Avec le long-métrage « The World of Love », Yoon Ga-eun invite à regarder avec plus de justesse les victimes de violences sexuelles
La réalisatrice coréenne relate le parcours d’une jeune fille qui, après une agression, refuse la victimisation.
Dans The World of Love, troisième long-métrage de la réalisatrice coréenne Yoon Ga-eun, il y a ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. Ce que l’on dit et ce que l’on tait. Ce que l’on montre et ce que l’on cache. Ce dont on a conscience et ce qui nous échappe. Un monde du visible et de l’invisible que le film ne cesse d’articuler et de remodeler pour mieux saisir les êtres dans leur complexité.
Le sujet que Yoon Ga-eun veut réellement aborder met ainsi du temps à devenir explicite. Il faut un accroc pour que s’ouvre une brèche dans le monde des apparences et qu’affleure une strate souterraine ayant échappé jusqu’alors à notre regard. La première d’un passionnant mille-feuille.
The World of Love s’ouvre sur un baiser. Celui de deux adolescents qui s’aiment mais vont très vite se quitter. « Ça ne collait pas », justifie seulement Joo-in (Seo Su-bin) à sa mère Tae-sun (Jang Hye-jin), s’estimant « nulle » en amour. Première bifurcation, premier jeu de faux-semblant. Le film dessine d’abord le portrait d’une jeune femme d’une prodigieuse énergie difficile à canaliser, que ce soit dans sa gestuelle ou sa parole.
Peinture du quotidien
Partout, Joo-in prend de la place, se fait remarquer. On la voit au lycée, se dépensant en cours de sport quitte à bousculer ses camarades, à la cantine parlant règles et sexualité avec son groupe d’amies, puis twerkant dans une chorégraphie endiablée, changeant de petit copain, pratiquant le taekwondo, s’occupant de la maison avec son jeune frère, aidant sa mère au travail, ou s’activant comme bénévole.
Cette peinture du quotidien bien rempli d’une adolescente d’aujourd’hui dit à la fois quelque chose de l’expérience des femmes, leur rapport au corps, de cet âge coincé entre l’enfance et l’aspiration à devenir adulte, l’éveil du désir, les responsabilités qui viennent chasser l’insouciance, la nécessité précoce de devoir déterminer la personne que l’on souhaite devenir.
L’accroc dans la vie de Joo-in arrive par une pétition qu’un de ses camarades de lycée, Su-ho (Kim Jeong-sik), entend faire signer à l’ensemble des élèves. Le texte proteste contre le retour dans le quartier d’un homme condamné quelques années plus tôt pour agression sexuelle sur mineure. Joo-in est la seule qui refuse de parapher le texte ; elle demande que soit retirée une phrase qu’elle juge mensongère : « La violence sexuelle laisse des blessures profondes inguérissables et anéantit entièrement la vie et l’âme de la victime. »
Toile de douleurs
La tension monte peu à peu entre Su-ho et Joo-in, chacun s’obstinant dans sa position. Un doute s’insinue : l’adolescente réagit-elle avec tant de force parce qu’elle a, elle-même, été victime par le passé ? Ou est-ce par solidarité avec sa proche amie Mido (Go Min-si) qui se prépare à affronter son père incestueux en justice ? Au lycée, Joo-in reçoit des messages anonymes dactylographiés mettant en cause son attitude.
Le surgissement de la question des violences sexuelles modifie en profondeur notre perception des personnages et des dynamiques en cours, jette un voile de suspicion sur chacun. Le film tisse une toile de douleurs et de traumas qui traversent corps et affects. Le petit frère de Joo-in a développé un eczéma pendant que sa mère tente de cacher son alcoolisme. Le père, lui, est aux abonnés absents, exilé loin du foyer et demeurant sourd aux messages de sa fille.
Il y a aussi Mido, pleine de colère, qui n’arrive pas à pardonner ou Noori, la jeune sœur de Su-ho, inscrite à la garderie dirigée par la mère de Joo-in, qui se fait mal au bras, revient avec des marques sur le corps, faisant craindre de mauvais traitements. Mais de la part de qui ?
Débauche d’énergie
Le film pose avec force deux sujets ardus et complexes. D’une part, l’impossibilité pour la société d’appréhender les violences sexuelles. La grande difficulté à démêler qui sont les bourreaux et qui les subit ; à comprendre comment le trauma fonctionne. Le décalage entre des comportements parfois erratiques et l’image que l’on se fait d’une victime. L’insensibilité de la justice. Le malaise des proches plus à l’aise dans le déni et le silence.
D’autre part, l’impossibilité pour chacun de comprendre la façon dont notre vécu détermine nos identités. Les camarades de Joo-in s’interrogent : cette débauche d’énergie, cette promiscuité avec les garçons sont-elles la conséquence d’une violence subie ? Sont-elles simplement le fruit de son tempérament ?
En l’absence de réponse, grâce à une mise en scène attentive aux détails, à la vie qu’elle fait entrer dans son récit, en mêlant l’ordinaire et l’extraordinaire, à la profonde empathie qu’elle manifeste envers ses personnages tout en contradictions, au recul pris pour déconstruire des mécanismes, Yoon Ga-eun montre que l’on peut toujours regarder et dire les choses avec plus de justesse. Une première étape, indispensable au défi que posent ces violences massivement ancrées dans la société. A ce titre, l’apport de The World of Love est immense.
[Source : Le Monde]