexe de l’université d’élite dans la capitale pour pouvoir y accueillir le prince héritier. Mission dont s’est acquitté avec célérité et efficacité Mostafa Terrab, le PDG de l’Office chérifien des phosphates, fleuron de l’économie marocaine et accessoirement « caisse noire » du régime. L’on prête désormais à Terrab un rôle de mentor auprès du futur Hassan III.

Le « come-back » de Salma promet de redessiner les équilibres au cœur du sérail, elle qui fut malmenée lors de la séparation. L’onde de choc risque même de se propager à tous ceux ayant prêté leur concours aux campagnes de dénigrement orchestrées contre elle. A Rabat comme à Casablanca, il se murmure que le futur roi ne ménagera pas les artisans ou les complices de la cabale. La spéculation est certes prématurée – on ignore, à ce stade, tout de ses intentions –, mais elle s’inscrit dans une logique historique, celle de l’inévitable recomposition de l’entourage inhérente à une succession.

En 1999, l’installation sur le trône de Mohammed VI, qui s’était débarrassé de certains des fidèles de son père, Hassan II, à commencer par l’omnipotent ministre de l’intérieur Driss Basri, l’avait bien montré. D’où la fébrilité qui s’empare déjà des factions de l’élite marocaine, où certains s’inquiètent pour leurs positions acquises, quand d’autres cherchent à les élargir. Tiraillements, luttes d’influence et coups bas alourdissent le climat. « Une fin de règne suffocante », s’afflige un homme d’affaires casablancais. (…)

Ce climat a été davantage vicié au printemps 2025 par une série très troublante de piratages informatiques ciblant des organismes publics (sécurité sociale, conservation foncière, etc.). L’intrusion, revendiquée par un groupe de hackeurs baptisé « Jabaroot », a permis de mettre sur la place publique des informations personnelles sur les mirifiques salaires et autres généreuses transactions immobilières de certaines figures de l’establishment. La divulgation de tels privilèges a jeté d’autant plus le trouble que l’affairisme débridé dans la sphère économique était déjà une source de crispation au sein de l’opinion.

Ces dernières années, le Maroc a vu s’accélérer la montée en puissance d’oligarques prospérant sur un capitalisme rentier et de connivence. Aziz Akhannouch, à la fois chef du gouvernement et première fortune du pays, en est la figure emblématique : son groupe, Akwa (distribution d’hydrocarbures, immobilier, médias, énergies renouvelables…), a ainsi obtenu en 2024 le marché de dessalement d’eau de Casablanca dans des conditions dénoncées par ses critiques comme relevant du « conflit d’intérêts », ce qu’il conteste.

Il faut dire que l’exemple vient du sommet avec une holding royale, Al-Mada, dont les tentacules s’étendent de la banque à la téléphonie mobile, en passant par l’agriculture et les énergies renouvelables. A l’heure où la fortune royale ne cesse de croître et de se consolider, l’imagerie du début de règne, celle d’un « roi des pauvres » à l’écoute des doléances du petit peuple, semble bien lointaine.

Pourtant, il s’en faut de beaucoup que cette boulimie affairiste de Mohammed VI et de ses proches entache sa popularité auprès de ses compatriotes. Celle-ci reste, autant qu’on puisse en juger, intacte. Les rumeurs autour de son état de santé lui valent même un surcroît de compassion. Si la grogne couve au Maroc face aux inégalités sociales et à la corruption – il suffit de tendre une oreille aux chants de supporteurs dans les stades de football –, elle épargne le roi en vertu de l’éternel article de foi voulant que le calife est vertueux et les vizirs corrompus.

Fin de règne traînante

Butant sur la sacralité de la personne du monarque, intouchable malgré ses manquements, le ressentiment populaire s’est déporté en 2025 sur Aziz Akhannouch, bouc émissaire idéal. « Akhannouch dégage ! », scandaient fin septembre les jeunes manifestants de la « gen Z » (génération née entre la fin des années 1990 et le début des années 2010) à Rabat, Casablanca, Marrakech ou Agadir. Le mouvement est né d’une protestation contre la dégradation des services publics, illustrée sur un mode tragique par la mort de huit femmes, fin août, dans un hôpital d’Agadir, après des accouchements par césarienne. « Nous voulons des écoles et des hôpitaux, non des stades » : les slogans de la révolte jettent une lumière crue sur l’envers de la vitrine scintillante du Maroc « émergent ».

