« Le plus grand danger, c’est de croire à une pilule magique » : le dopage chez les étudiants
Sous la pression des examens, certains jeunes détournent des psychostimulants destinés aux personnes atteintes d’un trouble déficitaire de l’attention. D’autres, qui bénéficient d’une prescription, en augmentent les doses pour rester concentrés, au prix de leur santé.
Naya (toutes les personnes interrogées dans cet article ont souhaité garder l’anonymat) se souvient encore de la première fois qu’elle a pris « ce super-cachet ». C’était en octobre 2025. La jeune femme de 20 ans est installée sur une chaise, dans le salon de sa meilleure amie. Les téléphones sont hors de portée, le bureau est nickel, le planning calé au millimètre : tout est prêt pour travailler. Pourtant, depuis deux heures, l’étudiante en master d’affaires publiques dans une grande école reste bloquée devant son dossier, engluée dans un « brouillard mental » qui l’empêche de se concentrer.
Ses yeux guettent un petit comprimé blanc : du méthylphénidate, connu sous le nom commercial de Ritaline. C’est ce cachet que son amie, ayant un trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), avale lorsqu’elle doit se mettre au travail. « A chaque fois qu’elle en prenait, elle devenait hyperconcentrée », décrit Naya. Quand son amie lui en propose, elle hésite. Puis cède. Vingt minutes plus tard, le brouillard s’estompe, les idées s’alignent, et ce qui aurait pris deux jours se boucle en une seule soirée.
Naya a pris cette substance à trois reprises. « Dans mon école, l’exigence est constante. Dès que les rendus s’accumulent et que je décroche, je me tourne vers mon amie. Elle prend son traitement légalement, alors je lui en demande », raconte l’étudiante. Elle le sait pourtant : posséder ces comprimés sans ordonnance, tout comme les revendre, est illégal. La prescription de méthylphénidate est strictement encadrée, un diagnostic de TDAH doit avoir été établi par un spécialiste.
Cette substance entre dans la catégorie des smart drugs, littéralement « médicaments qui rendent intelligents ». Introduit dans les années 1970, le terme désigne un arsenal hétéroclite, des compléments caféinés aux psychostimulants puissants comme la Ritaline, parfois détournés de leur usage médical. Le modafinil, stimulant cognitif, a été expérimenté par l’armée française pendant la guerre du Golfe (1990-1991) ; il aurait permis de tenir les soldats éveillés jusqu’à soixante-douze heures.
Pourtant, on est loin des promesses du film Limitless (2011), de Neil Burger, dans lequel une pilule transforme son utilisateur en génie. « Le traitement peut aider ceux qui ont un trouble, mais pour les autres il ne crée qu’une illusion d’efficacité », explique Sébastien Weibel, psychiatre à Strasbourg et président du groupe de travail de la Haute Autorité de santé sur le TDAH adulte. Des études, souligne-t-il, « ont montré qu’il y a une impression d’être plus performant, alors que les résultats réels ne s’améliorent pas ».
Les comprimés continuent néanmoins de séduire certains étudiants, qui se les passent ou se les revendent entre deux cours d’amphi. Selon une enquête académique menée en 2017 et 2018 auprès de plus de 46 000 jeunes de 18 à 25 ans, près d’un quart de cette population a déjà pris des psychoactifs, principalement prescrits pour gérer le stress. L’usage non médical de psychostimulants reste très rare, inférieur à 1 %, mais certaines populations sont davantage concernées. Ainsi des étudiants inscrits dans des filières exigeantes, comme la « santé » et « droit-économie », toujours selon l’enquête précédemment citée.
Une autre étude, publiée en 2016, révélait qu’en France un tiers des étudiants en médecine et des jeunes praticiens avaient déjà consommé ces substances, qu’il s’agisse de produits en vente libre, de traitements sur ordonnance ou de drogues illicites.
« Obsession de réussir »
« Un certain tabou règne autour de l’utilisation détournée de médicaments », juge Syrine Ayed, porte-parole de l’Association nationale des étudiants en pharmacie de France. Un rapport de 2023 estime que près de 7 % des étudiants en pharmacie consomment des substances dopantes ou stimulantes, allant des boissons énergisantes aux médications détournées. Pour Syrine Ayed, ce recours traduit un mal‑être : 85 % des étudiants de cette filière jugent que leurs études nuisent à leur santé mentale, provoquant stress et anxiété, et près d’un tiers augmentent leur consommation de ces substances pour « tenir le rythme, surtout pendant les examens ».
Ces pratiques s’inscrivent dans une logique de performance. « Ce qui distingue le modèle français, c’est que tout se joue à une seule épreuve, le concours, où l’étudiant a le sentiment de jouer sa peau », rappelle François Dubet, sociologue spécialiste de l’éducation. Le stress commence tôt. Dès le collège, précise-t-il, les élèves doivent faire des choix d’orientation précoces – filières, options – qui « conditionnent l’avenir professionnel et rendent l’échec particulièrement lourd à porter ». La compétition s’est étendue avec la massification scolaire, mais elle demeure particulièrement vive dans les filières dites « élitistes ». « Avec le système français des grandes écoles, des concours et des classes préparatoires, la pression scolaire ressemble à une pression sportive où il faut être toujours performant, avec des charges de travail dépassant parfois les soixante-dix heures par semaine pour réussir », constate l’expert.
