Donald Trump renonce provisoirement à rouvrir le détroit d’Ormuz par la force
Quarante-huit heures après avoir annoncé l’opération « Projet Liberté », consistant à escorter les navires désireux de franchir le passage stratégique, le président américain l’a « suspendue », alléguant de « grands progrès » dans les négociations avec l’Iran.
Pete Hegseth parlait d’un « cadeau » fait au monde entier. Selon les mots du chef du Pentagone, qui s’exprimait, mardi 5 mai, devant la presse, l’opération « Projet Liberté », visant à rouvrir le détroit d’Ormuz, était une sorte d’œuvre de charité de la part de l’armée américaine, destinée à restaurer la liberté de navigation que les Etats-Unis avaient, eux-mêmes, contribué à interrompre en lançant la guerre en Iran, le 28 février.
Las. Quarante-huit heures à peine après avoir été annoncée par Donald Trump, l’opération, présentée par le chef de la Maison Blanche comme un geste « humanitaire », a été gelée. « Compte tenu de l’énorme succès militaire » et des « grands progrès accomplis en vue d’un accord complet et définitif avec les dirigeants iraniens », le « “Projet Liberté” (…) sera suspendu pendant une courte période, afin de voir si l’accord peut être finalisé et signé », a écrit, mardi soir, le président américain sur son réseau, Truth Social. Le détroit d’Ormuz, voie de navigation stratégique par laquelle transite près d’un quart de la production d’hydrocarbures mondiale, est de facto fermé depuis fin février. En riposte à cette paralysie entretenue par les tirs iraniens visant les navires dits « ennemis », les Etats-Unis ont décrété un blocus des ports iraniens depuis la mi-avril.
Jusqu’à présent, le président américain avait laissé penser que les propositions formulées par le régime de la République islamique ne lui convenaient pas. Mais Donald Trump, coutumier des volte-face, a agi « à la demande du Pakistan et d’autres pays », a-t-il affirmé. Islamabad, ainsi que la plupart des capitales européennes, plaident sans relâche pour faire vivre la voie diplomatique plutôt que d’entretenir un vain rapport de force avec le régime iranien.
« Le régime iranien tient »
Le « Projet Liberté », censé faire étalage de la supériorité militaire américaine pour forcer l’Iran à capituler, était considéré avec une grande perplexité par la communauté internationale, inquiète des risques d’escalade. « Je ne sais pas quelle est cette initiative », avait commenté le président français, Emmanuel Macron, lors d’un déplacement en Arménie, lundi. « Si les Etats-Unis sont prêts à rouvrir Ormuz, c’est très bien. C’est ce que l’on demande depuis le début. Mais nous, on ne va pas participer à quelque opération de vive force que ce soit dans un cadre, pour ma part, qui ne me semble pas clair », avait-il ajouté.
La France et le Royaume-Uni, qui bâtissent une coalition d’une cinquantaine d’Etats pour sécuriser Ormuz après la guerre et faire baisser les primes exigées par les assureurs, prétendent partager les préoccupations américaines. Mais, pour les analystes consultés par Le Monde comme pour les chefs d’Etat et de gouvernement européens, seule une solution négociée avec l’Iran peut rétablir la navigation dans le détroit. « La seule chose à laquelle le “Projet Liberté” pouvait aboutir, c’était faire voler le cessez-le-feu en éclats », souligne Ali Vaez, directeur du projet Iran au sein de Crisis Group. « Le blocus du détroit décrété par le président américain mi-avril était déjà supposé faire s’agenouiller l’Iran. Selon Trump, le temps était compté pour Téhéran, sa production de pétrole devait s’assécher, ses revenus chuter. Mais le régime tient », observe l’expert.
Quarante-huit heures après le lancement, le Projet Liberté prenait les allures d’un fiasco, selon Nitya Labh, analyste pour le cercle de réflexion Chatham house, soulignant que si deux bateaux battant pavillon américain ont pu traverser le détroit, trois navires ont été frappés et aucun appareil dit « neutre » n’a pu franchir Ormuz. Le contrôle du passage n’est pas une question de puissance militaire, mais de rétablissement de la confiance.
Sans un « go minimum » de l’Iran, aucun armateur international ne sera prêt à prendre le risque de reprendre les traversées comme auparavant, explique Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales. Les frappes américano-israéliennes n’étant pas parvenues à anéantir la totalité des lanceurs de missiles iraniens, que le pays réussit à déplacer rapidement et à camoufler dans des abris sous-terrain, la crainte de tirs reste omniprésente.
Erreur d’analyse
En imaginant que la force déployée dans le détroit pourrait contraindre Téhéran à se plier à ses exigences, l’administration américaine a, une fois encore, commis une erreur d’analyse, relève M. Vaez. Dès mardi, la confusion semblait avoir gagné l’administration Trump, oscillant entre menaces à l’égard de l’Iran et marques d’apaisement. « Nous ne cherchons pas la bataille », avait assuré M. Hegseth, évoquant une opération temporaire et défensive. Mais « si vous attaquez les troupes américaines ou des navires commerciaux innocents, vous serez confrontés à une force américaine écrasante et dévastatrice », avait averti le chef du Pentagone, visant le régime iranien. L’armée est « prête à reprendre des opérations majeures de combats contre l’Iran si l’ordre en est donné », avait complété le général Dan Caine, chef d’état-major des armées.
Les salves de drones et de missiles iraniens visant les Emirats arabes unis, ces dernières heures, n’avaient toutefois pas été jugées suffisantes pour reprendre les hostilités. Interrogé par un journaliste sur ce qui constituerait une violation du cessez-le-feu, Donald Trump était resté évasif, mardi : « Eh bien, vous le saurez, parce que je vous le ferai savoir. » Les Iraniens « savent ce qu’ils ont à faire » et, « ce qui est plus important, ils savent ce qu’ils ne doivent pas faire », avait insisté le milliardaire, alors que le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, annonçait, mardi, la fin officielle de l’opération « Fureur épique », lancée le 28 février, semblant pressé d’extirper les Etats-Unis de l’impasse dans laquelle s’est engouffrée la première puissance mondiale. Mercredi matin, l’armateur français CMA CGM confirmait que son porte-conteneurs San-Antonio, battant pavillon maltais, avait fait l’« objet d’une attaque », la veille, dans le détroit.
[Source : Le Monde]