Exposées au grand jour, ces fractures sociales écornent le cliché idyllique que des cohortes de communicants cherchent à vendre à l’étranger. On les avait bien perçues, ces failles, lors du séisme du Haut Atlas, en septembre 2023, qui avait aplati des dizaines de hameaux précaires agrippés à flanc de montagne, témoignages d’un arrière-pays laissé pour compte, à mille lieues des infrastructures (aéroports, TGV, stades, etc.) qui ébahissent les visiteurs internationaux.

Signe des temps : les lanceurs d’alerte de la jeunesse indignée sont pétris de culture digitale, ils ont affûté leurs mots d’ordre sur les forums de la plateforme Discord. Hyperconnectés, ils sont en phase avec la révolution numérique qui balaie les continents. Et ils puisent leur inspiration dans les révoltes similaires de la « gen Z » du Sud global (…). Mohammed VI n’est pas indifférent à leurs requêtes, mais il est hors de question qu’il leur réponde directement. Les choses ne se passent pas ainsi au Maroc. Le souverain ne saurait apparaître comme cédant à la pression de la rue.

De fait, lors de son discours annuel devant le Parlement, le 8 octobre 2025, le roi ne fait nulle mention de la « gen Z », alors que les jeunes espéraient un geste, une reconnaissance. Mais s’il ne tend pas la main, il dresse l’oreille. Il évoque la « justice sociale » et la « lutte contre les inégalités territoriales » qui, à ses yeux, ne sont pas des « slogans creux ». Et comme le palais sait si bien le faire en pareilles circonstances, les mauvais vizirs sont montrés du doigt. Le gouvernement, dit le roi, doit faire preuve d’une « plus grande célérité » dans la mise en œuvre de ses programmes de « développement territorial ». Une pierre dans le jardin d’Akhannouch. En clair, Mohammed VI ne sacrifie pas son premier ministre sur l’autel de la « gen Z », mais les jours de ce dernier sont comptés. Trois mois plus tard, Akhannouch annonce qu’il ne briguera pas un nouveau mandat à la tête de son parti, le Rassemblement national des indépendants, et quittera donc les commandes du gouvernement à l’issue des élections de septembre 2026. Paratonnerre idéal, il prend la foudre pour lui.

Là est la force de ce système. Cette fin de règne traînante, cet effacement assez pathétique d’un souverain allergique à l’idée que le vide qu’il ouvre lui-même soit comblé trop tôt, ces luttes féroces et sournoises des factions de la cour, ces intrigues du sérail asphyxiantes, tout cela ne suffit pas à exposer le Maroc au risque d’une crise de régime. Les petits meurtres entre amis ne font pas une révolution. L’attachement de la population à l’institution monarchique et l’essor d’un patriotisme ombrageux, voire d’un chauvinisme vindicatif, offrent de vigoureuses cordes de rappel. Et le spectacle alentour de pouvoirs en déliquescence et de nations fragmentées dissuade toute velléité d’explorer des alternatives.

Le Maroc n’est pas pour autant quitte avec les effets pervers de ce magistère à bout de souffle. Hors les grandes orientations stratégiques – le Sahara occidental et la co-organisation de la Coupe du monde de football de 2030 –, bien des décisions sont en suspens, nombre d’urgences sont négligées. (…) Les lampions de la fête éteints, le Maroc se retrouvera immanquablement face à ses vieux démons, ceux des fractures sociales et régionales et d’une oligarchie d’affaires conquérante, encline à subvertir insidieusement l’Etat régalien, sans compter un appareil sécuritaire plus intrusif que jamais. Alors, les ombres et lumières du règne de Mohammed VI, modernisateur en demi-teinte et réformateur inachevé, se distingueront plus nettement sur les tables du bilan.

[Source : Le Monde]