En 2023, Paul, étudiant en classe préparatoire, n’a qu’un objectif : intégrer HEC. « Dans ma vie, tout tournait autour de cette prestigieuse école de commerce, je ne pensais qu’aux concours et au classement », retrace aujourd’hui le jeune homme de 22 ans. Les journées s’enchaînent, les concours approchent, rien ne doit flancher. En deuxième année de prépa, il est diagnostiqué TDAH et commence à prendre de la Ritaline sur prescription. Pour la première fois, ses pensées s’ordonnent. « Quand je suis sorti de mon cours de maths, je me sentais comme un super-héros, capable de tout », se remémore-t-il.
Mais la sensation ne dure pas. Lorsqu’elle s’estompe, Paul augmente lui-même les quantités. Sa dose était d’environ 60 milligrammes par jour. Il grimpe jusqu’à 240 milligrammes. Une spirale s’installe, entraînée par son « obsession de réussir » : « Dès que je n’allais pas assez vite ou que je n’étais pas assez concentré, j’en reprenais. » Ses 28 comprimés, prévus pour durer un mois, sont épuisés en seulement deux semaines, le laissant sans traitement les jours suivants.
Sous ce rythme, son corps lâche : il perd l’appétit, s’épuise et se déshydrate. En quatre mois, il maigrit de 20 kilos. « Mon médecin m’a dit que je me suicidais physiquement », confie-t-il. Aux concours, Paul craque : épuisé, il abandonne après trois épreuves. « Ça m’a fait bizarre de n’avoir aucune école à la fin, mais je savais que je n’en pouvais plus », se souvient celui qui est désormais inscrit en licence d’économie. Pendant un an et demi, il reprend du poids grâce à des compléments alimentaires prescrits par son praticien. Sa Ritaline, encore trop dosée, est ensuite ajustée progressivement jusqu’à revenir à un niveau normal : « Il m’a fallu du temps pour comprendre que le plus grand danger, c’est de croire à une pilule magique. »
« Gros yeux et mains qui tremblent »
Si aucune dépendance n’est établie, l’usage détourné du méthylphénidate comporte des risques : tension accrue, anxiété, palpitations. Quand l’effet s’estompe apparaît souvent une sensation de manque. Il s’agit en réalité d’un « crash de fatigue révélant surtout un déficit de sommeil masqué par le produit », analyse le psychiatre Sébastien Weibel. Le méthylphénidate, note-t-il, « modifie l’équilibre du cerveau : on gagne en concentration, mais on perd en flexibilité mentale, qui est indispensable pour apprendre ».
En cas de mésusage, notamment en « sniff », le méthylphénidate agit très rapidement sur le cerveau, provoquant une euphorie suivie d’une chute brutale et un risque accru de dépendance, même s’il reste moins addictif que des produits comme la cocaïne.
C’est ce qu’a expérimenté Justin. Etudiant en première année de licence d’histoire, le jeune homme avançait sans accroc, avec en ligne de mire un master à Sciences Po Paris, les concours de la fonction publique, puis un poste au ministère des affaires étrangères. Pour y arriver, il sait qu’il doit se maintenir « dans le haut de sa promotion ». Diagnostiqué avec un TDAH, il entame la Ritaline dès le premier semestre de sa deuxième année. Le médicament remplit sa fonction initiale : lui permettre de « retrouver la motivation » et de se glisser dans le « flow » du travail.
Mais la béquille médicale se transforme vite en propulseur. Un soir, Justin écrase un comprimé pour le sniffer. L’effet est euphorisant. Rapide. Brutal. La concentration survient, d’après lui, instantanément : « Une fois, j’avais un oral à préparer et je n’avais absolument rien fait. En un jour, j’ai réalisé ce que je faisais habituellement en une semaine. »
Très vite, la prise nasale devient quotidienne. Justin raconte être devenu « complètement accro. Je me levais et mon premier geste, c’était de sniffer, avant même de manger ou de me brosser les dents. Là, ça n’avait plus rien à voir avec les études. Sciences Po Paris ou pas, je devais en prendre ». Il en arrive à absorber 80 milligrammes par jour, perd 10 kilos, rongé par l’anxiété et les insomnies, se transforme, selon ses mots, « en zombie ». Pendant des mois, il reste cloîtré dans son appartement, incapable de se montrer à la fac « avec des gros yeux et des mains qui tremblent ».
En octobre 2025, Justin touche le fond. Il quitte la fac et suspend totalement la Ritaline, entamant un sevrage sans suivi médical. Après « plusieurs moments de craquage », il parvient peu à peu à retrouver un équilibre. Aujourd’hui, à 21 ans, il prépare un dossier Parcoursup pour reprendre ses études : « J’envisage de reprendre la Ritaline, cette fois en respectant scrupuleusement la posologie. Je n’ai absolument pas envie de revivre ce que j’ai vécu. »
[Source: Le Monde]